Frédéric Louf : " Je milite pour l’immaturité !"

Introduction

Comme le héros de son premier long-métrage, le réalisateur a vécu l’élection de Mitterrand en 1981 et a bien connu tous les personnages décrits dans son film. Fils à papa, prolos de province, amoureux transis... Tous ont pourtant une chose en commun : être complexes.

Article

Ce petit jeune qui monte à Paris de sa province au début des années 80, c’est vous ?

Paris est constitué de 80% de provinciaux qui sont « montés » faire leurs études ou chercher du travail. Plein de gens peuvent donc s’y reconnaître. Moi y compris. Cela dit je ne suis pas fils de fleuriste. Mais comme le personnage de Primo j’ai vécu l’élection de Mitterrand en 1981 et j’ai connu les personnages que je décris. J’ai mis beaucoup de moi-même dans chacun d’eux, je les ai mixés, tordus, et redressés. Ce qui est parfaitement autobiographique, c’est que mon prof de maths m’avait effectivement parié que je n’aurais pas mon bac, bouteille de champagne à l’appui. Je l’ai eu, et il a tenu parole !

Pourquoi avoir situé le film au moment de l’élection de François Mitterrand ?

J’avais besoin d’une élection importante, qui serve de catalyseur à la prise de conscience de Primo; une élection qui se caractérise par un véritable élan d’une majorité de français tout en clivant nettement la société, et qui prélude à un réel changement. Or des comme celle là, il n’y en a eu que deux depuis que je suis né : celle de 1981 et celle de 2007. La différence entre les deux c’est que 2007 ne m’a pas fait rêver ! S’il avait eu 18 ans en 2007, l’air du temps aurait fait de Primo un tout autre personnage; peut-être moins charmant...

Faire ce film pour les 30 ans de l’élection de Mitterrand c’est un hasard ?

Ce n’est pas un hasard, mais ce n’était pas un objectif prioritaire non plus : quand on fait son premier film, on n’a jamais la certitude de le finir à temps pour une date précise: on bosse, on s’accroche, on surmonte les obstacles, et on voit quand on est prêt.

Vous mesurez ce qui a changé dans la société depuis trente ans ?

Bien sûr. Deux choses me touchent en particulier: la première c’est qu’une grande partie de la population - notamment la classe ouvrière - a disparu du paysage au point qu’elle n’existe plus dans l’imaginaire des français. En 1980 les ouvriers faisaient la couverture des journaux parce qu’ils militaient, et leur place dans l’espace médiatique était proportionnelle à celle qu’ils occupaient dans la société. La seconde, c’est qu’à l’époque trouver un petit boulot pour arrondir sa bourse d’étudiant était nettement plus facile qu’aujourd’hui.

Et les fils à Papa ? il y en a encore ?

Les fils à papa existent toujours, bien sûr. Mais en 1981 ils rêvaient, pour la plupart, de reprendre l’entreprise de leur père et de la faire grandir. Aujourd’hui ils rêvent de la restructurer et de la vendre par appartements !

ils sont vraiment tous pareils ?

Ce serait rigolo et confortable, mais non ! J’ai justement essayé de montrer que Delphine qui est une «fille à papa», est très différente des autres; elle réfléchit différemment et n’a pas les mêmes centres d’intérêt... Gabrielle est également plus complexe que l’image de blonde BCBG qu’elle donne à première vue: elle a un rapport compliqué avec son milieu incarné par son père à qui elle ment par peur de l’affronter... J’ai donné à Paul une certaine ambiguïté, une certaine noblesse... En effet il veut absolument écarter Primo de Gabrielle, mais il veut aussi y mettre les formes... Tout le monde n’aurait pas pris ce risque... Je crois qu’au fond de lui, Paul admire Primo, et qu’il aimerait bien que Primo l’admire aussi. Le seul qui soit vraiment « tapé », c’est le blond (Mathieu Lourdel) qui considère qu’une bonne bouteille « C’est juste quelques SMIC à boire ». Mais c’est une réflexion que l’on doit à l'un des invités aux 53 ans de Sarkozy (cf. Canard Enchaîné 8 février 2008).

C’est un film politique que vous avez fait ?

Non, je suis plus un romantique qu’un militant. J’ai donc surtout fait une histoire d’amour. Et un film sur l’adolescence. Plus précisément encore : sur l’immaturité et ses inconvénients... En fait je milite pour l’immaturité ! en effet le personnage de Primo est complexe : immature, autodestructeur, romantique... Comme disait Louis Jouvet à propos de Hamlet : « C’est un personnage parfaitement humain parce qu’il est complexe »... Mais il est aussi très simple parce qu’il est humain et que nous le sommes aussi. Donc nous savons de quoi il nous parle. Son père lui dit un moment : « toi tu ne sais pas qui tu es, et le pire, c’est que tu t’en fous ».

Primo est un jeune homme qui cherche sa place. Comme souvent autour de l’adolescence, on n’est bien nulle part et surtout pas dans sa famille. C’est pourquoi dans un premier temps il ne cherche pas à avoir de recul par rapport au milieu de Gabrielle: pour lui ça ne peut qu’être mieux puisque c’est autre chose ! En fait il n’est pas pressé d’être déterminé par un milieu ou par un autre. Il n’a qu’une envie : se laisser porter par son désir. Et c’est là que l’immaturité le piège, parce que ce qui définit l’immature, précisément, c’est de ne pas connaître son propre désir !

Comment avez vous travaillé le personnage avec Pierre Niney ?

Je ne sais plus qui a dit : «Je ne travaille pas avec mes comédiens : je les choisis»...

Et ça s’est bien passé ?

Pierre est un comédien fabuleux : il comprend très vite et ce qu’il propose est toujours pensé, justifié, approprié. Il cumule les qualités de tête et de feeling. Une fois qu’il a investi un rôle, il est tellement dedans qu’on n’a plus besoin d’en parler. Il ne le lâche plus: sa cohérence reste intacte tout au long du tournage. En plus il a formé des duos très complices avec tous ses partenaires : ils se sont tiré vers le haut les uns les autres.

La reconstitution de 1981 réussit grâce aux décors, mais est-ce qu’il n’y a pas aussi quelque chose d’intérieur ?

Si, bien sûr, les personnages sont imprégnés d’un parfum de 1981, d’une sorte de naïveté et de préciosité dans leurs rapports qui n’a plus cours aujourd’hui. Et puis je n’ai pas fait la tournée des chambrettes, mais je crois qu’on n’aborde pas la sexualité en 2010 de la même façon qu’en 1981.

Pourquoi ?

Parce qu’en 1981, si on était puceau on parlait de sexe tant qu’on voulait, mais on n’en voyait pas ! Ou alors il fallait se payer une place dans un cinéma spécialisé et c’était la honte ! Donc quand on couchait enfin avec sa petite amie (au même âge qu’aujourd’hui en moyenne), on n’avait pas en tête les mêmes images... Toujours l’imaginaire...

Pourquoi ce titre : J'aime regarder les filles ?

Parce que ça a été le tube de cette année là (1981, Patrick Coutin, auteur, compositeur, interprète), et que c’est toujours un tube aujourd’hui... Je sais évidemment que ça ressemble à un pied-de-nez pour mon personnage qui est tout sauf un dragueur, c’est un cœur d’artichaut et un romantique. Mais j’ai toujours pensé que « J’aime regarder les filles » était justement la chanson d’un type qui attend le grand amour, - le seul, l’unique - avec une immense ferveur, proche de la douleur... En plus je trouve qu’elle a un second degré très bien caché, et j’aime ça.

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  • l.ef au sujet de : L'Âge des possibles

      10/10

    Le film de mes 20 ans. Quelle heureuse surprise de le revoir.