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Claude Miller : "deux caméras, une sage et une folle"

Introduction

Dans "La Chambre des magiciennes", le réalisateur délaisse le 35 mm pour deux "petites caméras" ; l'une qui cadre "traditionnel" et l'autre qui filme dans tous les sens ". A partir d'une certaine connaissance technique, dit-il, c'est for­midable de tout casser..."

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Pourquoi et comment avez-vous décidé de réaliser La Chambre des magiciennes ? Est-ce le sujet qui vous a séduit ou l'utilisation d'une nouvelle technique de mise en scène ?Je connaissais le sujet depuis longtemps et l'idée de l'adapter en long métrage me travaillait, mais j'y renonçais par un phénomène d'autocensure bien connu. Je savais que j'allais m'épuiser à essayer de trouver un financement, car il était assez difficile d'expliquer aux décideurs la vraie nature de cette histoire. Le projet restait donc en instance dans un tiroir, comme d'autres dont on sait qu'on ne les réalisera peut-être jamais. C'est l'initiative de Jacques Fansten qui a débloqué l'affaire.

La série fondée sur les prises de vue en numériqueCe n'est pas tellement le numérique qui est important, mais le principe de tourner avec de petites caméras. L'idée était de confier à des réalisateurs la possibilité d'utiliser professionnellement ce matériel qui est à la portée des amateurs.

En quoi est-ce mieux ? En quoi ça change ?C'est la démarche, l'approche qui est nouvelle. Tout à coup, je me suis rendu compte que je pouvais réaliser un projet pratiquement abandonné.

C'est l'adaptation d'une nouvelle ?Précisément d'un chapitre, le chapitre 3, d'un roman, Les Yeux bandés, écrit par une femme d'origine norvégienne qui s'appelle Siri Hustvedt et qui est la femme de Paul Auster. C'est Anne Brochet qui m'a fait découvrir ce texte il y a trois ou quatre ans. Elle adorait ce roman et pensait, à juste titre, que le sujet pourrait me plaire, auquel cas elle aimerait bien y jouer un rôle. Les chapitres du roman étaient détachables. J'aimais bien l'en­semble, mais c'est l'histoire de l'expérience hospitalière de la jeune femme, Claire, qui me semblait adaptable au cinéma, mais pas dans les conditions normales de produc­tion. C'est là que j'ai saisi l'occasion qui m'était offerte par Jacques Fansten et sa collection "Petites caméras".

Qu'est-ce qui vous intéressait dans cette histoire, la cohabitation forcée de trois personnages de femmes dans un même lieu ?Probablement. J'aime beaucoup raconter des histoires de femmes. Elles sont réunies ici dans un univers où elles ne peuvent pas s'éviter. Bien sûr j'ai pensé à Ingmar Berg­man, et surtout à un des films de lui que je n'ai jamais vu mais dont j'ai beaucoup entendu parler, Au seuil de la vie, qui se situe dans une maternité. D'une façon générale, il est rare que je prépare ou tourne un film sans penser à Bergman. Il y avait donc dans cette histoire trois femmes très différentes par l'âge, la condition sociale et de culture : une intellectuelle, une femme plus prosaïque et un être étrange et impressionnant qui effraie les autres et même des patients que les circonstances, la fièvre, la maladie, rendent sensibles. Même les jeux télévisés prennent un caractère étrange. D'ailleurs, dans la vie courante il y a toujours un rapport bizarre entre ce qui se passe dans une pièce et ce que diffuse la télévision. Le personnage de Claire a ceci d'intéressant qu'il se présente comme quel­qu'un qui n'a rien d'exceptionnel. C'est une jeune femme qui a mal à la tête et qui ne le supporte pas. Elle somatise. J'ai pris quand même le soin de l'entourer de choses lamentables. Son père est un vieux réactionnaire, sa mère une pauvre femme égarée, son amant un homme marié un peu veule, sa petite soeur une adolescente inconséquente. Bref sa vie n'est pas drôle, elle n'est pas non plus originale, elle est fatigante et stressante, elle est "normalement inac­ceptable". Les services neurologiques sont remplis de gens comme Claire qui sont venus pour soigner une migraine. Ça, c'est l'aspect réaliste. Ses voisines de lits sont là pour des raisons tout aussi explicables. Odette s'est trouvée paralysée à la suite d'une énième fausse couche ; la vieille Éléonore souffre d'un mal étrange et grave dont on ne sait pas grand-chose.

C'est la plus étonnante.Oui, c'est un personnage incongru. Elle est sympa, imprévisible, sinusoïdale. Elle a des bouffées ; elle possède un don (ou plutôt elle se croit et on la croit magicienne et guérisseuse). Mais derrière tout cela, ce qui m'intéressait dans ce personnage fantasque c'est son rapport avec moi.

Vous affectionnez particulièrement les êtres inquiétants, hors normes; vous en mettez volontiers dans vos films .J'aime montrer ce qui me fait peur.

Et introduire le paranormal ?Pas vraiment le paranormal, parce que j'ai une tendance résolument matérialiste qui m'empêche de croire à l'existence de phénomènes qui échappent à la raison. Mais je pense que, quand on se trouve dans un état particulier de faiblesse, de fièvre, et dans des circonstances insolites, la réalité à ten­dance à se déformer. On évolue dans une sorte de no man's land cotonneux qui donne aux choses une autre tex­ture. C'est déjà vrai quand on est simplement grippé, c'est pire à l'hôpital, parce qu'on est isolé ou en promiscuité.

La contradiction, ou plutôt l'originalité, de votre démarche est de nous montrer des situations et des per­sonnages paranormaux alors que vous ne croyez pas au paranormal. Il y a dans le film des scènes récurrentes de rites africains (à la télé) et, dans la chambre, une fai­seuse de miracles.Une magicienne, oui. Mais attention : ce n'est pas moi qui dis qu'elle est magicienne, c'est un personnage du film, Limoges.

Mais le spectateur croit à son récit, non ?Tant mieux. L'important est que ce récit plutôt fantas­tique impressionne le personnage de Claire.

Avez-vous des comptes à régler avec les psys ou avec l'hôpital ?Pas du tout. J'ai beaucoup de respect pour le corps médical, le corps hospitalier, pour les infirmiers et pour les psys que je fréquente volontiers. Mais je comprends votre question, à cause d'un personnage, le docteur Fish, un peu zozo et assez ironique, voire arrogant. Cela dit, je pense que votre réaction vient peut-être de ce que ce médecin est vu à travers la subjecti­vité de Claire qui est malade et par conséquent un peu parano vis-à-vis du praticien. Je voulais montrer ces deux personnes qui s'affrontent verbalement de façon quelque peu brutale parfois, mais je cherchais aussi à ce que leurs joutes ne soient dépourvues ni d'humour ni d'ironie.

Le réalisme de votre description des lieux et des per­sonnes est - comme souvent chez vous - contrarié par des échappées dans l'imaginaire. Vous parlez de la magie sans y croire.Ce n'est pas la magie qui m'intéresse, mais l'aspect affec­tif des rapports entre les personnes.

Sur l'écran de télévision de la chambre d'hôpital vous montrez des rites primitifs, ce n'est pas anodin.Ce sont des images de télévision banales qui prennent peut-être un aspect bizarre du fait qu'elles sont vues par contrainte.

Est-ce dû à l'utilisation de la 'petite caméra" ?La "petite caméra", loin d'être une contrainte, est une libération. J'ai l'habitude de traiter des sujets qui appellent une proximité avec les personnages. C'est faisable dans la grosse machinerie du 35mm, certes, mais j'ai trouvé, avec cette caméra qui fonctionne comme un micro indiscret, une possibilité d'être encore plus proche des visages et de les capter en mouvement. La caméra est extrêmement mobile. Elle n'était sur pied que pour filmer les entretiens entre Claire et le docteur Fish. Dans tous les autres plans, elle est tenue à la main.

Tenue par qui ?Par quelqu'un qui avait le titre de chef opérateur, Phi­lippe Welt, et par mon fils Nathan. Deux caméras. Le chef opérateur n'avait ni électro, ni machino, ni assistant. Il se débrouillait pour ajouter, çà et là, des lumières d'appoint qu'il sortait de sa petite valise : un bout de néon, une feuille de calque.

Donc c'est lui qui était responsable des mouvements d'appareil ?Soyons précis. Les deux caméras avaient un nom. La première s'appelait "caméra froide", l'autre "caméra chaude". La froide, celle de Philippe Welt, suivait des directives de cadrages, de mouvements et de valeurs de plans que j'indiquais. Comme dans un film traditionnel. Nathan, lui, faisait ce qu'il voulait avec la "caméra chaude". Il prenait toutes sortes d'initiatives. À l'arrivée, le nombre de plans froids et celui de plans chauds s'équili­braient.

On remarque (froid ou chaud ?) un certain nombre de plans cadrés en oblique, ce qui se faisait jadis et naguère, mais qui a été abandonné par les cinéastes d'aujourd'hui.Ça se fait encore beaucoup en pub, ce qui est une contre-référence. En fait, cela traduit un déséquilibre que j'aime bien et que j'ai carrément emprunté à un film tourné selon la même technique, Festen, qui comporte beaucoup de cadrages "cassés" (c'est le terme). C'est peut-être un truc de vétéran mais qui est repris par les jeunes.

Plus largement, qu'est-ce que vous a enseigné l'utili­sation de la petite caméra ?J'ai appris que, à partir d'une certaine connaissance technique, quand on devient vieux comme moi, c'est for­midable de tout casser, ou plutôt d'essayer d'oublier les routines du tournage en 35mm qui ne pose plus de pro­blèmes techniques. J'ai senti l'impression d'être neuf, anal­phabète, ce qui m'a beaucoup plu. À la vision des rushes, j'avais tendance à préférer les plans chauds de Nathan, les plans inattendus, parce qu'ils faisaient de moi un specta­teur. C'est très agréable. Je vais d'ailleurs utiliser dans mes prochains films en 35mm cette technique de tournage à deux caméras, la sage et la folle.

Vous n'avez pas pu vous empêcher d'introduire une petite séquence de fantasme érotique.C'est la métaphore d'un manque plus affectif que sexuel. C'est une scène ratée par rapport aux intentions de départ. Fidée était de suggérer que Claire couchait avec elle-même, mais personne n'a compris ça. On a gardé la scène tout de même, parce qu'elle a sa place dans la narration. Elle pré­pare l'intrusion d'Éléonore dans le lit de Claire. Certains ont cru reconnaître Odette dans cette apparition onirique, ce qui me paraît n'avoir aucun sens.

Mais les rêves n'ont aucun sens.Sauf au cinéma.

Odette, c'est plutôt le bon sens populaire, un person­nage agressif, mais généreux qui n'a pas besoin de l'épître de Saint Paul pour s'occuper de son prochain.Le monologue emprunté à Saint Paul essaie de mettre à jour des choses cachées et souligne ce que les spectateurs sont amenés peu à peu à sentir : la solidarité. C'est une notion qui nous touche en ce moment ; on constate un retour à des valeurs humanistes. Les chrétiens disent cha­rité, compassion, moi je dis empathie profonde.

Vous définissez votre film comme un "drame comique". Est-il vraiment si comique ?J'aime bien le grotesque, le petit délire, le piquant des problèmes de promiscuité dans une chambre d'hôpital, le dialogue cocasse entre un psy et son patient. Mais je sou­haite surtout que l'aspect émouvant du film soit perçu.

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  • elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées

      7/10

    Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.