Darejan Omirbaev : "C'est un film pour les gens du cinéma"
Introduction
"Le cinéma c'est avant tout l'image, et non le mot, explique le cinéaste qui ajoute : "Si vous prenez les gens qui travaillent au Kazakhstan comme rédacteurs dans les studios, vous n'y trouverez aucun artiste de l'image, pas un photographe, seulement des écrivains. Il faut que les gens comprennent que le cinéma n'est pas une littérature photographiée mais un art à part entière."
Article
Comment est née l'idée de ce film ? Pourquoi avoir choisi comme héros principal un réalisateur ?L'idée de ce film m'est venue à la fin des années 1980. A l'époque, je n'étais pas encore réalisateur mais je travaillais dans l'unité de production Miras qui avait produit le film de Serik Aprymov, Terminus, qui avait provoqué un petit scandale. Un jour, mon chef reçut du tribunal une plainte déposée par une jeune actrice qui avait joué dans le film et à laquelle il me demandait de répondre. Le problème était le suivant : on n'avait pas prévenu cette jeune fille que la scène dans laquelle elle avait joué était, après le montage, assez osée. La partie plus érotique fut tournée avec une autre actrice. C'est le montage qui donne l'impression que c'est la même jeune fille que l'on déshabillait. Elle n'avait pas été prévenue et s'était donc rendue à la première du film. Elle venait d'un village et lorsqu'elle s'est vue nue sur l'écran, elle s'est indignée et à écrit une lettre au Procureur Général. Là-bas, ils ont regardé cette lettre, mais n'ayant pas vraiment compris de quoi il s'agissait, ils l'ont envoyée aux Studios. J'ai donc fait nos excuses en expliquant que la création artistique est ainsi faite... J'ai pensé que c'était intéressant et que ça pouvait faire l'objet d'une scène dans un film. Cette histoire m'est restée en mémoire et a été la première idée directrice du film. Et j'ai tenu à ce que Serik Aprymov joue dans mon film. Il avait créé toute cette histoire et c'était à lui d'y mettre un point final. Il l'a compris et il joue le rôle du frère de la jeune fille. J'utilise aussi quelques images de son film Terminus...
Pourquoi avez-vous choisi de tourner dans votre village natal ?Pas parce que c'est mon village natal ! Mais cela a certainement joué un rôle... Boris Trochev, mon chef opérateur, est quelqu'un d'objectif, et il m'a dit que c'était ce que nous pouvions trouver de mieux. Quand tu arrives par la route, il y a une très belle vue sur le village. Il y a la steppe, la steppe, et tout à coup, derrière une petite colline, apparaît le village. Ces choses-là sont difficiles à trouver.
Comment avez vous choisi votre acteur principal ?Au début je voulais filmer Amir Karakulov (NDLR : cinéaste kazakh appartenant à la Nouvelle Vague, réalisateur des films Une femme entre deux frères (pazlucnisa / 1991), Le sonneur de Cloches (golubinyj zvonar') /1994), Dernière vacances (Poslednye kanikuly /1996)). C'est pourquoi, lorsque j'ai écrit le scénario, j'ai appelé le héros Amir. Et puis, ensuite, je me suis rendu à Paris pour régler les affaires relatives à mon film. J'ai été invité chez Joël Farges, le producteur du film, et j'ai fait connaissance avec le réalisateur tadjik Jamshed Usmonov. Le surlendemain, j'étais à Istambul, et je me suis réveillé pendant la nuit en me demandant s'il ne conviendrait pas au rôle.
Etait-il aisé de le diriger alors qu'il est aussi réalisateur ?Après avoir filmé des enfants dans Kardiogramma, je me suis fait la promesse de ne plus jamais avoir affaire à eux. Après ce film, je me suis juré de ne plus jamais fréquenter de réalisateurs (rires)... Bien sûr, c'est une situation difficile lorsque deux réalisateurs se retrouvent sur un même plateau de tournage. Mais quand je regarde les rushs, je me dis que je ne me suis pas trompé ! Si le choix était à refaire aujourd'hui, je choisirais encore Jamshed.
Dans votre scénario, vous aviez une représentation très juste et détaillée de chaque scène, de chaque épisode. Travailliez-vous complètement seul ?La personne qui m'a le plus épaulé est Boris Trochev, le chef opérateur qui est vraiment doté d'un sens de la réalisation. Je pense qu'il en devient presque un co-auteur. Il sait vraiment ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. En ce qui concerne Jamshed, bien sûr, il nous a soufflé quelques idées pour certaines scènes.
Pratiquement tous les membres de l'équipe de tournage ont joué dans le film.Au début, j'avais l'idée de ne filmer que des réalisateurs. Car c'est un film pour les gens du cinéma, qui nous sont proches. Mais physiquement c'est impossible. Il y a trop de personnages, et les trouver tous parmi les cinéastes. C'était une idée sans lendemain. Mais c'est vrai que nous avons filmé pas mal de gens du cinéma. Le héros principal est réalisateur. Beaucoup de membres de l'équipe ont joué dans le film, les habitants du village aussi.
Vous dites que vous aimez découvrir de nouveaux visages, trouver des acteurs non-professionnels. C'est à chaque fois un risque : avez-vous vu juste ?Je crois que le rôle principal doit toujours être interprété par une nouvelle personne. Pour les rôles secondaires, c'est différent. Bresson, par exemple, a dit qu'il ne fallait pas filmer deux fois la même personne. J'ai regardé son œuvre. En fait, il a déjà filmé la même personne deux fois, bien qu'il déclare partout qu'il ne faut pas.
Quelle est la place des réalisateurs dans le Kazakhstan d'aujourd'hui ?Malheureusement, ce n'est maintenant plus une profession prestigieuse. Le cinéma ne fait plus partie de l'espace public. Les gens se sont branchés sur autre chose. Il me semble d'abord que la télévision joue un rôle très important, et la presse aussi. Maintenant les professions les plus en vues sont celles qui touchent aux finances : banquiers, businessmen... J'ai le sentiment que plus personne n'a besoin du cinéma. Je crois que la baisse du prestige du cinéma est liée à la distribution. Toutes les salles de cinéma ont fermé. Bien que, encore une fois, quelques salles de cinéma ont rouvert, ces dernières années, à Almaty. On n'y montre que des films étrangers. Peut-être qu'avec le temps, il y aura une place aussi pour nos films.
N'est-il pas difficile de savoir que vos concitoyens ne peuvent voir vos films ?Bien sûr que c'est difficile ! Mais le problème n'est pas que les kazakhs ne voient pas de films kazakhs. Il y a aussi d'autres films à voir et autre chose que cette production qu'on leur propose... Qu'est ce que le cinéma indien pour les gens d'ici ? Généralement, le cinéma indien, c'est les danses. Alors qu'en Inde il y a un cinéma différent avec des réalisateurs comme Satyajit Ray par exemple... J'ai vu ces films dans les festivals, et c'est vraiment différent ! Pourquoi ne pas les montrer ici ? Il y a aussi de bons films iraniens que l'on voit dans le monde entier, ici personne ne connaît Kiarostami.
Est-ce un problème d'éducation : la jeune génération est une génération-vidéo qui n'est jamais allée au cinéma...C'est aussi lié au fait que la culture kazakhe est une culture orale. La culture visuelle n'est traditionnellement pas très développée. Il y a un proverbe qui existe depuis la nuit des temps : « l'art d'entre les arts - c'est l'art de parler ». Mais comment faire comprendre toute l'importance de la culture visuelle ? Le cinéma c'est avant tout l'image, et non le mot. Comment naissent de très nombreux films kazakhs ? Ils s'appuient avant tout sur la littérature. Si vous prenez les gens qui travaillent comme rédacteurs dans les studios, vous n'y trouverez aucun artiste de l'image, pas un photographe, seulement des écrivains. Ca explique la prédominance du mot jusqu'à aujourd'hui. Il faut que les gens comprennent que le cinéma n'est pas une littérature photographiée mais un art à part entière.










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.