"L'héroïne du film, c'est Tel-Aviv, ville
que les deux cinéastes ont parée d'étrangeté, de trouble diffus. Ville
de solitaires, mais où chacun, sans même le savoir, semble servir de
trait d'union involontaire aux autres : Robert Altman procédait ainsi
dans ses films les plus réussis, Short Cuts, notamment. Les
êtres, les lieux, les sentiments deviennent alors des liens avec
l'irréel, voire avec l'au-delà, puisque la mort elle-même sert ici de
piste pour aider quelques paumés tendres à se voir, enfin, tels qu'ils
sont.
Etgar Keret est un romancier célèbre. Sa compagne, Shira Geffen, s'est spécialisée dans le théâtre et la
littérature enfantine. Ensemble, ils ont écrit ce scénario, que
personne n'aimait vraiment en Israël. La petite fille à la bouée
est-elle vraie ou imaginaire ? s'obstinait-on à leur demander. En vain,
bien sûr... Le script est devenu, après quelques difficultés de
production, ce film dont personne ne voulait non plus, avant que,
sélectionné par la Semaine de la critique, il n'obtienne la Caméra d'or
- meilleur premier film - du dernier festival de Cannes.
Dans ce
film « choral » se croisent, durant quelques heures, quelques
silhouettes perdues ou absurdes : la mystérieuse petite fille à la
bouée, donc, droit sortie de la mer, une serveuse de noces et banquets
vite renvoyée, une photographe insolente, une mariée au pied cassé, une
poétesse au bout du rouleau et une émigrée philippine, placée auprès de
vieilles dames mourantes ou acariâtres... Rien que des femmes, en fait,
les hommes étant réduits à des seconds rôles odieux ou un rien trop
gentils.
C'est un monde de « méduses », molles, en attente de
rien, que contemplent, non sans tendresse, les cinéastes (...) Avec ses brusques bouffées
d'onirisme et, dans la première partie, ses travellings lents, soyeux
et délicats, le film semble donc planer légèrement au-dessus du sol,
comme pour transcender légèrement la réalité qui englue les
personnages. Et surprendre le coup du sort, le déclic, le zig-zag de
leur vie qui les pousse vers l'harmonie. Les Méduses est une invitation à la métamorphose. L'avatar considéré comme bouée de sauvetage. Comme règle de (sur)vie."
Pierre Murat, Télérama
" Le film passe de l'hyperréalisme au fantastique, certaines
scènes sont à la fois oniriques et de pure comédie. Le récit
commence de manière un peu lente et dépressive, pour devenir de
plus en plus drôle et tragique à la fois. C'est souvent sur le fil,
mais ça marche, sans doute parce que les réalisateurs ont trouvé un
langage très personnel et que quelque chose fait qu'on s'identifie
à la détermination des personnages, à cette manière de remonter le
courant et de finalement refuser le désespoir. La réussite du film tient aussi aux acteurs, aux actrices en
particulier. Sarah Adler, qui joue formidablement la neurasthénique
Batya, Zaharira Harifai, en mère ambivalente, autoritaire et
germanophone, et surtout la petite Nicole Leidman, 4 ans pendant le
tournage, qui se trimballe en maillot de bain dans la ville,
agrippée à sa bouée, et dont on ne sait si elle est une enfant
perdue ou un fantasme de Batya. Son regard a une telle force qu'on
ne peut s'empêcher de penser qu'elle est porteuse d'un message qui
reste à déchiffrer."
Natalie Levisalles, Libération
"La Caméra d’or obtenue à Cannes par Les Méduses ne fut pas une si grande
surprise pour ceux qui y avaient découvert ce film israélien, sa structure
chorale et fragmentée, son puzzle existentiel, ses points de suspension, son
mélange d’humour et de dépression, sa petite musique incertaine (...) Dans leur
peinture des avanies de l’existence, Keret et Geffen laissent entrevoir une
porte de sortie, un bout du tunnel. Mais leur façon d’éviter une noirceur trop
appuyée ou autocomplaisante ne réside pas uniquement dans ce qui pourrait
apparaître comme une facilité scénaristique. Il y a dans leur regard un humour
discret, une bienveillance pour les êtres qu’ils filment, un sens de la
cocasserie et de l’absurdité, et dans leur mise en scène une façon de laisser
mijoter les personnages et les situations à feu lent, de ne pas appuyer les
scènes, de laisser venir les choses, de ménager du silence, du mystère, des
points de suspension, bref, le souci de ne pas mâcher tout le travail au
spectateur et de lui offrir un espace de pensée et de ressenti, qui emportent
l’adhésion. Les Méduses procède d’un vrai talent à
dépeindre les choses les plus lourdes de la façon la plus légère, à poser
beaucoup de questions sans apporter de réponses fermes et certaines, une façon
comme une autre de rester fidèle à ce qu’il y a de meilleur et de plus
universel dans l’éthique juive."
Serge Kaganski, Les Inrockuptibles