Andrew Jarecki : « Nous étions une famille...»
Introduction
D'un point de vue littéral, dit le réalisateur, "Capturing the Friedmans" est l'histoire d'une famille. Une famille américaine moyenne qui explose brusquement. D'un point de vue philosophique, dit-il, "le film traite de la nature insaisissable de la vérité..." Et le plus étonnant, c'est qu'aussi bizarre soit-elle, cette famille, les spectateurs s'y reconnaissent en partie...
Article
D'un point de vue littéral, Capturing the Friedmans est l'histoire d'une famille.D'un point de vue philosophique, le film traite de la nature insaisissable de la vérité. Comment nos souvenirs - les souvenirs de nos familles, de nos parents, les souvenirs des choses que nous avons faites ou cru devoir faire dans notre vie privée ou dans notre travail - évoluent avec le temps pour s'adapter à nos besoins. Le film parle aussi de la nature même de la famille et de la société, de ce que l'on se doit de faire en tant que membre d'une famille ou d'une communauté.
Il y a quelques années, avant même de découvrir toutes les circonvolutions de la saga Friedman, j'ai interviewé Elaine Friedman, la mère. À un moment, je lui ai posé une question qui l'a déstabilisée, elle a eu comme une absence. Elle et a fini par dire : "Je ne sais pas. Je... Je ne peux rien dire à ce propos. Nous étions une famille."
L'idée qu'une femme de 70 ans puisse parler de sa famille au passé était étonnante. Je ne savais pas comment cette famille avait cessé de l'être, mais j'ai eu envie de le découvrir.
"Nous étions une famille" : cette phrase ne m'a pas quitté et m'a conduit à découvrir cette histoire, à passer du temps avec cette famille et à mieux la connaître.
Cette famille semble vraiment bizarre, non ?
Dans un sens, oui. Mais ce qui est plus surprenant, c'est à quel point toutes les familles se ressemblent. Parfois, les gens qui voient le film sont tentés de dire : "C'est la famille la plus dégénérée que j'aie jamais vue." Mais, après avoir digéré le côté salace de l'histoire et avoir un peu réfléchi, ils ajoutent quelque chose dans le genre : "Mais, tu sais, ce personnage me rappelle quelqu'un de ma famille..."
Quand on voit un documentaire dérangeant, on a tendance à se protéger, à réduire les personnages à une seule dimension, à des personnages qui n'auraient rien à voir avec nous. Cette attitude nous empêche de nous examiner de trop près.
J'espère qu'en voyant les membres de cette famille de plus près — en particulier à travers leurs images d'archives personnelles — on les comprendra mieux. Qu'on les aime ou pas, qu'on approuve leurs actes ou pas, on les voit comme des gens avec qui l'on a des choses en commun.
Nous faisons tous des images de nos familles. En quoi leurs images personnelles sont-elles différentes ?
La première différence, c'est ce qu'ils filment. Alors que la plupart des familles filme surtout des événements heureux comme les anniversaires, cette famille n'éteint jamais la caméra. Même après la visite de la police et tous les bouleversements qui s'ensuivent, elle continue de se filmer, filmer ses moments les plus intimes, les plus privés et les plus intenses.
L'autre différence majeure, c'est la quantité. Depuis le super 8, utilisé trois générations avant eux, cette famille n'a cessé de s'auto-documenter. La plupart des films a été tournée à la fin des années 80, quand les caméras vidéo se sont démocratisées. La famille Friedman a toujours été à la pointe de la technologie, en avance sur ce qui est devenu la véritable obsession américaine : passer à la télé.
Aujourd'hui, presque tout le monde a une petite caméra vidéo et nous filmons bien plus que nos vies quotidiennes. Les Friedman ont commencé avant tout le monde. Voir leur histoire se dérouler de l'intérieur nous permet d'atteindre un degré d'intimité que l'on a rarement vu dans les films auparavant. Il y a un peu des Osbourne, effectivement, sauf que les Osbourne ont toujours su qu'ils faisaient un show télévisé. Les Friedman ne savaient pas qu'un jour, on ferait un film sur eux, mais ils ont pressenti qu'un jour ils voudraient raconter leur histoire.Est-il possible qu'ils aient mis en scène certaines de ces images ? Que ce que l'on voit ne soit pas complètement vrai ?
Je comprends que l'on se pose la question, mais, dans leur cas, ce n'est pas un problème, leur comportement ne change pas quand la caméra est là. Chez eux, la caméra est toujours en marche. Elle enregistre le Seder de la Pâque juive, elle enregistre quand ils se rendent en voiture au supermarché... Comme la caméra est là tout le temps, elle finit par disparaître et par faire partie intégrante de la famille.
Face à ce genre de drame, la plupart des familles laisserait tout tomber pour se concentrer sur la résolution du conflit. Les Friedman, eux, prennent le temps de filmer leurs propres activités et leurs propres réponses. Pourquoi font-ils ça ?
Je pense qu'ils ont réalisé qu'avec les années, leur histoire deviendrait difficile à comprendre pour eux et pour les autres. Tout s'est passé si vite qu'ils n'ont pas eu le temps de vraiment analyser ce qui se passait. David, le fils aîné, venait d'avoir une caméra vidéo et, comme quelqu'un le dit dans le film, il a commencé à filmer "la déliquescence de la famille".
David dit : "J'ai peut-être commencé à filmer pour ne pas avoir à me souvenir moi-même". Cette réflexion nous donne une idée du rôle de la caméra. Chez les Friedman, la caméra est un membre de la famille. Elle participe. Elle est là en permanence. En même temps, ils ont un sens aigu de l'étrangeté de leur histoire. Je pense que leur humour noir très particulier leur permettait, quelque part, d'apprécier le spectacle qu'ils se donnaient à eux-mêmes.
Pourquoi ont-ils attendu si longtemps pour raconter leur histoire ?
Je crois qu'ils voulaient et avaient besoin de raconter cette histoire depuis longtemps, mais qu'ils ne savaient pas par où commencer. Ils avaient besoin de distance, d'années pour mettre les choses en perspective. Ils savaient aussi que s'ils la racontaient trop tôt, ça serait dangereux pour eux car l'affaire n'était pas encore classée légalement.
Pourquoi ont-ils commencé à parler, pourquoi ont-ils voulu partager cette histoire avec vous et comment assumez-vous cette responsabilité ?
La plupart des membres de cette famille n'a jamais retrouvé une vie normale et je crois que le fait de parler pourra les aider. Je suis peut-être arrivé au bon moment. Je crois que la famille pensait que je raconterai l'histoire avec respect et compassion. C'est comme ça que j'ai voulu travailler pour saisir cette histoire dans toute sa complexité. Quand ils se sont aperçu que nous prenions vraiment notre temps, la confiance s'est installée. Nous avons compris des choses qu'eux mêmes n'avaient jamais soupçonnées. À ce moment-là, nos relations se sont vraiment développées.
Je crois que le fait de laisser quelqu'un faire un film sur soi est une question de confiance. Il faut sentir que le réalisateur est bienveillant. Dans notre cas, je pense qu'ils n'ont jamais cru que nous voulions les décrire comme des monstres. Ce n'est d'ailleurs pas ce qui m'intéressait.
Est-ce que tous les membres de la famille avaient la même version des faits ?
Pas du tout. J'ai parlé avec tous les membres vivants de la famille et je n'ai jamais eu deux fois la même version. Ils avaient tous des souvenirs différents. Dans le film, Elaine dit : "La vision des gens est déformée." C'est très juste. Chacun a une histoire qui modifie sa vision des choses. C'est valable pour la famille mais également pour les autres témoins. Cela influence de manière dramatique la façon dont on se souvient des choses. En fait, il n'y a aucune vérité objective dans ce film.
Comment vous êtes-vous arrangé avec ça dans votre reconstitution de l'événement ?
Faire ce film, c'était comme reconstituer un puzzle, pièce par pièce. Une petite pièce vous conduit à un point de départ, une autre ne colle pas avec la première et c'est à vous de décider comment les agencer pour qu'elles soient harmonieuses. Afin de coller à la réalité de l'histoire, il ne faut pas forcément inclure toutes les pièces dans le puzzle. Le plus important c'est qu'à la fin de la reconstitution, la vision d'ensemble soit la plus juste. C'est un pari permanent de trouver la bonne personne, qui dit la bonne phrase, qui permettra de dévoiler la facette la plus juste des personnages. Je pense que nous avons pris le temps d'atteindre un équilibre qui me satisfait.
Qu'est-ce qui vous a le plus surpris en faisant ce film ?
C'est étonnant comment chacun a trouvé la manière la plus éloquente de raconter sa version de l'histoire. Pas seulement les membres de la famille, qui sont sympathiques et assez clairs, mais aussi la police, le procureur, l'inspecteur de la poste, la juge. Ce qui m'a le plus surpris, c'est que si chacun a cru mobiliser toute sa mémoire, personne n'a donné la même version de l'histoire.
Y-a-t-il eu crime ?
C'est quelque chose que l'on découvre dans le film. Mais d'une certaine manière, c'est hors sujet. J'aimerais voir les gens se lever et quitter le film en disant : "J'ai vu beaucoup de films cette année où, à la fin, je suis supposé tirer des conclusions. Ici, je ne suis pas supposé porter un jugement. Je suis juste censé réfléchir." C'est ce que j'espère.
Propos recueillis par Philippe Piazzo










elPoto au sujet de : 4 mois, 3 semaines et 2 jours
Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.