Basculer le regard
Introduction
Extrait d'une étude sur le cinéma fantastique parue dans la revue "Jeune cinéma". François Poulle y détaille la nature souterraine des images de "La Dernière vague". Derrière l'importance visuelle des décors et du caractère extraordinaire du récit, c'est le changement de point vue du spectateur qui en est l'armature secrète, passant d'une vision d'homme blanc civilisé à celle d'un homme noir rattaché à une sauvagerie ancestrale, chacun échangeant ensuite leurs caractéristiques.
Article
"... dans La Dernière vague, on a affaire de façon caractérisée à un mythe de la fondation de la cité. Le récit est construit sur la progression de plusieurs niveaux de réalité superposée et parallèles. Il y a un niveau cataclysmique : pluie de grêlons dans le désert, averses torrentielles sur Sydney hors de toute saison, pluies noires, et le pire est à venir. Un niveau d'enquête policière : au centre de Sydney, sur un terrain vague, un aborigène est tué dans une bagarre. Ses camarades aborigènes sont rapidement retrouvés et passent en justice. Ce meurtre est-il un crime rituel prévu par les anciennes lois tribales ? et dans ce cas, le code australien prévoit le non-lieu. Ou est-ce un crime crapuleux banal qui appelle un châtiment ?
En d'autres termes, les cinq accusés et leur camarade mort appartiennent-ils ou non à une tribu aborigène qui se serait maintenue au coeur même de la ville ?
Leur avocat, Burton, en a l'intuition; les ethnologues patents nient toute vraisemblance à cette hypothèse. Mais surtout cette catastrophe écologique a-t-elle un lien avec les pratiques magiques de la tribu en question ? (...) Enfin un niveau onirique ou mythique (...) Serait-il possible qu'un homme blanc, protestant, libéral, instruit, soit partie prenante dans des pratiques magiques qui mettent en cause l'existence de la cité ?(...)
La Dernière vague apporte une représentation symbolique de la ville (...) Il en propose une vue en coupe, des sommets, des gratte-ciels (...) au fin fond des égoûts (...). Entre les deux, une vision de la ville vraiment contemporaine des années 80.
En effet, si on met à part les châteaux des Carpathes et les cottages anglais envahis de vigne vierge qui, les uns comme es autres, semblent immuables de génération en génération, les décors des films fantastiques sont toujours branchés sur l'extrême pointe de la modernie urbaine : banlieue parisienne diffuse dans Les Yeux sans visage (années 50) rues de New York de Cat People/La Féline (années 40), empire des égoûts de La Dernière vague (...)
Le basculement du regard constitue l'armature secrète du scénario : dans toute la première partie, le spectateur épouse le regard que le héros, avocat, blanc, porte sur Chris et ses copains, tous noirs. Du strict point de vue du récit, la question que contient le regard est d'ordre policier : est-ce bien eux qui ont tué leur camarade dans une rixe ?
Mais en fait le dispositif de mise en scène est organisé pour que le spectateur se pose une autre question d'ordre fantastique : le cataclyme écologique qui s'abat sur Sydney est-il le résultat des pratiques magiques de ces noirs ? Or, à partir du moment où Burton entre en amitié avec Chris et commence à percer le secret de a tribu le regard et le questionnement basculent en même temps. Le spectateur se met à regarder le blanc avec les yeux du noir et il découvre un blanc qui est aussi tribal que le noir, aussi compromis dans la magie que le noir.
Et la question implicite change de sens : quelle est responsabilité du blanc dans le cataclysme écologique ? ... "
François Poulle, Jeune Cinéma n°145- Septembre 1982










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.