Articles

Claire Devers : "La loi égalitaire, c'est la pire"

Introduction

"Quel regard la société pose-t-elle sur un hors-la-loi ? Que sont des regards de droite ou de gauche sur la justice ? C’est de là que je suis partie", explique la réalisatrice à propos de "La Voleuse de Saint-Lubin" avec Dominique Blanc et Denis Podalydès. Et de raconter comment, pendant les répétitions, celui-ci lui confia que sa vocation de comédien lui était venue en partie à cause de la fréquentation assidue du tribunal de Versailles.

Article

Quelle a été votre réaction lorsqu’ARTE vous a proposé de réaliser un film sur les notions de politique et de social ?

Claire Devers : La question était à la fois stimulante et inquiétante. Stimulante parce que la création ne s’était pas posé ce genre de questions aussi directement depuis longtemps. En France en tous cas. Inquiétante parce que la fiction comporte souvent un risque, celui d’une part non maîtrisée et inconsciente dans l’élaboration d’un projet. Face à la question du politique, ça me gênait un peu. En outre, Pierre Chevalier me demandait de l’aborder à travers le genre policier. Cette contrainte supplémentaire m’est d’abord apparue contradictoire avec la question posée, qui impliquait une parole très libre. Ma première réaction fut donc la fuite. Puis, une fois à bonne distance de la proposition, j’ai pu y réfléchir et, petit à petit, y revenir par mes propres moyens. Immédiatement s’est imposée l’idée de parler d’un procès. Le rapport à la loi est au coeur du genre policier. J’ai donc situé ma réflexion à l’intérieur de la loi. Il me semble que la fiction policière est passée d’une opposition manichéenne entre le bien et le mal, tranchée par la loi, à une forme de brouillage dialectique : la loi peut elle-même y être criminelle et un criminel y être absous. Je suis partie d’un fait divers pour mettre en scène la justice au moment où, pour être rendue, elle doit relire la loi. Qu’est-ce qu’être un hors-la-loi aujourd’hui ? Quel regard la société pose-t-elle sur un hors-la-loi ? Que sont des regards de droite ou de gauche sur la justice ? C’est de là que je suis partie.

En choisissant de raconter un délit, pas un crime...
Très vite s’est imposée à moi l’idée d’un petit délit. Aussi anonyme que possible. Pour éviter l’acte criminel qui est trop souvent singulier. Pour sortir de la question individuelle et pouvoir interroger le rapport collectif à la justice, à travers un geste presque sans visage, très banal : un “ vol à la tire ”. M’est alors revenu à l’esprit ce fait divers dont les journaux avaient rendu abondamment compte. Moins pour ce que les commentaires ont pu en faire à l’époque – une sorte de drame social à la Zola – que parce qu’il concernait une personne très ordinaire, et représentative d’une masse considérable de gens qui vivent à l’intérieur du droit sur un seuil de précarité très instable, très difficile à tenir. C’est le personnage de Françoise : rien ne la prédispose à sortir de l’anonymat, mais sa situation peut la faire basculer hors du droit à tout moment. Elle fait tout pour rester dans la norme. Mais son cas montre qu’à l’intérieur du droit il y a de l’injustice. Toutes les aides en France devraient permettre à cette personne de s’en sortir. Mais cela s’effectue au prix d’une grande rigidité, d’un étouffement. Il y a une morbidité terrible à dépendre autant de ses revenus pour exister.

Comment avez-vous abordé plus précisément les personnages ? Avez-vous mené votre enquête sur le fait divers réel ?
Pour le personnage de Françoise, je voulais me démarquer le plus possible de la réalité. J’ai voulu évacuer rapidement sa caractérisation psychologique. La réduire au strict minimum. C’est pour cela que j’ai forcé le trait. Je voulais la réinventer, la faire entrer dans la fiction. En revanche, je suis allée rencontrer la juge Laurence Noël. Moins pour définir son personnage que pour rassembler des éléments très concrets sur la justice et la manière de la rendre. Je connaissais peu l’espace judiciaire.

La justice est un vrai personnage du film. Comment avez-vous écrit et mis en scène les procès ?
Dans le film, plus que la justice, c’est la parole de la justice qui est en jeu. Comme au théâtre. La justice est extrêmement scénarisée et théâtralisée. Je n’ai pas eu besoin ni envie d’ajouter une scénarisation à des scènes de procès qui sont déjà, dans leur réalité, considérablement théâtrales. Je n’ai eu qu’à filmer, c’est-à-dire à organiser la confrontation des paroles des protagonistes. Les comédiens se sentaient dans leur élément. Denis Podalydès m’a même raconté, pendant les répétitions, que sa vocation de comédien lui était venue en partie à cause de la fréquentation assidue du tribunal de Versailles, notamment lors d’une plaidoirie de Robert Badinter. Il y a naturellement une mise en scène de la parole judiciaire parce qu’il y a une conviction à transmettre, mais aussi une interprétation à faire de la loi. En scénarisant les procès, en introduisant de la rapidité dans l’échange, bref en dialoguant, on perd cette parole judiciaire. Au cours d’un procès, il n’y a pas de dialogues qui se répondent, mais des paroles qui se succèdent, des histoires qui se racontent, jusqu’à la dernière : le jugement.

Le film dit aussi que Françoise n’aurait jamais dû être jugée...
C’est l’un des problèmes majeurs de la justice aujourd’hui : quand poursuit-on ? Et quand ne poursuit-on pas ? Les parquets doivent faire preuve de pragmatisme dans le choix des contentieux, mais ce n’est pas toujours le cas. Pour réparer ces écarts, il y a des juges en première ligne des déséquilibres sociaux, qui savent tenir compte à la fois de l’individu et de l’intérêt général. Ce sont les juges des flagrants délits. Je suis allée observer leur travail avant le film. Le problème, dans le cas de Françoise, n’est pas le vol. Si elle avait volé des pâtes, il n’y aurait pas eu de poursuite. Le problème, c’est ce que l’on mange. Vouloir manger des protéines renvoie sans doute la société à un déséquilibre trop fort. C’est le signe des écarts de richesses, des inégalités disproportionnées et qu’il faudrait donc réduire. Pour que cela ne se produise pas, on en a appelé au droit, à la loi égalitaire pour tous, qui est la pire. Un concept qui permet de masquer les déséquilibres et de les laisser en état. En tenant compte des déséquilibres pour mieux les réduire, toute justice se doit donc d’être inégalitaire.

Y a-t-il pour vous un lien entre ce que dit votre film du vol dans certaines conditions et ce que l’appel à la désobéissance civile des cinéastes – que vous avez signé – a pu dire à propos des sans-papiers ?
Le droit à la désobéissance au nom d’un droit supérieur est fondamental aujourd’hui. Ce n’est pas une idée nouvelle, simplement une tentative de revenir à l’esprit de la loi, chaque fois que son application à la lettre aboutit à une injustice. C’est ce que nous disions au moment où les lois Pasqua-Debré allaient être votées. Françoise Barnier dit la même chose. Mais je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite. C’est venu dans un second temps. Il n’y a qu’un lien fictionnel entre le film et l’appel à la désobéissance civile. La notion d’obéissance rejoint celle de la délégation de soi. Françoise refuse par son geste de déléguer son droit à manger convenablement. C’est un acte violent. Mais l’obéissance à un droit injuste est tout aussi criminelle. C’est d’ailleurs l’esprit de l’état de nécessité évoqué lors de son acquittement. Pour entrer dans le cadre de cette jurisprudence, il faut avoir été confronté à un dilemme, à un débat contradictoire avec soi-même. C’est le cas de Françoise : elle oscille entre le respect de la loi – la protection des biens d’autrui, le paiement des dettes – et une valeur qui lui semble supérieure donc nécessaire – le droit à une alimentation équilibrée pour ses enfants. Par son délit, elle désobéit à la loi mais prouve son sens moral et son attachement profond à la loi.

Newsletter

Les pass

Top

Top des ventes

Communauté

Faites votre cinéma

  • elsasarfati au sujet de : Humpday

      5/10

    les acteurs sont justes , il y a de plus en plus le désir de tout connaitre , de repousser les limites sexuelles ou autre