"Belleville-Tokyo" : distances de l'amour
Introduction
Du choix de son couple d'acteurs au musicien, Elise Girard raconte comment elle a organisé son premier long-métrage entre l'intimité d'une rupture qu'elle a vécue et la distance qu'impose la fiction. Car dans ce film sur le couple se glisse aussi un troisième personnage "l'amour du cinéma".
Article
" Je voulais raconter ce qui se passe entre deux personnes quand cela ne va plus. Commencer par une rupture et montrer le parcours de ces deux personnes pour essayer de se retrouver. Je me disais qu’on allait percevoir l’amour qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre par leur difficulté à se séparer, ajoutée au fait qu’ils attendent un enfant. Je ne voulais pas de personnages manichéens, ni de morale ou de psychologie. Ne pas donner de clés : Marie peut être, tour à tour, sympathique et horrible, Julien est parfois tête à claques, désorienté ou touchant. Cela a été très long à écrire. Donner l’impression de l’anodin, de la banalitéest plus compliqué qu’on ne peut l’imaginer a priori.
Pour trouver les comédiens, mon principal souci était le garçon. Je ne me posais pas trop de questions pour la femme, j’étais certaine que j’allais la trouver. J’ai vu des acteurs français en vogue mais ils ne comprenaient pas ce que je voulais, trouvaient le rôle négatif. Ce qui me semble être une très mauvaise raison pour refuser un rôle. Les acteurs français sont toujours admiratifs des acteurs américains, or ces derniers ne se posent jamais ce type de questions : ils jouent, c’est tout. Je cherchais quelqu’un avec un physique assez classique.
Bertrand Burgalat, avec qui j’avais déjà travaillé sur mon film précédent, m‘a proposé de rencontrer Jérémie Elkaïm qui est un ami à lui. Nous nous sommes vus et la rencontre a été formidable. Il a tout de suite saisi ce que je voulais faire. Notre façon d’aimer et d’être dans le cinéma était la même. Il a lu le scénario très vite et m’a appelé, enthousiaste. Il m’a alors parlé de Valérie Donzelli. Il trouvait qu’on se ressemblait étrangement et qu‘elle correspondait au rôle. Valérie a donc lu et on a commencé à discuter. L’intimité qui existait entre eux était importante pour moi car comme ce couple ne va jamais bien, il fallait qu’on sente qu’il y avait eu un avant. Les mois ont passé, le financement était compliqué, le sujet dérangeait, semblait tabou.
Jérémie et Valérie voulaient que ce film existe et moi aussi bien sûr. Plus j’avançais, plus je comprenais que je n’aurais jamais l’argent nécessaire pour faire mon film. J’ai donc constitué une équipe et on s’est attaqué au tournage avec les moyens du bord. On a tourné calmement, 8 heures par jour, pendant 22 jours. C’était un rythme soutenu, mais agréable.
La cinéphilie traverse le film, mais une femme cinéphile n’est pas un homme cinéphile. Elle ne peut pas passer douze heures par jour en salles. Un homme considère que c’est un refuge. Ma cinéphilie n’est pas un refuge, c’est quelque chose qui traverse ma vie, je regarde les films, j’y pense mais je reste active. Je l’ai constaté avec le rapport aux critiques, qui sont plus en retrait, observant et analysant les choses. Mes deux exploitants de salles, eux, sont immergés dans une réalité matérielle du cinéma. Marie aussi. Julien en revanche est plus en retrait, comme absent de lui-même. C’est quelqu’un qui vit dans la fiction, la critique, le monde des idées et tout d’un coup la réalité de cet enfant à venir, devient impossible pour lui.
Quand Julien ment à Marie, on ne sait pas si c’est un pervers, s’il est immature ou indécis. Mais les gens qui programment des films parlent. Les sélections des salles et des festivals parlent. On pourrait très bien faire le portrait d’un programmateur en s’appuyant sur les films qu’il choisit. Quand Julien montre L’innocent de Visconti, il veut dire quelque chose de lui, de sa situation, sans être capable de trouver les mots. Il se sert de ce qui existe déjà pour parler de lui. J’aime beaucoup les gens qui arrivent à communiquer comme cela, c’est d’une pudeur extrême.
Sur le tournage je disais en permanence à Jérémie : « Tu ne sais pas ce qui t’arrive, tu ne te reconnais plus, tu ne te comprends pas, tu es dans l’incapacité d’être présent à toi-même, comme emporté loin de toi. » J’aimais bien sa voix monocorde. Je ne voulais pas qu’il montre une émotion folle, même quand il s’énerve. Valérie a l’élégance des actrices américaines du cinéma classique (comme Gene Tierney par exemple). Elle se tient bien droite, a une tenue, j’aime beaucoup ça. Son interprétation est d’une subtilité, d’une sensibilité extraordinaire. Elle est instinctive et très cérébrale à la fois. Elle suit son chemin, de façon très sûre. Je pense que c’est une très grande actrice.
Et puis, je voulais un montage sec. Que rien ne déborde. Comme on n’est pas collés à eux physiquement, cela aurait été impudique et n’aurait pas apporté grand chose. La distance enlève toute possibilité de psychologie, de morale ou d’explication."


l.ef au sujet de : L'Âge des possibles
Le film de mes 20 ans. Quelle heureuse surprise de le revoir.