Holy Lola, celle qui "met le holà "...
Introduction
Jeux de mots ironiques et fantaisie : la première chanson de l'équipe Demy/Legrand a été écrite par... Agnès Varda. Il était encore trop timide, explique-t-elle. Et c'est Quincy Jones qui aurait du faire la musique, dit le compositeur...
Article
C'est inimaginable pour les gens qui connaissent tous les films musicaux de Jacques Demy et savent qu'il a écrit des chansons aux paroles drôles et intelligentes de découvrir qu'il n'a pas écrit « la chanson de Lola » et que c'est moi qui l'ai écrite.
En fait, Jacques était timide. Pendant qu'il préparait son premier long métrage, comme il savait que j'écrivais des chansons, il m'a demandé d'en faire une pour lui. Donc je l'ai écrite.
À l'époque, on pensait que ce serait Quincy Jones qui ferait la musique du film : il était venu à Nantes parler avec Jacques, ils avaient l'air d'accord et contents, et puis, il n'a pas pu se rendre libre, donc pas de musique au moment du tournage. Alors on a réfléchi avec Jacques et j'ai proposé à Anouk un rythme déterminé, très précis et qu'elle détache les syllabes selon ce rythme :
« C'est moi... c'est Lola.
Cel-le qui rit à tout pro-pos,
Cel-le qui dit... l'a-mour c'est beau... »
On a, sans musique, enregistré ce qui maintenant aurait le rythme d'un « slam ».L'ambiance de la boîte de nuit était joyeuse. On avait mis un disque des Platters sur le rythme duquel Anouk pourrait bouger en commençant l'enregistrement fantôme de la chanson. Elle a bien joué le jeu. On était tous épatés. Elle a repris plusieurs fois ce texte découpé. Je crois me souvenir que je faisais des gestes pour lui donner le rythme. On savait que ce serait re-chanté plus tard en synchronisme avec ses mouvements de bouche.
Parce que Quincy Jones avait fait faux bond, Jacques a cherché un compositeur et a rencontré Michel Legrand. Leur complicité spontanée a initié la collaboration amicale et durable que l'on sait.Michel a composé la mélodie et son rythme d'après les paroles dites sans chanter et les mouvements de bouche d'Anouk.Peu après cette chanson que j'ai fournie à Jacques, si j'ose dire, il s'est mis à écrire des paroles à chanter pour Les Parapluies de Cherbourg, puis des paroles de chansons... et n'a plus cessé d'en écrire.
Il y a sur Facebook une page de « ceux qui connaissent par coeur les chansons des films de Jacques Demy » réservée à ceux qui chantent, même faux !
AGNÈS VARDA
Juin 2012
Â
En 1958, L'Amérique insolite de François Reichenbach a été mon passeport pour la Nouvelle Vague. Après avoir vu ce film, beaucoup de jeunes metteurs en scène m'ont sollicité, Jacques Demy en premier lieu. Pourtant, au départ, nous ne devions pas travailler ensemble. C'est le hasard, thème fétiche de son cinéma, qui nous a réunis.
Car Jacques avait engagé Quincy Jones pour mettre en musique son premier long-métrage, Lola. Quincy est même venu à Nantes sur le tournage, mais différentes obligations l'ont empêché de donner suite. Or, dans une séquence, Anouk Aimée devait interpréter une chanson : comme la musique n'existait pas, elle en a récité les paroles comme un poème.
Suite au désistement de Quincy, Demy s'est mis en chasse d'un nouveau compositeur. Il a aimé L'Amérique insolite et m'a contacté. J'ai visionné Lola, entièrement tourné en muet pour des raisons de budget. Jacques était assis à côté de moi et me disait les dialogues, en jouant à tour de rôle les différents personnages. Je trouvais la méthode intrigante, je me disais : « Voilà des gens bizarres qui font un jour l'image, le lendemain le son ! » Le film était fort, poétique, avec une belle lumière surexposée en CinémaScope noir et blanc. Tout l'univers de Jacques était déjà dans Lola... On s'est mis alors à travailler ensemble.
Le plus dur a été évidemment la chanson, qui relevait de l'impossible ! Je l'ai composée à la Moritone, en collant aux mouvements des lèvres d'Anouk Aimée. A l'enregistrement, Jacqueline Danno a doublé Anouk. On a passé une journée entière... juste pour une minute trente de musique. Ce type de pari n'a jamais fait peur à des énergies enthousiastes comme les nôtres.

MICHEL LEGRAND


l.ef au sujet de : L'Âge des possibles
Le film de mes 20 ans. Quelle heureuse surprise de le revoir.