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Jean-Henri Roger : "Aujourd'hui, les burlesques se cassent la gueule contre les idées"

Introduction

Mao en 1968, membre du groupe « Dziga Vertov », il réalise des documentaires expérimentaux et politiques avec Jean-Luc Godard avant de réaliser avec l'actrice Juliet Berto ses deux premiers longs métrages : "Neige" (1981) et "Cap Canaille" (1982) . Puis viendra "Lulu" en 2001. En 2005, devant le grand coup de manivelle arrière opéré par le pouvoir contre les idées de 1968, il s'insurge et réalise "Code 68". Explications.

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Quel est le point de départ de Code 68 ?

Jean-Henri Roger : Il y a trois ans, j'étais en colère à cause de ce qui se racontait au sujet de Mai 68, notamment la grande offensive de notre cher Ministre de l'Éducation Nationale de l'époque, pour lequel tout était de la faute de 68. Mais je n'avais pas envie de faire un film du point de vue de ma génération. Donc je me suis dit qu'il fallait que je trouve un personnage d'une trentaine d'années qui, pour une raison étrange, s'intéresse à Mai 68. Et là, j'ai pensé : «il existe ce personnage ! C'est Anne Buridan, le personnage créé par Judith Cahen dans ses propres films ». Alors je suis allé la voir et je lui ai demandé : « Est-ce que tu veux bien que je «chourave» ton personnage pour mon prochain film ? » Évidement cette demande impliquait que nous écrivions ensemble et qu'elle joue le personnage de Anne Buridan.

Code 68, c'est aussi la question de ce qu'une génération transmet ou pas à ses enfants…
Oui, d'où l'idée là encore de confronter ma génération à un personnage plus jeune : pour pouvoir aborder la question de la transmission. Là encore j'étais en colère qu'on accuse la génération de 68 de ne rien avoir transmis. Notre génération était précisément dans une mythologie de la transmission. Ce qu'on avait retenu des générations précédentes, c'était la Commune de Paris, la Résistance… Moi, quand je me baladais dans le Quartier Latin et que je voyais des barricades, je me croyais dans Le Bachelier de Jules Vallès que j'avais lu quand j'avais quinze ans ! Les barricades, c'est un monde dont on pensait avoir hérité. Mais très vite, on s'est rendu compte que ce monde-là était une illusion. On croyait qu'on poursuivait une tradition mais celle-ci était déjà morte. Il n'empêche qu'on est arrivé à la mettre en scène, à en prolonger la mythologie. Et quand je dis «mythologie», ce n'est pas obligatoirement négatif. Car c'est quand même un fil conducteur qui a produit une idée, des avancées, des cultures.

Cette rupture de transmission n'est pas forcément facile à vivre aujourd'hui. On le voit bien avec le personnage de Jacno, qui a tendance à se défiler…
68 dans sa forme et dans les symboles qu'elle met en scène est la dernière grande révolte héritée du 19e siècle, alors que ce qui c'est passé en réalité c'est la remise en cause de cette histoire qui était en marche. Cette période s'est achevée à la chute du mur de Berlin. À mon avis, le personnage d'astrophysicien joué par Jean-Pierre Kalfon donne la clé. Quand Anne Buridan va le voir, il lui dit : «Je suis retourné à mes trous noirs. Les trous noirs, c'est là où il y a tellement de matière qu'on n'y voit plus rien et que l'on va chercher la mémoire de l'univers.» Faire de la politique aujourd'hui, ce serait donc peut-être chercher la mémoire là où l'on n'y voit plus rien. Ce que j'ambitionne un peu de dire à travers ce film, c'est : «Il est temps de réfléchir autrement.» Et j'espère que c'est ce que comprend Anne Buridan à la fin du film.

Comment vit-on la position d'être un père qui n'a rien à transmettre à ses enfants ?
Ce n'est pas « rien transmettre ». C'est « rien transmettre du registre de l'Histoire ». Moi qui ai des enfants, je ne pense pas que je ne leur transmets rien. Mais c'est sûr que je ne leur transmets pas que leur salut viendra de la dictature du prolétariat. Ce que je leur transmets, en revanche, c'est la volonté d'aller vers leur propre histoire. La révolte, le refus d'accepter le monde tel qu'il est.

Pourquoi avoir choisi d'introduire des extraits de films dans Code 68 ?
L'idée des extraits de films était là dès le départ, c'était même l'un des moteurs du scénario. La seule chose qui se transmet, ce n'est pas l'Histoire mais la représentation de l'Histoire, donc les oeuvres. Ces extraits sont pour moi comme une voix-off du personnage de Anne Buridan. C'est ça qui la rattache à Mai 68. L'autre avantage de raconter Mai 68 en le confrontant à un personnage qui n'a pas vécu cette époque, c'est que son seul imaginaire concernant cette époque vient de ces films. D'emblée, c'était hors de question pour moi d'utiliser des images d'archives, qui auraient trop fait directement référence au réel.

Il y a quand même La Reprise des usines Wonder
Oui mais très vite, le statut de ce film a dépassé celui du simple témoignage d'archives. Même avant qu'Hervé Le Roux fasse REPRISE, c'était pour nous tous l'une des images fortes de Mai 68. C'est un plan-séquence dans lequel il y a toutes les contradictions : la révolte ouvrière, le PC, les patrons, les étudiants gauchistes, les contremaîtres… C'est un plan miraculeux.

Comment avez-vous écrit le scénario ?
Le film raconte le dispositif du scénario. Ce sont les questions de Judith Cahen à Jean-Henri Roger sur Mai 68 qui ont nourri le personnage de Anne Buridan et les autres figures autour. Le scénario, c'est vraiment les discussions qu'on a eues. Si les personnages répètent trois fois à Anne Buridan dans le film qu'ils n'étaient pas «Peace and love» par exemple, c'est parce que l'imaginaire de Judith sur Mai 68, c'était aussi ça. Alors que pour nous, les gens qui vivaient en communauté étaient des petits bourgeois réactionnaires qui s'occupaient d'eux et pas de la révolution.

Vous n'avez jamais envisagé de faire le film sur le mode du documentaire ?
Ça a été un vrai débat entre Judith et moi. Si on commençait à introduire des parties documentaires, on allait se mettre à raconter quelque chose de la réalité factuelle. Et ça, je ne voulais pas. Ça s'est posé très précisément avec Cohn-Bendit, que Judith voulait aller interviewer. J'ai eu la tentation d'accepter avant de me rendre compte que c'était renoncer au principe même du film. Anne Buridan devenait simplement un faire valoir aux personnes interviewées, un accès à une réalité passée. Comme dans Tigre en papier, où la jeune fille est là juste pour que l'homme puisse se raconter. J'aime beaucoup le roman d'Olivier Rollin mais Code 68 en est vraiment le négatif, au sens photographique du terme. Car ce que recherche finalement Anne Buridan dans Code 68, c'est elle-même…Le couple que forme Anne et Blaise est peut-être la vraie clef pour Anne Buridan. Il y a plus d'altérité pour elle dans le personnage de Blaise que dans les personnages de 68. Blaise, lui, refuse la transmission. Fils de soixante huitard, il ne veut pas en entendre parler. Dans ce couple paradoxal, il apporte de l'ironie de la distance au personnage de Anne. Évidemment c'est avec lui qu'elle partagera l'histoire.

Le tournoi de tennis est un tournant dramatique dans le film. Quand Jean-Pierre voit s'éloigner Anne Buridan, c'est comme s'il prenait conscience d'une rupture, que quelque chose s'est perdu…
Oui, c'est là où l'intime entre en jeu. Le personnage de Anne Buridan gobe tout. Elle est dans une position de buvard. Mais tout d'un coup, elle se trouve confrontée à une violence terrible. Elle se rend compte que Jean-Pierre répond à ses questions mais qu'il n'est plus porteur individuellement de ces questions-là. Pour moi, c'est le moment où le film se resserre, où la question de savoir comment va s'en sortir Anne Buridan devient pressante. Le film va de plus en plus raconter : «Anne Buridan, il va maintenant falloir que tu te démerdes…» Anne Buridan peut s'en sortir individuellement, aller retrouver son amoureux. Tant mieux. Mais elle ne peut pas s'en sortir sur le plan de l'Histoire.

Anne Buridan porte toujours un sac à dos rouge…
Tu ne peux pas enlever ça à Anne Buridan. Ce serait comme enlever la canne de Charlot ! J'avais envie de renforcer le côté corps burlesque de Anne Buridan et je crois que Judith a pris beaucoup de plaisir à faire ça. J'ai même accentué le fait qu'elle se tape contre les poteaux parce que je pense que sa position est vraiment celle d'un personnage burlesque : elle est décalée face au réel. Avant, les burlesques se cassaient la gueule contre les objets. Maintenant, ils se cassent la gueule contre les idées.

Pourquoi l'obstacle aujourd'hui n'est-il plus l'objet mais le discours ?
Aujourd'hui, qu'est-ce qui opprime le monde ? Ce ne sont plus les machines mais les slogans, l'idéologie qui ne s'énonce plus, le politique qui a soi-disant disparu… Il faut reconnaître à Nanni Moretti d'avoir été celui qui a porté la rupture de ça. Jerry Lewis avait commencé mais il est dans un entre-deux : il se bat encore beaucoup contre les éléments, le monde factuel. Le personnage de Nanni Moretti ne se bat pas contre le monde factuel mais contre le monde des idées et il chute dessus, comme on chute sur un réverbère. C'est ça que je voulais faire avec Anne Buridan, tout en gardant la mémoire de ce corps burlesque classique. Je voulais même que pendant les trois premières séquences du film, on ne la supporte pas avec son sac, qu'on se dise : «Elle me fait chier avec son Vietnam !» Et puis tout d'un coup, qu'on se rende compte que ce corps burlesque est une pure défense.

Comment s'est fait le choix des acteurs qui entourent Judith Cahen ?
Ça, c'est ma tribu. Gérard Meylan et Jean-Pierre Kalfon étaient déjà dans Lulu, dont Jacno avait fait la musique. Le seul nouveau de la tribu, c'est Stanislas Merhar. Quand j'ai demandé à Judith : «Tu veux qui comme fiancé ?», elle m'a donné trois ou quatre noms, dont celui de Stanislas, qui m'avait beaucoup impressionné dans La Captive de Chantal Akerman. Je l'ai rencontré et tout de suite ça a été évident. Il sera d'ailleurs dans mon prochain film.

Comment s'est passé le tournage ?
Avec le chef opérateur Renato Berta, on a fait le choix radical de ne pas utiliser de machinerie. Au départ, j'étais un peu inquiet de ça car j'aime les longs plans séquences, les travellings… Mais Renato m'a beaucoup rassuré et convaincu d'utiliser des travellings optiques. Il n'y a pas un travelling dans le film mais je défie quiconque de s'en rendre compte. C'est important de trouver la bonne manière de fabriquer le film par rapport à l'argent que tu as et ce que tu racontes. Etre produit par AGAT par rapport à ça, c'est idéal. Ce sentiment de liberté est vachement rare et je pense qu'il a énormément contribué au côté virevoltant du film. Je tenais beaucoup à retrouver quelque chose de l'esprit de la Nouvelle Vague, de cette manière qu'elle a eu de modifier le rapport aux corps et à la géographie.

Et le titre : Code 68 ?
Au départ, c'est tout simplement qu'avec Judith, on a commencé à travailler en s'envoyant des mails intitulés «code 68». Et tout d'un coup, je me suis dit que c'était un beau titre : ça reste mystérieux, on ne sait pas trop de quoi il s'agit, on peut penser à une société secrète.

À la fin du film, quand Anne Buridan observe les retrouvailles de Blaise et de son père à travers sa caméra, la pellicule passe du noir et blanc à la couleur…
Le noir et blanc, c'est elle qui regarde. La couleur, c'est le film. Le zoom commence comme un zoom d'amateur et s'achève de manière plus délicate. Dans un même mouvement, on passe de l'intimité de Anne Buridan à la fiction du film.

Et pourquoi crie-t-elle au secours ?
Ça fait écho au «Au secours Monsieur Kossiguine !» de Juliet Berto dans La Chinoise. Mais ça ne veut plus dire la même chose. Le «Au secours !» de Anne Buridan veut dire qu'il est temps de passer à autre chose, qu'il est temps d'arrêter de croire que c'est dans l'Histoire, qui est l'Histoire des autres, que l'on va se construire son histoire à soi. C'est bien sûr en se frottant aux autres que l'on se construit. Mais c'est davantage en se frottant à Blaise qu'à ceux qu'elle interviewe que se construit Anne Buridan. Actrice et réalisatrice

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      10/10

    J'ai tellement adoré que je me suis inscrit pour le dire !!! A voir absolument