Daniel Auteuil : " Je suis toujours comme un ballon, un acteur... très dirigeable."
Introduction
L'acteur a tourné La Mer à boire juste après avoir lui même réalisé La Fille du puisatier avec le plaisir de simplement incarner un personnage fort dont certains traits rappellent ceux de Sautet...
Article
Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet ?
D’abord, la personnalité de Jacques Maillot. Quelqu’un qui a à la fois de l’ambition et de l’humilité, qui avance un peu en marge, en prenant des chemins discrets mais signe des films percutants comme Nos vies heureuses, Les liens du sang, Un singe sur le dos...
Quelqu’un curieux de son époque qui raconte des histoires d’aujourd’hui qui ont du sens. C’est quelqu’un qui ne la ramène pas, qui est dans la vie, qui a un univers. Il y a chez lui de la violence et de la tendresse, de la sécheresse et de la sensualité, tout ça avec beaucoup de discrétion. Une discrétion qui me convient très bien. C’est à la fois sa force et sa grâce...
Ensuite, j’aimais son scénario, son écriture. Je trouvais très original d’avoir choisi l’angle du patron pour raconter son histoire. Du coup, le film parle de notre époque avec beaucoup de lucidité mais sans être manichéen. J’aimais aussi beaucoup que ce ne soit pas qu’un film «social» mais qu’il y ait du romanesque et même du lyrisme, du souffle : ce type habité par le souvenir de sa femme, rongé par cette perte dont, au fond, malgré les apparences, il ne se remet pas.
Et le fait qu’il construise des bateaux de plaisance... Ça aussi, ça m’a séduit tout de suite. Avant même que je lise le scénario. Dès qu’il m’a dit que c’était l’histoire d’un type qui fabrique des bateaux, ça m’a beaucoup plu : je suis un passionné de bateaux, j’en ai un, je fréquente un peu ce milieu de la plaisance.
Comme pour le cinéma ou pour le show business, les spectateurs n’en voient que l’apparence, que les paillettes mais derrière, il y a beaucoup de travail, beaucoup de savoir-faire. C’est une industrie du luxe c’est vrai, et en même temps c’est un véritable artisanat que le contexte actuel rend forcément de plus en plus difficile... D’avoir choisi ce secteur-là pour affronter notre époque, c’était une bonne idée, c’était bien vu.
En quoi ce personnage de Georges vous touche-t-il le plus ?
Dans son combat pour continuer cette entreprise, pour faire exister ce rêve qui leur appartenait, à lui et à sa femme. C’est sa façon de toujours vivre avec la femme qu’il aime et qui n’est plus là...
Je crois, au fond, que ce qui me touche plus c’est à quel point cet homme veuf est hanté pas tant par le souvenir que par la présence de sa femme. J’aime bien l’idée aussi que malgré l’empathie qu’il peut y avoir entre ce type et ses ouvriers, ou en tout cas certains d’entre eux, tous pensent qu’il peut régler tous les problèmes puisqu’il est le patron ! On le tient responsable de tout alors qu’il est pris en tenailles de tous les côtés.
Il a beau essayer de plutôt bien se comporter, de faire de son mieux, on ne lui laisse pas beaucoup de chances et il n’est pas beaucoup payé en retour. Mais c’est vrai que quand il vend sa maison, il lui reste un beau voilier de 25m, que même quand il n’a plus rien, il lui reste toujours plus qu’à un ouvrier qui a vraiment tout perdu.
Ce personnage qui survit alors qu’il est détruit intérieurement évoque le personnage que vous avez joué pour Claude Sautet dans Quelques jours avec moi...
Oui, et ce n’est sans doute pas un hasard parce que Jacques Maillot en me parlant de son projet m’a beaucoup parlé des films de Claude. Et pas seulement de Quelques jours avec moi mais de Mado, de Vincent, François...
La différence avec Quelques jours avec moi, c’est que ce personnage a vingt-cinq ans de plus et que ça change les perspectives, le poids du passé, les chances de reconstruction... C’est un registre qu’on m’a beaucoup demandé de décliner après Quelques jours... puis pendant longtemps je ne l’ai plus fait. Et voilà qu’on me le redemande ! Ça me plaît bien d’ailleurs. C’est une manière de s’inscrire dans une certaine continuité. Mais l’époque a changé et le film illustre trop bien hélas la violence d’aujourd’hui dans les rapports sociaux, dans les rapports humains...
Tous les autres personnages, qui sont d’ailleurs tous très bien écrits et là non plus pas du tout manichéens, le montrent bien. Le mec désespéré qui s’immole, l’ami de toujours totalement largué, la jeune fille qui rêve de travailler dans cet univers-là, le syndicaliste dépassé par sa base, la directrice financière qui assure ses arrières, les jeunes qui se battent et ne veulent céder sur rien...
Vous avez tourné La Mer à boire après votre premier film de réalisateur, La Fille du puisatier. Avez-vous eu peur avant le tournage du film de Jacques Maillot de ne plus vous contenter que du seul plaisir d’acteur ?
C’est bien sûr une question que je me suis posée avant mais une fois sur le plateau plus du tout. D’abord, c’est reposant de ne faire que l’acteur ! Ensuite, c’était passionnant, soudain, pour moi de regarder comment lui, il faisait. Sur La fille du puisatier, j’étais dedans, j’étais dehors, j’étais partout, j’étais tout le temps en train de travailler. Là, j’ai pu prendre le temps de regarder chacun.
Aviez-vous beaucoup parlé du personnage avec Jacques Maillot avant le tournage ?
Il y a longtemps que je fais en sorte de travailler avec des gens qui me parlent le moins possible du personnage ! Jacques sait pourquoi il m’a choisi, ça suffit. C’était très agréable... En même temps, je suis toujours comme un ballon, un acteur... très dirigeable ! Le seul truc que je lui ai refusé – on était en hiver ! – c’est de tourner sous la fausse pluie. Cela a été mon seul privilège, ça faisait remonter trop de vieux traumatismes de tournage ! J’ai juste espéré ne pas trop le frustrer en lui refusant ça mais c’est bien passé... enfin... je crois !
Comment le définiriez-vous comme metteur en scène ?
Jacques est quelqu’un qui attend beaucoup, beaucoup des acteurs. Et c’est finalement le signe d’une grande confiance en soi. Il est très à l’écoute et donne l’impression que le film se construit dans l’instant, presque comme s’il s’improvisait sous nos yeux, avec notre participation. J’ai pris beaucoup de plaisir à le regarder travailler. Il me laissait lui faire des propositions, je lui posais aussi beaucoup de questions techniques dont... j’ai déjà oublié les réponses ! Ce qui n’est pas si grave parce qu’au fond, le cinéma ne sera jamais seulement une histoire de technique. Mais avant tout une histoire de relations humaines. Il reste une aventure...
Aujourd’hui encore, après tant de rôles, tant de films ?
Oui, et plus le temps passe et plus j’y suis sensible. Ça reste ma grande histoire d’amour. Ça reste très passionnant. Et effectivement là d’être spectateur de ce qui se passait avec pourtant un vrai rôle, un personnage fort, ça valait la peine... Ce qui vaut terriblement la peine, ce sont ces rencontres avec cette équipe, avec ces gens, avec tous ces acteurs, avec ces jeunes gens qui sont au début de leur carrière et qui sont formidables, ça reste très fort, très émouvant. Et toujours - même quand on a passé sa vie à faire des films - plein de surprises...
J’ai été scotché par Yann [Tregouet] que j’ai trouvé balèze - il est incroyable dans cette scène où il mange sa pizza ! J’ai aimé l’intensité de Maud [Wyler], l’authenticité de Moussa Maaskri...
Les jeunes acteurs d’aujourd’hui me touchent. A la fois par leur envie et leur lucidité... Je suis toujours touché par la sincérité qui les anime et par la brutalité qu’ils s’infligent. Ils ont compris qu’il faut en passer par là. Moi-même, je suis obligé de me brutaliser un peu aussi, on est bien obligés de faire craquer la carapace.
Y avait-il des scènes que vous appréhendiez particulièrement ?
Non... A part d’être sous la pluie ! ... Pour être franc, à la lecture du scénario, il y avait deux moments sur lesquels j’avais fait part de quelques réserves. Le premier, c’est l’épisode de la romance russe. Mais peut-être plus d’ailleurs parce qu’il fallait prendre l’avion et...que je n’aime pas ça ! J’avais peur aussi que ça fasse un peu artificiel. J’avais tort. En voyant le film, non seulement, cette parenthèse apporte comme une respiration mais elle souligne aussi l’incapacité fondamentale de ce personnage, renforcée il est vrai par ce contexte de crise sociale, à se reconstruire...
Et elle participe à ce triste constat que les utopies sont bel et bien derrière nous. Jacques y tenait d’ailleurs pour cette raison. Comme s’il n’y avait plus que là-bas qu’on pouvait faire référence aux rêves du monde ouvrier, du parti, du syndicat...
Le deuxième, c’est le twist final. En même temps, c’était au fond la seule manière d’aller jusqu’au bout de ce personnage, jusqu’au bout de la violence de l’époque. Dans la tête de Jacques, il y avait aussi la volonté de ne pas faire qu’un film social, réaliste, mais de lui donner du lyrisme, du souffle... Là encore, il avait raison. La question que je me pose toujours aujourd’hui, c’est : «Jusqu’où Georges va-t-il pouvoir aller ? Où sera-t-il arrivé lorsqu’il tombera en panne d’essence ? »


tanguys au sujet de : Tabou
dommage... c’est en 4:3 et non en 16:9...