Darroussin et son double
Introduction
Un révolutionnaire ! Loin de travailler plus pour gagner plus, Charles Benesteau décide d’abandonner son cabinet d’avocat et son appartement cossu pour s’installer dans un quartier populaire de Paris, sans but précis. Darroussin a croisé Charles Benesteau il y a 25 ans, dans les pages du roman d’Emmanuel Bove, "Le Pressentiment". Lui-même a fait le chemin inverse. Avant le théâtre, avant le cinéma, il a été gardien de piscine, coursier, apprenti aux côtés d’un père étameur. Peut-être vient-elle de là sa faculté à lire dans les miroirs ?
Article
Charles Benesteau, le héros du Pressentiment ? Un type un peu transparent, diraient certains... Un passant qui passe. Un dangereux révolutionnaire, oui. Une grenade dégoupillée. Pensez- donc : loin de travailler plus pour gagner plus, Charles Benesteau décide, de son plein gré, d’abandonner son cabinet d’avocat et son appartement cossu pour s’installer dans un quartier populaire de Paris, sans but précis. Pourtant, longtemps, Charles Benesteau s’est levé de bonne heure. Jusqu’au jour où il s’est demandé « si la vie qui était la sienne était réellement en adéquation avec ce qui transparaissait de sa nature profonde », explique Jean-Pierre Darroussin. Le comédien a croisé Charles Benesteau, il y a 25 ans, dans les pages du roman d’Emmanuel Bove Le Pressentiment. Un titre qui en dit long sur la relation au long cours qu’entretient Darroussin avec ce perturbateur tranquille dont il a tout de suite su qu’il recroiserait la route. Aujourd’hui, il en a fait le héros de son premier film comme réalisateur et s’est même glissé dans la peau de Benesteau, puisqu’il a choisi de l’incarner à l’écran.
A sa sortie, Le Pressentiment a remporté le Prix Louis Delluc du meilleur premier film et le Prix du syndicat de la Critique dans la même catégorie. Depuis, Jean-Pierre Darroussin a retrouvé les plateaux, dans sa peau d'acteur. Quand on le rencontre, rue du Faubourg Saint-Antoine à Paris, il vient de terminer le tournage de Lady Jane, le dernier film de son complice Robert Guédiguian. Et puis, il a arrêté de fumer il y a trois jours. Hésite à prendre une cigarette, mais ne craque pas. A la place, il tire sur des mots choisis avec inspiration. Bouffées de phrases, fortes et légères à la fois, pour raconter le destin de Benesteau, cet homme qui s’élance vers la dégringolade sociale comme on prend son envol.
Quasiment une première, ce personnage de grand bourgeois, pour le comédien abonné aux rôles de prolétaires – chômeur dans A la vie, à la mort !, ouvrier électeur du FN dans Marius et Jeannette, chef de chantier dans Marie-Jo et ses deux amours… Jean-Pierre Darroussin, lui-même, a fait le chemin inverse de Benesteau, celui de l’ascension sociale. Avant le théâtre, avant le cinéma, il a été gardien de piscine, coursier, apprenti aux côtés d’un père étameur. Peut-être vient-elle de là, sa faculté à lire dans les miroirs. Et à pouvoir ressentir, avec ce héros en forme de double inversé, la grâce de ce trajet à rebours : « C’est infiniment plus goûteux quand on sait ce qu’on laisse. »
« Il faut des utopies pour donner de l’élan »
Sur son chemin de dénuement, Charles Benesteau se déleste de son héritage – matériel et culturel. Pour mieux se rendre disponible au monde, mieux en accueillir la beauté, « le nez au vent », comme le résume, dans le film, une voisine exaspérée (Valérie Stroh). Alors, un peu mystique, Benesteau ? « Je ne sais pas si je « chope » bien ce mot-là, corrige Jean-Pierre Darroussin. Même si c’est vrai que mon personnage a des sandales et un costume de lin marron qui fait penser à une bure… » Mais si le comédien-réalisateur croit à quelque chose, c’est plutôt à la « redistribution des richesses », comme celle que met en place son héros à travers le mouvement de « décroissance » qui est le sien. « Cet homme archi-centré sur la protection de lui-même découvre qu’il y a du possible dans la solidarité », analyse Jean-Pierre Darroussin avant d’ajouter : « Il fait sa petite révolution ». Le plus étonnant? Dans le partage, il s’y retrouve. Dans la dépossession, il y gagne. Et se redécouvre, au bout d’un trajet qui est celui de la connaissance de soi.
Il n’est jamais trop tard pour changer de vie… « C’est une utopie, mais il en faut, des utopies, pour donner de l’élan à son existence », commente le réalisateur du Pressentiment. Et l’on se dit qu’il n’y pas de hasard à ce que celui-ci fasse partie de la famille de cinéma de Robert Guédiguian qui l’a dirigé dans douze films (1). Pas étonnant non plus qu’il soit proche du tandem Jaoui-Bacri, avec lesquels il a joué dans Cuisine et dépendances et Un air de famille. Sûrement partage-t-il avec ces derniers le goût des autres. Même s’il le sait bien : le goût, ça s’éduque. Pas si simple pour Charles Benesteau de s’ouvrir à la rencontre authentique. Et pas si facile, pour ceux qui l’entourent, de tolérer cet électron libre, facteur de déstabilisation et d’angoisse. C’est que, l’air de rien, l’avocat défroqué bouscule l’ordre établi et envoie valdinguer quelques certitudes. Sans drames ni larmes. Sans doctrine ni profession de foi. Résultat, avec les autres, ça crisse, ça grince, ça crispe. Charles Benesteau a mauvaise réputation. Les braves gens n’aiment pas qu’on suive une autre route qu’eux, chantait Georges Brassens. « Il ne se soumet pas au diktat de l’image et ne fait pas allégeance à ce que les autres attendent de lui. Du coup, il suscite un sentiment de rejet… ».
Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel…ou presque. En suivant son chemin de petit bonhomme, ce héros ordinaire remet en question la course effrénée de nos existences. « Au lieu de se laisser entraîner par le cours du fleuve, il s’accroche à un tronc d’arbre et il prend le temps de regarder autour de lui», sourit le réalisateur. Charles Benesteau laisse le monde venir à lui. « Comme il n’incarne pas celui qu’il est censé être, il oblige les autres à fictionnaliser sur sa personne». Chacun raconte « son » Benesteau. Un gars « quand même un peu spécial », dit l’un. « Il plane complètement », dit l’autre. Et le spectateur s’y met aussi : qui est ce drôle de type ? Que cherche-t-il dans cette expérience inclassable? Quelle est la clef du mystère Benesteau? Certainement « le pressentiment de sa mort », nous glisse l’un des personnages à l’oreille.
« Mais qu’est-ce que je fous là ? »
« Pourtant, le spectateur sent bien que ce n’est pas si simple. Qu’il doit y avoir quelque chose de bien plus profond et plus mystérieux que cela. Quelque chose qui sourd en nous», glisse le réalisateur. Quelque chose en lien avec cette question souterraine : et si une autre vie était possible ? Et si "je" était un autre ? Ou encore, comme le dit Charles Benesteau dès les tous premiers instants du film : « Mais qu’est-ce que je fous là ? »
« On se pose tous cette question, à un moment ou à un autre. Pourquoi on n’aurait le droit qu’à une seule vie ? Pourquoi pas deux ou trois ? » On lui fait remarquer que, comme comédien, cela ressemble à de la déformation professionnelle. « C’est vrai, qu’on a une aptitude à ça», répond celui qui rappelle qu’il a déjà trente années de métier depuis ses débuts, au Conservatoire. Trente années à changer de peau, à vivre mille vies, à s’efforcer de ne pas faire écran entre le personnage et le spectateur. Et pour cela, gommer la performance. Un effacement qui est aussi celui de la mise en scène du Pressentiment. Une réalisation « blanche » pour « donner à ressentir plus qu’à comprendre ». Mais comment matérialiser cette profession de foi à l’écran ? « Il faut faire exister cette complexité dans l’image. Faire exister des contrastes entre les couleurs, entre les symboles, entre le cossu et le modeste, entre le bruit et l’étouffé.» Quand on cherche « pressentiment » dans le dictionnaire, on tombe sur cette citation de Radiguet : « Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit ne visite pas ». Ressentir plus que comprendre.
« Côté réalisation aussi, on se laisse guider par son instinct. Surtout quand c’est la première fois ». Il sourit encore, avec un bonheur un peu incrédule, quand il dit : « La première surprise, c’est d’y être arrivé. D’avoir entraîné des gens avec moi dans ce rapport un peu hasardeux que propose le film. » Car il en est persuadé : « C’est de cette incertitude que peut naître la poésie ». Dans le film, Darroussin-Benesteau, petit poucet rêveur, sème le doute sur sa route. Lui qui déstabilise les autres et les oblige à se révéler est une incarnation du projet du réalisateur : « Je voulais inviter le spectateur à découvrir quelque chose de mystérieux sur lui-même. »
Il y a un autre livre qui accompagne depuis longtemps Jean-Pierre Darroussin : L’Homme sans qualités, de Robert Musil. « Au sens où l’entend l’écrivain, Benesteau est « un homme du possible », celui par lequel une coquille se brise, celui par lequel on peut découvrir autre chose. » Devenir réalisateur, est-ce aussi briser sa coquille ? « Oui, c’est rompre avec le cercle des mauvaises raisons qu’on se donne pour ne pas se trouver légitime.» Et découvrir un autre possible : celui de faire partager le regard qu’on porte sur le monde. Celui d’être l’artisan d’une fiction qui préfère questionner la réalité plutôt que l’accréditer. Parce que « celui qui met en doute ne se soumet pas», conclut le réalisateur. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, lui, estime que « dès l’instant où l’on doute, on commence un travail humain». Un insoumis engagé sur un chemin d’humanité. La définition va plutôt bien à Jean-Pierre Darroussin.
Marjolaine Jarry
(1) A voir sur Universciné : A l’attaque !, A la place du cœur, A la vie à la mort, L’Argent fait le bonheur, Dieu vomit les tièdes, Ki Lo Sa, La Ville est tranquille, Marie-Jo et ses deux amours, Mon père est ingénieur, Le Voyage en Arménie.










elPoto au sujet de : 4 mois, 3 semaines et 2 jours
Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.