Jaromil Jires : "Ce qu'écrit Hrabal scintille d'humour noir."

Introduction

"Nous sommes six réalisateurs et nous voulons nous surprendre...", écrit Jaromil Jires en 1964 dans la revue Jeune cinéma. Il explique l'enthousiasme de sa génération pour un écrivain qui a le double de leur âge et l'envie, à travers six sketches comme autant de nouvelles, de refléter l'humour et les espoirs d'un pays dont on sait aujourd'hui qu'il allait vivre son Printemps quatre ans plus tard.

Article

L’aîné de notre équipe n’a pas plus de trente-trois ans ; Bohumil Hrabal a passé la cinquantaine ; pourtant, dès la publication de ses contes, nous avons décidé d’en tirer la matière d'un film à sketches que nous pourrions tourner ensemble. Comment expliquer l’intérêt spontané que nous portons à un écrivain qui pourrait être notre père, à une époque où les enfants ne comprennent guère leurs parents et affectent habituellement de les ignorer ?

Hrabal écrit depuis la guerre ; mais il lui était impossible de publier à l’époque dite du « culte de la personnalité ». Non que ses nouvelles aient pour objet de critiquer la politique du gouvernement tchécoslovaque. Par bonheur, Hrabal se tient à l’écart du petit jeu mesquin du conformisme et du non-conformisme. Il est littéralement possédé du désir de racon­ter, et la manière de ses récits est tout à fait personnelle et inimitable. Mais les dogmatiques lui reprochaient de choisir ses personnages en marge de la société.

Et voici justement pourquoi nous avons décidé d’un commun accord de réaliser un film d’après Hrabal : nous avons trouvé dans ses contes un amour insolite de l’outsider, de l’homme apparemment en dehors de la vie, un amour dépourvu de sentimentalité et âpre, qui fait songer au Jean Vigo de L’Atalante. Il n’y a pas de « faubourg » de la vie, même l’existence que nous croyons la plus insignifiante peut être créatrice, telle est la profession de foi de Hrabal.

Hrabal scintille d’humour noir. Un paysan qui fauche l’herbe dans un pré enfonce par erreur la faux dans sa tête où la faux reste plantée, sanglante, comme l’aigrette sur la tête du coq. Survient le fils, peintre naïf, qui exécute avec un vif plaisir le portrait de ce père à la tête surmontée d’une faux. C’est l’humour des situations absurdes découvertes dans la banalité quotidienne de la vie.

Les nouvelles de Hrabal, c’est de la grande littérature. Hrabal est probablement le plus grand écrivain tchécoslovaque depuis 1945. Il renoue la tradition du Brave soldat Schweik de Jaroslav Hasvek, mais il est plus stylisé, surtout dans les dialogues. Il est rare qu’une œuvre littéraire de grande classe donne naissance à une œuvre cinématographique d’égale valeur. De prime abord, il semble presque impossible de transporter dans le langage des images le texte à la fois rude et poétique de Hrabal. Mais puisque la tentation est si forte...

Vera Chytilova (Le plafond, Quelque chose d’autre) a tourné Le res­taurant univers. A un épisode ayant pour cadre un café où une jeune inconnue a été trouvée pendue et où a lieu un repas de noce, se mêlent des scènes tirées de la vie de Boudnik, ouvrier et auteur de gravures abstraites présentées sous le titre : Expérience tangible de l'usine. Boudnik est incarné par Boudnik, dont les tableaux sont bien connus en Tchécoslovaquie et en Pologne et qui a récemment exposé à Miami.

Jivri Menzel, vingt-six ans, qui interprétait le rôle du défenseur dans l’Accusé, est un débutant et le benjamin de notre groupe. Dans La mort de Monsieur Baltisberg, il évoque une course motocycliste internationale, grand prix de Brno, en alliant à son admiration pour les hommes cou­rageux la peinture mélancolique d’une famille de petits bourgeois venus assister à la compétition dans une automobile de très ancien modèle. C’est une méditation sur le sens de la vie, les risques de l’héroïsme et l’auréole de la mort.

Jan Nemec (Les Diamants de ïa nuit) a tourné Les imposteurs : il nous introduit dans une salle d’hôpital auprès de deux vieillards mou­rants qui se racontent leur vie et rivalisent de mensonge. L’un, ancien figurant, se fait passer pour un illustre chanteur d’opéra, l’autre se pré­sente comme un journaliste célèbre. Ils croient eux-mêmes tout ce qu’ils disent, car seule cette supercherie leur permet d’échapper au désespoir. Puis le coiffeur qui vient faire la toilette des morts se moque de leurs mensonges, mais il est lui-même très flatté d’être pris pour un médecin.

Ivan Passer, débutant lui aussi, et qui a collaboré avec Jasny à la réalisation de Un jour un chat, a porté à l'écran Insipide après-midi, récit d’atmosphère sur les fanatiques de la balle au pied, la vieillesse et la passion qui survit à tout, même à la mort.

Ewald Schorm (Du courage pour tous les jours) a choisi une nouvelle de Hrabal intitulée La maison de la joie. Un peintre naïf, fou et génial, a couvert sa maison de violentes images qui sont l’expression de ses rêves. Il regrette que les hommes ne puissent voler, car ils marchent sur les images peintes au parquet. Ce récit sera le seul épisode en couleurs.

Jaromir Jires (Le premier cri) raconte l’histoire d’une jeune gitane et d’une jeune apprentie tchèque et leur nuit d’amour. Au matin, la gitane conduit le jeune homme dans un camp sur une hauteur qui domine Prague. La dernière scène du film nous montre un bébé gitan urinant sur ia ville du haut de cette colline, et il pleut sur les rues de Prague, bien qu’il fasse du soleil.

Nous avons cherché nos interprètes comme Hrabal les personnages de ses contes. La plupart du temps, ce ne sont pas des acteurs profes­sionnels. Bien souvent, ce sont les hommes vivants dont Hrabal s’est directement inspiré.

Nous avons tous choisi le même cameraman, Jaroslav Kucvera, collaborateur de Jasny (Touha, La Procession à la Vierge, Un jour un chat, Le Premier cri, Les Diamants de la nuit). Car Kucvera, qui a pris une part active à la renaissance du cinéma tchèque, est toujours co-auteur des films auxquels il apporte son concours.

Les différents épisodes se succéderont librement, sans transition. Selon la longueur totale du film, certains pourront être projetés sépa­rément.

Nous sommes six réalisateurs. Nous sommes tous très différents ; nous avons en commun certaines conceptions de la vie et de notre travail. D’où notre unanimité sur Hrabal. Mais je suis persuadé que chacun de nous le lit et le comprend d’une manière un peu différente. Afin de préserver l’entière liberté de chacun, aucun d’entre nous n’a vu les épisodes tournés par ses collègues.

Nous voulons que le film, dans sa forme définitive, soit une surprise pour nous aussi. Nous acceptons de courir le risque du disparate plutôt que de nous imposer une unité à priori qui conduirait inéluctablement au compromis.

Jaromil Jires (traduction François Kerel)

Jeune Cinéma, n° 3-4, Décembre 1964-Janvier 1965

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  • tanguys au sujet de : Tabou

      6/10

    dommage... c’est en 4:3 et non en 16:9...