Jean-Pierre Darroussin : " J'ai mis longtemps à oser prendre la parole"
Introduction
...De vive voix, il s'en explique dans un florilège de confessions, de détours et d'analyses. Lui qui fut l'élève de Vitez au conservatoire est enfin passé derrière la caméra.
Article
> Se dépêtrer de ses aliénations
"C'est un film sur une tentative de désaliénation, une recherche de libération du fonctionnement de tout ce qui peut vous enfermer dans des schémas. Et si ce sujet m'a, comme ça, tenu sans que je le sache pendant si longtemps, si j'y suis revenu, je pense que c'est aussi parce que c'est un sujet sur le déclassement que j'ai vécu dans ma vie et à travers mon métier. Etre acteur m'a amené à savoir vraiment ce que c'est d'être issu d'un milieu et d'aller vers un autre. Moi aussi, j'ai changé de classe sociale, j'ai vécu un processus d'ascension sociale et je ne savais pas ce que j'allais y gagner. Le héros du Pressentiment vit le contraire. Il sait ce qu'il abandonne en allant dans une classe socialement moins riche. la vie est tellement différente quand on vit dans la protection et le confort. La beauté, par exemple, fait que l'existence est beaucoup plus simple, aimable, reposante. Quand vous habitez dans un lieu avec une vue magnifique, vous êtes assez naturellement en communion avec le monde. Lorsqu'on nage au milieu de la pauvreté, c'est beaucoup plus difficile de se dépêtrer de ses aliénations. En se déclassant volontairement, le héros du Pressentiment est un véritable aventurier."
"Mon héros est arrivé à un point où il n'a plus de charge autre que lui-même et où il peut repenser le trajet qui a été le sien jusque-là et se demander s'il a vraiment choisi ce trajet. Ou s'il n'a fait que suivre le cours des choses, selon les normes de son milieu qui l'ont déterminé dès son plus jeune âge. Son existence est-elle en adéquation avec ce qui transparaît de sa nature profonde? Ou n'est-il pas plutôt le jouet d'une aliénation qui s'est mise en place bien avant lui? A travers l'aventure vécue par mon héros pour répondre à cette question, le spectateur est invité à mesurer les différences qu'il peut y avoir" entre les riches et les pauvres.
> Revendiquer la parole
"Quand j'étais au Conservatoire, mon professeur Marcel Bluwal m'avait dit un jour : "Toi, tu finiras metteur en scène". Mais je me suis longtemps considéré comme illégitime pour exercer ce métier-là, à cause sans doute d'un complexe issu de mes origines plus que modestes, très pauvres, ouvrières, sans aucune revendication artistique. Il n'y avait pas un livre chez moi. Je ne me sentais donc pas capable de revendiquer la parole. Or, être réalisateur, c'est être le porte-parole de quelque chose. Et moi, je ne trouvais pas au plus profond de moi la légitimité nécessaire pour prendre une part de pouvoir. Il y a des gens pour qui c'est naturel, pas pour moi. C'est très gonflé de prendre la parole sur le monde. Très mégalo. Mais la mégalomanie, ce n'est pas toujours un défaut Peut-être ai-je mis longtemps à oser me lancer parce que j'avais un père qui avait une parole très forte, très structurée, imparable. En même temps, j'ai toujours été dans le monde la pensée et des mots. Même quand je faisais de la soudure, je pensais à ce que je faisais, je le mettais en mots. Il y avait une sémiologie de la soudure qui se mettait en place."
> L'excellence c'est bien, l'indulgence c'est mieux
"Mon héros tient simplement à être accueillant et indulgent. Or l’indulgence est une valeur qui m’est très personnelle. L’exigence c’est bien, mais l’indulgence je trouve ça mieux. C’est une valeur de vie. Je suis assez exigeant sur l’indulgence!"
> L'influence d'Antoine Vitez
"Au conservatoire, Antoine Vitez nous disait tout le temps : « Si vous faites des oeuvres, faites des oeuvres qui divisent. » C’était son credo. Ce qui n’est pas du tout dans l’époque. A l’heure actuelle c’est le contraire, tout le monde cherche à rassembler. Mais je suis d’accord avec Vitez, il faut faire des choses qui divisent, qui perturbent profondément."
> "Y a pas mort d'homme"
"Y a pas mort d'homme" : "C'est l'une des dernières phrases du film. C'est aussi la réplique fétiche de mon personnage dans Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré - "Tant qu'il n'y a pas mort d'homme". C'est fait exprès sans le faire exprès parce que Valérie Stroh, ma co-scénariste, qui a écrit cette dernière réplique, l'a fait sans connaître Mes meilleurs copains. Quand elle m'a proposé ce dialogue, ça a fait immédiatement tilt dans ma tête. J'ai hésité à le garder, par pudeur, puis je me suis dit que finalement c'était un raccourci formidable. Et si ça fait une petite complicité, un clin d'oeil avec le spectateur, ce n'est pas plus mal. Car ces deux personnages possèdent effectivement le même décalage : ils ne cherchent ni l'un, ni l'autre, à imposer quoi que ce soit aux autres. Du coup, ils en deviennent inquiétants pour les autres..."
> Sous le ciel de Paris
"Je pense qu'il est arrivé à beaucoup de gens après une nuit désastreuse et triste de voir le soleil se lever sur les quais. Dans un autre de ses romans, Emmanuel Bove écrivait que Paris est une des seules villes au monde où il est bon d'être malheureux, le bonheur n'y est pas nécessaire. Et le propre des personnages de Bove, c'est leur malheur tranquille."
> Voix off
"J'aime les voix off, je trouve que cela participe du lien concret avec les spectateurs. Ici, la voix off est double, c'est une voix intérieure qui retranscrit les commentaires spontanés du héros sur ce qu'il observe. Et c'est aussi le résultat de ses observations, consignées dans le livre qu'il écrit."
> Les cheveux
"La barbe et les cheveux masquent un peu mon héros, il se donne moins facilement. Son coeur qui palpite dans sa main et qu’il offre aux gens est plus mystérieux s’il est camouflé derrière une masse de cheveux que sur un visage ouvert d’entrée de jeu. Il y a quelque chose de plus trouble avec un crâne fermé et un visage camouflé. Et puis, c’est la première fois que je réalisais un film et lorsque je me suis décidé à jouer le rôle, ce qui n’était pas prévu au départ, l’idée de devoir me confronter à mon visage des milliers de fois lors des visionnages des rushes puis du montage était plus vivable si je me reconnaissais moins."
> Une place parmi les hommes
"Dans Mémoires d'un homme singulier, Emmanuel Bove, auteur du roman Le Pressentiment, à l'origine du film, écrit : "Je n'ai rien demandé à l'existence d'extraordinaire. Je n'ai demandé qu'une chose. Elle m'a toujours été refusée. J'ai lutté pour l'obtenir, vraiment. Cette chose, mes semblables l'ont sans la chercher. Cette chose n'est ni l'argent, ni l'amitié, ni la gloire. C'est une place parmi les hommes, une place à moi, une place qu'ils reconnaîtraient comme mienne sans l'envier, puisqu'elle n'aurait rien d'enviable. Elle ne se distinguerait pas de celles qu'ils occupent. Elle serait tout simplement respectable. Dans Mes amis, autre roman du même auteur, on trouve également une citation qui pourrait être le credo de Charles Benesteau, le héros du Pressentiment : "Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté. J'étais dans cette maison d'ouvrier, le fou, qu'au fond, tous auraient voulu être. J'étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J'étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable. On ne m'a pas pardonné d'être libre et de ne point redouter la misère."
> "Ce n'est que ça..."
"Un jour, par hasard, j'ai croisé Jacques Audiard, alors que j'attaquais le montage, il m'a dit : "Ah oui, tu en es là. C'est le moment où l'on se dit : "Ah, ce n'est que ça"." Ca correspondait exactement à ce que je ressentais au regard de mes rushes. Ca m'a rassuré. j'ai pu continuer. J'ai fait un premier montage de deux heures et cinq minutes alors qu'aujourd'hui, le film fait une heure quarante. Je coupe assez facilement. Peu importe si une scène est formidable. Si elle ne va pas exactement au sein du film, je l'enlève sans état d'âme. Je n'ai pas d'attachement particulier avec ça. Ce qui compte, ce sont les signes que l'on envoie pour faire comprendre la narration."










elPoto au sujet de : 4 mois, 3 semaines et 2 jours
Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.