Jacques Maillot : les hommes de "bonne volonté"
Introduction
Le réalisateur voulait faire le portrait d'un patron, inspiré par celui dessiné par Claude Sautet dans Mado. C'est devenu un film sur la crise mais aussi le deuil, intime et social. Un film qui, à la lucidité, a voulu joindre le lyrisme, explique-t-il...
Article
Quel a été le point de départ de La Mer à boire ?
Avec Pierre Chosson, mon co-scénariste des Liens du sang, avec qui j’ai écrit aussi les films que j’ai réalisés pour Arte [Un singe sur le dos et Froid comme l’été], on s’est mis en quête d’un sujet. On a commencé à parler de tout et de rien, de nos envies, de nos idées et puis, un jour, je lui ai montré Mado de Claude Sautet en lui disant que j’aimerais bien raconter l’histoire d’un petit patron à la Sautet, d’un homme dans la cinquantaine combatif mais miné de l'intérieur, presque au bout du rouleau... On commençait à réfléchir autour de ce personnage lorsque le patron d’un petit chantier naval à La Rochelle s’est suicidé.
On s’est alors dit qu’on pourrait situer notre histoire dans cet univers... Les bateaux, la mer, on trouvait ça cinématographique. C’est en se confrontant à ce milieu qu’on avait choisi sans trop le connaître que l’actualité nous a rattrapés : le secteur du nautisme traversait une grave crise économique depuis la crise financière de 2008. On ne s’était pas dit : « On va faire un film sur la crise », on était partis du personnage, en se demandant : « Qu’est-ce qu’il peut vivre ? », et puis, la crise s’est imposée à nous.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile au moment de l’écriture ?
Le choix du sujet. A partir du moment où on a eu le personnage, tout s’est déroulé assez simplement. Surtout après qu’on se soit documenté sur ce milieu des constructeurs de bateaux, après qu’on ait rencontré des gens qui travaillaient sur ces chantiers navals. Notamment un patron qui fabrique des yachts et qui a racheté une grande marque pour la relancer.
J’aimais bien l’idée justement que ce soit des yachts, des gros bateaux à moteur - des jouets pour les riches ! - et pas des voiliers qui inspirent quelque chose de noble... On a juste épuré à chaque version du scénario parce qu’au départ, il était davantage choral. On a d’ailleurs continué au montage parce qu’il était clair que le personnage de Georges était le vrai moteur de notre histoire.
En même temps, les personnages secondaires existent vraiment...
J’aurais du mal à filmer un personnage qui ne me touche pas même si je ne suis pas forcément d’accord avec ce qu’il fait. C’est une de mes préoccupations de leur donner assez de complexité, assez d’humanité pour qu’ils existent tous vraiment. Ici, dès qu’on s’est confronté à cet homme qui se bat pour sauver sa boîte, à cette idée d’entreprise en difficulté, de faillite, de conflit social, les personnages secondaires se sont imposés d’eux-mêmes. Le commercial, la directrice financière, le chef de fabrication qui dirige les ouvriers...
Oui... Je m’étais beaucoup investi dans le conflit des intermittents, j’avais suivi les négociations d’assez près. Cela m’avait beaucoup frappé : comment on s’investit dans une lutte, comment on y croit, comment on se fait avoir... Ce n’était pas une volonté de départ d’en parler mais c’est ressorti tout naturellement au moment du travail sur le scénario, quand il a fallu écrire les scènes d’occupation et de discussions entre les ouvriers... L’idée que Georges ait un copain plus mal en point que lui est venue aussi assez vite...
Et l’idée que Georges soit veuf était-elle là dès l’origine ?
Non, mais elle est venue rapidement. Tout de suite après qu’on se soit documenté sur l’univers des chantiers navals. Comme si, à partir de ce moment-là, le film avait pris sa vraie direction. Et le personnage sa vraie dimension. Le fait qu’il soit veuf allait bien avec cette idée d’épuisement...
Georges, comme je l’ai dit, est au bout du rouleau. Il ne le sait pas ou ne veut pas l’admettre, il essaye dans un dernier sursaut d’énergie de continuer d’exister mais, à l’intérieur, il est comme vide. Il survit à la mort de sa femme mais au fond il a perdu ce qui faisait sa raison d’être, le cœur de sa motivation, ce qui le faisait avancer... Et puis aussi, et c’est ça que j’aime également, c’est un type qui essaye d’être quelqu’un de bien dans un contexte où les types bien se font un peu dépasser. J’aimais cette idée de montrer comment le système broie tout, y compris les bonnes volontés.
Il y a d’ailleurs dans le scénario une parenthèse russe assez inattendue...
L’idée nous est venue lorsque, en pleine écriture, une société de yachts assez prestigieuse a été mise en liquidation judiciaire. Un type s’est alors présenté pour la racheter, pour la sauver, un millionnaire ukrainien qui, en fait, s’est révélé être un escroc. On nous avait raconté aussi l’histoire d’un gros client qui avait investi dans le chantier naval qui fabriquait son bateau le temps que son bateau soit fini... On a réuni ces épisodes.
J’y ai vu l’occasion que je cherchais d’apporter une espèce d’ouverture au film, d’avoir soudain comme une respiration qui donnait au film une autre dimension que sociale... C'était intéressant que cette parenthèse donne à Georges l'impression de revivre et l'occasion de tomber amoureux même si ce n'est finalement qu'illusoire.
Cela nous permettait aussi de montrer que Georges était allé trop loin dans sa dépression, dans sa volonté de faire à tout prix bonne figure alors qu’intérieurement il est rongé, pour pouvoir s’en sortir si simplement. D’autant qu’autour de lui, les requins veillent...
A quel moment, avez-vous pensé à Daniel Auteuil ?
Lorsqu’on a eu l'idée de Daniel, on lui a proposé le scénario et il a accepté tout de suite. Peut-être parce que... c’est un grand fan de bateaux lui-même ! Daniel a élargi le personnage qu’on avait écrit. Il l’a rendu paradoxalement plus lumineux, peut-être même un peu plus innocent... Les blessures que cache Georges n’en sont que plus émouvantes.
Daniel a une gamme de possibilités, de sentiments, très large. Cela a donné à Georges encore plus de profondeur. Daniel a par exemple mis en évidence quelque chose qui était là, dans le scénario, sans en être pour autant le point central, le côté veuf justement. De quelqu'un qui a survécu mais qui est toujours travaillé par cette douleur de l’intérieur...
Enfin, Daniel a aussi quelque chose de fort : il déclenche une empathie immédiate. On le voit quand on se promène avec lui, à la manière dont les gens l’abordent, à la manière dont il a conquis l’équipe tout de suite. Le personnage bénéficie de cette sympathie qu’il suscite. Cela le rend même plus complexe.
D’autant que Daniel assume le côté patron autoritaire, paternaliste, sans essayer justement d’en faire quelqu’un de plus sympathique. J’aime beaucoup toutes les scènes où il fait patron, sa manière de mener sa barque, sa manière de dire « oui j’ai changé d’avis, et alors ? ».
Aviez-vous beaucoup parlé du personnage ensemble avant le tournage ?
Pas tant que ça. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que ce soit son truc d’en parler pendant des heures ! Moi, j’ai plutôt tendance à m’adapter à ce que veulent les comédiens. Il y en a qui aiment bien décortiquer chaque virgule du scénario, il y en a d’autres qui préfèrent garder le mystère. Daniel fait assurément partie de la deuxième catégorie.
Dès le premier jour de tournage, il y avait quelque chose d’évident. On a commencé par les scènes où Georges est tout seul chez lui, où il est hanté par le fantôme de sa femme, ça pouvait être assez risqué, mais dès qu’on a filmé le visage de Daniel en train de regarder cette fête qui est comme un fantasme, comme un rêve, il y a eu tout de suite une très forte émotion. On a pris le personnage par ce bout-là et ensuite, en fait, j’ai eu plus l’impression de le regarder faire que de le diriger.
Quel est, selon vous, son meilleur atout ?
Sa souplesse. La capacité qu’il a de changer son fusil d’épaule. Si dans une scène, je lui disais soudain : « Ce serait bien s’il était en colère parce que dans la scène suivante, il sera comme ci ou comme ça », hop, il la refaisait en y mettant de la colère. C’est formidable parce qu’il a un grand savoir faire, beaucoup d’expérience et qu’il pourrait être beaucoup plus rigide, dans des choses plus formatées, plus convenues, plus fabriquées. Au contraire, il a une très grande souplesse et une grande liberté. Et aussi une vraie fantaisie qui le pousse toujours à aborder les choses de manière très ludique. Je trouve formidable d’avoir gardé ça après avoir fait autant de films.
Pensez-vous que cela a changé quelque chose dans sa manière d’aborder son travail d’acteur ?
En tout cas, ça ne changeait rien pour moi. Certains metteurs en scène se méfient des acteurs-réalisateurs, pas moi. J’ai souvent travaillé avec des comédiens qui avaient aussi réalisé [Guillaume Canet, Gilles Lellouche] et je sais que ça les rend plus patients parce qu’ils savent ce que c’est d’être de l’autre côté de la caméra, et que, en plus, ils sont très heureux de redevenir seulement comédiens. Peut-être que Daniel, comme il a beaucoup aimé mettre en scène, avait avant le tournage une petite appréhension : « Est-ce que ça va toujours me plaire autant de ne faire que l’acteur ? ». Je crois qu’il a été content de voir que ça lui plaisait toujours autant.
Chacun des personnages a un rêve qu’il ne peut réaliser. Que ce soit le patron du chantier naval, le vieil artisan, le jeune homme amoureux, la jeune fille qui veut être ébéniste, le leader syndical... Diriez-vous que La Mer est à boire est au fond un film sur la désillusion ?
Oui, il y a de ça. Mais je ne m’en suis vraiment aperçu qu’en tournant le film... En temps de crise, chacun est renvoyé à ses origines sociales au sens le plus étroit, alors que quand ça va bien les gens et les rêves se mélangent : au début du film, quand les affaires sont bonnes, tout le monde fait la fête ensemble, quand ça se dégrade, chacun retrouve ses réflexes de classe ...
Le film évoque de manière souterraine la fin d'un monde, à la fois l'épuisement du capitalisme et l'enterrement d’un certain nombre de rêves de gauche. D’ailleurs, alors qu’on cherchait le titre, j’ai pensé l’appeler Le tombeau de Lénine en m’inspirant du séjour de Georges en Russie. Heureusement, Pierre [Chosson, le scénariste] a eu une bien meilleure idée avec La Mer à boire qui illustre bien la problématique de tous ces personnages, et de Georges en particulier.
En quoi vous touche-t-il le plus ?
Je suis très loin de lui mais il a des caractéristiques dans lesquelles je me reconnais. Dans la vie, je suis touché par les gens qui essayent d’être des gens bien. Cet aspect-là de lui me touche beaucoup, comme me touche énormément aussi le fait que ce n’est pas parce qu’on essaye d’être quelqu’un de bien qu’on y parvient. Il est presque impossible d'être juste dans un système injuste.
Comme s’il n’y avait que les cyniques qui s’en sortaient : le concurrent sans scrupules, le beau frère qui s’en fiche, le banquier arriviste... Peut-être... Le plus cynique est quand même rattrapé !
Comment définiriez-vous vos partis pris de mise en scène ?
J’aime bien regarder et écouter. Je suis plus dans la réception que dans la projection... Comme Daniel ne pouvait pas tourner l’été, époque où les chantiers navals auraient pu accueillir le tournage, on a dû construire un décor et ça a été une chance dans la mesure où on a pu le concevoir en fonction des idées visuelles que j’avais, comme par exemple, le fait que les bureaux dominent l’atelier...
J’aime bien en général concevoir ma mise en scène à partir de ce que font les comédiens, mettre les séquences en place à partir d’eux - ce qui pour l’équipe technique est un peu plus sportif mais on se connaît bien avec Luc Pagès [le chef opérateur et cadreur] et il aime aussi cette manière de travailler. La mise en scène se construit en fait au fil des mises en place et des premières répétitions qu’on filme.
On essaye d’être le plus réactif possible. Comme je fais un cinéma de personnages, j’ai vraiment tendance à les suivre plutôt que de les mettre dans un cadre rigide. J’essaie d’être au plus près des personnages, au plus près de leurs réactions, de leurs émotions.
Ce qui n’empêche pas que pour certaines scènes, comme le plan séquence du début, je puisse avoir des idées très précises. Pour cette scène on avait conçu le décor en fonction du plan que je voulais faire, ce qui nous a amené à percer une fenêtre dans l'atelier où on tournait pour qu'on puisse voir la mer depuis le bureau de Georges ou concevoir un escalier qui permette au cadreur de sauter sur une grue tout en suivant Daniel...
Vous avez voulu donner au film une certaine ampleur en utilisant le Scope, une belle lumière aussi...
Je voulais en effet qu’il y ait une dimension presque lyrique, qu’il y ait une belle lumière... Ces gens ont assez de difficultés pour ne pas plomber davantage leur univers ! Je ne voulais pas rajouter à la dureté de ce qui est raconté avec une image sombre, un ciel bas et lourd. C’est pour ça qu’on a choisi de tourner dans le Sud, au bord de la Méditerranée où, en plus, ces bateaux sont utilisés... Et puis, là-bas, même en hiver, la lumière est si belle...


tanguys au sujet de : Tabou
dommage... c’est en 4:3 et non en 16:9...