" ... feu d'artifice violent, imprévisible, d'où jaillit souvent la fusée rouge d'un rire, gorge serrée, c'est la folie balkanique incarnée, un condensé magnifique d'humanité exténuée. Goran Paskaljevic, cinéaste yougoslave d'origine serbe, montre avec une énergie ravageuse que, repu d'illusions mortes, vivant sous un régime intolérant (intolérable ?), chaque citoyen de son pays, de cette ville, est un "baril de poudre" prêt à exploser.
Il a tourné à belgrade, chez lui, la nuit, avec l'appui fervent d'acteurs remarquables déjà vus -et aimés- pour certains chez Kusturica (Miki Manoljovic, Lazar Ristovski et la douce Mirjana Jokovic). Il sait de quoi il parle, il a été bléssé en 1991 À Vukovar, il vit aujourd'hui à Paris. Son film a connu bien des vicissitudes. Adapté de la pièce d'un jeune auteur macédonien de 26 ans, Dejan Dokovski, il n'a évidemment pas reçu tous les appuis officiels des autorités serbes, ni ceux qu'il auraient pu espérer de Kusturica qui terminit -interminablement- son propre film Chat noir, chat blanc en Yougoslavie et ne mettait aucune bonne volonté à libérer salles de montage et de mixage pour Goran Paskaljevic. Finalement -et très symboliquement- Baril de poudre est une coproduction entre la France, la Grèce, la Turquie et la Macédoine...
A la fin, on voit l'enseigne au néon du cabaret "Balkan" clignoter faiblement, un travesti démaquillé lève son verre comme s'il soulevait le monde : "A notre santé!". A notre tour de porter un toast à ce film fort et fou, noir comme la nuit, sans doute, mais noir aussi comme l'humour salvateur."
Danièle Heymann, Marianne
" Chaque nouvelle saynète, à une ou deux exceptions près, en rajoute dans l'horreur, mais aussi dans la démonstration. On est dans le trop plein, mais il en reste justement quelque chose de fort et de tenace, des jours après."
Philippe Royer, La Croix
" Certains sketchs sont atrocement drôles, d'autres, drôles tout court (le coup de pelle qui fait basculer une scène de la pantalonnade énervée à l'horreur surréaliste)."
Philippe Garnier, Libération
" Certains
films, ceux de Kubrick, Tati ou Malick, sont le fruit d’années de
réflexion. D’autres, la plupart de ceux de Tavernier par exemple,
semblent tournés dans l’urgence, pour répondre à un défi, à l’absurde
d’une situation, crier sa rage à la face du monde, s’indigner. On les
appellera des films citoyens. Baril de poudre est un film citoyen.
L’action se déroule aujourd’hui à Belgrade en une nuit. Au tout début,
un bonimenteur grotesque, sorte de Conrad Veidt dans Caligari ou
Joël Grey dans Cabaret, annonce la couleur. Nous allons être dans
la folie, la dérision, du côté de Brecht quand il vantait la
caricature, le grossissement du trait qui laisse la subtilité
psychologique au vestiaire pour mieux mettre en valeur l’essentiel,
noble tradition venue de Guignol, du pamphlet, de la satire, Charlot et
Karl Valentin à la fois, mais qui garde ici une puissance réaliste
comme si tout ceci était crédible. Et si ça l’était ?
Pas
une minute de repos dans cette ouvre qui prend à corps, pour citer
l’auteur, " les destins de " gens ordinaires " qui se croisent et se
décroisent dans une atmosphère tragi-comique et absurde ". La folie des
hommes domine, renforcée par l’état de guerre et les conséquences d’un
embargo qui favorisent petites et grandes combines, prévarication et
corruption, mais c’est une folie sublime, fellinienne par bien des
aspects, celle du rêve, du désespoir, des larmes, des étreintes et des
coups qui s’entremêlent dans un lyrisme si slave, celle du chaos, du
baroque en un mot. Goran Paskaljevic ne pèche pas par optimisme. Mais
en montrant l’enfer, il se bat pour crier l’ordre normal du monde avec
une énergie rare. Souvent, le cinéma n’est jamais aussi bon qu’en prise
directe sur la vie. L’auteur le confirme avec un de ses films les plus
convaincants, voire le meilleur, réussi de bout en bout parce qu’on
sent que c’est ce film qu’il fallait faire à cet instant précis de
l’histoire de la Yougoslavie."
Jean Roy, L'Humanité
"Un ballet virevoltant de colère, de peine, de frustrations et d'incompréhensions, une ronde infernale et nocturne où se croisent des enfants de réfugiés et des profiteurs de guerre, des victimes et des bourreaux..."
Sophie Benamon, Studio Magazine
" Il y a des années, dans
Cabaret, de Bob Fosse, un meneur de jeu
maquillé chantait sur une scène, d'une voix de fausset, « Willkommen,
Bienvenue, Welcome », pour nous entraîner dans l'Allemagne des années
30, où se répandait la peste vert-de-gris. Il y a aussi un meneur de
jeu dans
Baril de poudre. Maquillé, lui aussi, il soliloque dans un
night-club nommé « Balkan ».
Mais ce n'est pas pour nous prédire
l'avenir. C'est pour nous annoncer une nuit cinglée, une nuit terrible.
Une nuit comme les autres à Belgrade. Ici, dans cette ville déphasée,
désaxée, défaite, tout se conjugue désormais au passé. Le meneur de jeu
explique à Mané, qui, après cinq ans d'exil passés à l'étranger, rentre
pour revoir la femme qu'il aime : « C'est trop tard, tu aurais dû
rester, j'aurais dû partir. Tu vois, on s'est tous trompés. »
Trop tard, oui, trop tard. Les habitants de Belgrade sont devenus ces
humiliés, ces offensés, à chaque instant sur le fil de l'angoisse et de
la révolte, prêts à s'enflammer pour évacuer ce passé qui rôde comme un
fantôme et les taraude.
L'homme qui sort de sa voiture, légèrement heurtée par un ado sans
permis, a l'air placide d'un intello à lunettes. Il ne lui faut pas
plus de trois secondes pour se métamorphoser en bête fauve.
(...) Le film de Goran Paskaljevic est construit, écrit, filmé comme un
suspense permanent à donner le frisson. Imaginez un ballon dans lequel
on souffle, avec la certitude qu'il va vous exploser à la figure, sans
que l'on puisse, néanmoins, s'empêcher de souffler. Imaginez une ronde
tragi-comique où se croisent, durant quelques heures, des gens qui
n'auraient jamais dû se rencontrer et dont le destin va se sceller, là ,
sous nos yeux.
Tout ça est mené dans un rythme d'enfer, avec une mise en scène
superbe, qui mêle plusieurs intrigues, qui fait semblant de perdre un
personnage, victime de la fatalité, pour en faire un peu plus tard un
instrument du destin.
L'âme du film, son arme aussi, c'est un désespoir gai, un humour très
noir, très slave. Pas un instant de repos, pas un moment d'abandon.
(...) Deux mots reviennent, sans fin, dans le film. « Coupable », d'abord.
Celui-là est décliné sous toutes les formes. De l'autoflagellation (Je
suis coupable) Ã l'interrogation (Y a-t-il un coupable dans la salle
?), en passant par l'accusation (C'est toi, le coupable !). L'autre
terme obsédant est, en apparence, plus insignifiant : « A la nôtre ! »
(traduction exacte : « Soyons vivants et en bonne santé »). Un voeu
pieux que les protagonistes se lancent à la gueule, balancent entre
deux coups de poing, machinalement. Comme pour se rassurer. Comme si
c'était, pour eux, la seule trace d'un passé perdu.
Et donc Baril de poudre se déploie, s'enroule autour de cette
culpabilité et de cette formule de politesse.
Certains diront sans
doute qu'il aurait fallu se culpabiliser davantage et s'excuser moins.
C'est oublier que Goran Paskaljevic n'a pas fait un film sur la guerre en ex-Yougoslavie, mais sur la folie qu'elle a engendrée, dont les
traces sont inguérissables.
C'est une fable qu'il a tournée. Insensée. Brillante et brûlante.
Magnifique. Un film où l'on rit sans cesse, parce qu'une tragédie,
c'est toujours un peu comique, tant c'est excessif.
(...) Tous les comédiens sont formidables. Tous inconnus chez nous, hormis
Miki Manojlovic, parce qu'il fut l'interprète de Kusturica (Papa est en
voyage d'affaires et Underground), mais aussi de Nicole Garcia (Un
week-end sur deux) et d'Agnès Merlet (Artemisia). On aimerait, même si
c'est injuste pour les autres, signaler Sergej Trifunovic. Il est le
jeune homme qui, au cours de la nuit, prend un bus en otage et révèle
aux rares passagers, en les menaçant, leur lâcheté, leur mollesse, leur
hypocrisie.
On en a, en France, de bons jeunes comédiens. Mais des comme ça, non.
Sa rage, sa fébrilité (il faut le voir se suspendre, sans crier gare,
aux bar- reaux du bus, en continuant d'insulter ses compatriotes), sa
présence, le côté « physique » de son jeu en font une sorte d'Al Pacino
jeune. En fait, il ressemble au film. Etonnant. Détonant."
Pierre Murat, Télérama