Laurent Cantet : "Le fait divers nous a surtout servi de garde-fou"
Introduction
De l'affaire Romand – cet homme qui fit croire pendant des années à son entourage qu'il était médecin, avant de se transformer en assassin –, le cinéaste a tiré un film onirique sur l'imposture. "Notre principal problème par rapport au fait divers était de refuser de jouer sur une attente morbide de la part des spectateurs", explique-t-il.
Article
A l'origine de L'Emploi du temps, il y a un fait divers : l'affaire Romand. Pourtant, votre film n'en n'est pas l'adaptation... Quelle a été votre démarche ?Laurent Cantet : Avec Robin Campillo, co-scénariste et monteur du film, nous sommes simplement partis du souvenir que nous avions du fait divers plutôt que de nous lancer dans une enquête minutieuse. Curieusement, nous avions évacué tout ce qui a fait que cette histoire est devenue précisément un fait divers, à savoir les meurtres. Nous étions surtout intéressés par la double vie de Jean-Claude Romand et par tout ce qu'elle pouvait nous laisser imaginer du personnage. Vincent est sans doute beaucoup plus banal, beaucoup plus proche de nous que ne l'est Romand. De fait, cet écart de perspective ne prétend pas révéler la vérité du fait divers réel, ni même en rendre compte.En revanche, le personnage de Vincent s'est nourri de la duplicité de Jean-Claude Romand, de sa capacité ahurissante à assumer une double vie. Mais nous avons cherché à évacuer la dimension «monstrueuse » du meurtrier, à gommer l'aspect pathologique du personnage. Nous voulions que Vincent soit d'une banalité déconcertante au premier abord. Une banalité qui soit partageable, mais que nous souhaitions pourtant inquiétante. Un homme à première vue transparent qui se fond toujours impeccablement avec le milieu dans lequel il évolue. Un caméléon. Qu'il soit dans un bar de routiers ou dans les locaux de l'ONU, on ne le remarque pas. Il lui suffit d'endosser son costume de cadre pour en avoir aussitôt tous les traits, puis, dans le plan suivant de se retrouver en famille pour être de toute évidence un père idéal, un mari amoureux...
Ce côté caméléon est assez terrifiant. C'est comme un gouffre où il se dissout...Moi, cela me paraît plutôt séduisant ! La force de Vincent, c'est une force d'inertie. Il se laisse porter par son environnement et, en même temps, c'est quelqu'un qui agit tout le temps. Il ne cesse en fait de répondre aux sollicitations de ses proches. Il navigue à vue. En cela, il est d'ailleurs plus séducteur que séduisant. Et puis nous avions envie de créer un personnage à la fois attachant et totalement opaque. Le pari était alors de réussir à l'accompagner malgré tout, d'être avec lui, d'endosser son point de vue sur le monde. De toute façon, le sentiment d'imposture, c'est-à-dire d'avoir usurpé sa place, me paraît être une expérience partagée par tous.
Vous éprouvez une certaine affection pour lui ?Nous avions de Vincent l'image d'un héros plutôt positif, un personnage radical malgré lui, mais qui à partir d'un moment d'absence, ayant abouti à son licenciement, décide de mener une vie différente et va tout mettre en œuvre pour y parvenir. Le film peut être vu comme une vaste tentative d'évasion. Mais il s'agit là d'une évasion extrêmement ambiguë, car Vincent, en réalité, ne souhaite pas changer de vie. Il veut seulement s'affranchir de toute capture économique et sociale. Le film pose une question simple : comment échapper à tout ce que l'on a construit ? Vincent s'invente une vie truquée afin de résoudre ce problème. Faire semblant est souvent lié à la trahison; par contre ici, il s'agit pour lui de se retrouver, quitte à ce que ce soit à travers une mystification. C'est cette stratégie d'évasion qui motive tous ses actes et qui me le rend sympathique. En fait, tout l'enjeu du film, depuis l'écriture jusqu'au montage, a été d'endosser cette subjectivité double qui fait de Vincent un menteur sincère, un comédien de sa propre vie. À ce sujet, une scène me revient à l'esprit, cette où Vincent doit défendre son emploi supposé au sein de l'ONU, face à son père qui lui, reste très sceptique quant à l'efficacité des institutions internationales. Vincent est en train de mentir, mais il est sincèrement blessé par les critiques avancées par son père. Comme s'il était réellement mis en cause alors que ce qui est mis en cause en fait n'est que son talent de scénariste et d'acteur. Cette scène révèle aussi chez Vincent un sentiment d'impuissance politique. Il y a chez lui un profond désir de faire partie des «puissants» de ce monde. C'est sans doute pour cela qu'il s'invente un poste à l'ONU. D'ailleurs, lorsqu'il traverse les couloirs de l'organisme international, il semble se mouvoir dans un rêve. Il veut faire partie de ce monde feutré où se décide - selon lui - l'avenir de ta planète. C'est pourquoi le cynisme somme toute très trivial de son père («On ne peut rien changer à la situation africaine...») le vexe. Il se rend compte que ce cynisme n'est que l'envers de sa propre impuissance.
Dans Ressources humaines, vous filmiez le monde du travail. Ici, vous filmez aussi l'utopie d'un monde sans travail...Oui. En fait, c'est un peu la suite de Ressources humaines, Vincent est peut-être te grand frère de Frank. Comme lui, il cherche sa place sans parvenir à la trouver. Une place qui ne lui soit pas assignée par son milieu ni par les études qu'il a pu suivre. Une place dans laquelle il pourrait se reconnaître intimement. Mais à ta différence de Frank, il opte pour une place intenable, à mi-chemin entre une reconnaissance sociale bourgeoise et rassurante dont il ne souhaite pas s'affranchir (la famille, le travail, l'argent), et un univers plus trouble (oisiveté, arnaque, trafics divers). Entre ces deux pôles, il croit pouvoir inventer une stabilité qui s'avère impossible. Il se construit une vie qui correspond à ses aspirations les plus intimes, et fait tout ce qu'il faut pour que les autres l'acceptent. Par ailleurs, je ne suis pas tout à fait sûr que la nouvelle vie de Vincent échappe au travail. Paradoxalement, s'inventer une vie idéale constitue pour lui un véritable travail à plein temps. Tout le long du film, on le voit se débattre face aux autres, travailler son scénario, étudier des textes techniques concernant son travail fictif... C'est dément comme effort ! En réalité, ce n'est pas le travail que Vincent refuse : c'est l'effort monnayable, l'effort imposé, le côté « donnant donnant » du salariat. Il y a finalement beaucoup d'orgueil et d'ambition chez Vincent. Ce n'est pas une victime que l'on prend en pitié...
Pour arriver à ses fins, il n'hésite pas à s'engager sur des voies pour le moins troubles...Il y a certainement chez lui une véritable attirance pour la clandestinité. Et un goût pour la fiction. Il prend un grand plaisir à aller vers un scénario « de genre ». Le personnage qu'il s'invente en ressort grandi et n'en est évidemment que plus séduisant. L'arnaque est une activité intellectuellement brillante, et pendant au moins un temps, cela lui procure te sentiment de vivre quelque chose d'intense. Par ailleurs,il y a une vraie prise de risque de sa part, une radicalité, qui, d'un point de vue scénaristique (pour lui comme pour nous) s'est vite avérée très tonifiante. Je me rappelle comment, dès lors que le personnage de Jean-Michel est apparu, nous avons eu le sentiment d'avoir trouvé le film. La fiction s'est imposée. Sans chercher à faire un thriller, nous avions trouvé une dynamique totalement fictionnelle.
Alors qui est Jean-Michel ?Jean-Michel est la seule personne avec qui Vincent se reconnaît une communauté de destin. C'est un arnaqueur, qui lui, semble avoir trouvé sa place. Il se prend d'affection pour Vincent et veut l'aider à vivre comme il l'entend. C'est la seule personne à qui Vincent va se livrer, et raconter son histoire. Sans doute parce qu'il est le seul à pouvoir la comprendre et l'accepter avec la légèreté dont Vincent a besoin. Sans aucun jugement moral ou affectif. Petit à petit, avec l'aide de Jean-Michel, Vincent va éprouver une vraie délivrance dans sa vie cachée, un plaisir authentique, même s'il n'est que passager. Une amitié naît entre les deux hommes. Un couple se forme qui pourrait bien mettre en danger celui de Vincent et Muriel. Les quelques semaines que Vincent passe dans le Novotet, aux côtés de Jean-Michel, constituent une parenthèse heureuse qui ne se referme que sous la violence des contraintes sociales et affectives.
Parlons de ces contraintes...Les contraintes sociales d'abord. Même aujourd'hui, alors que des millions de personnes sont privées d'emploi, on n'existe pas sans un travail, sans une raison sociale. Face au scénario, bon nombre de lecteurs voyaient dans le dénouement un happy end ! Vincent était sauvé puisqu'il retrouvait un travail. Pour nous au contraire, il était évident que la rencontre avec le DR devait sceller le renoncement de Vincent. Et puis il y a aussi les contraintes affectives... Là, il faut évoquer Muriel. C'est le seul personnage du film, hormis Vincent, dont on épouse à quelques occasions le point de vue. Elle observe son mari, devine en lui une part indicible de solitude. Et puis petit à petit, elle pressent le mensonge. Paradoxalement, plus elle découvre le mensonge, et plus elle s'enferme dans son déni. On ne ment jamais seul, on bénéficie toujours de la complicité de celui que l'on trompe, de celui qui veut bien être trompé. Muriel est d'abord une simple complice silencieuse, mais rapidement, elle est amenée à soutenir Vincent. Elle lui apporte un soutien tacite mais actif sans pour autant connaître les tenants et les aboutissants du mensonge auquel elle participe.
Est-ce que ça ne serait pas ça la plus belle preuve d'amour ?Oui, sûrement. Enfin, c'est est une. En écrivant ce film, j'avais envie qu'il soit aussi une histoire d'amour. Je voulais que L'amour que se portent Muriel et Vincent soit indiscutable. Ils s'aiment et se font confiance jusque dans le mensonge. C'est peut-être en cela que le film n'est pas si noir. IL est évident que Muriel sait et que Vincent sait qu'elle sait. Mais ce statu quo leur convient. Comme si finalement le secret était une base de relation qui tes satisfaisait l'un et l'autre. Bien sûr, elle fait tout ça par amour, mais aussi par peur, ce qui me semble très humain. Elle éprouve un véritable vertige ( qui se concrétise d'ailleurs lors du repas avec Jean-Michel ), face à ce qu'elle pressent de La dérive de Vincent. C'est l'approche d'une vérité impossible qui la pousse à accepter le mensonge. Et puis bien sûr, il arrive un moment où elle ne peut plus jouer le jeu... Jusqu'à la fin Vincent reste dans le déni. Elle non. Elle n'en a plus le courage. C'est un personnage a priori fort, qui va se fragiliser au fur et à mesure du film mais qui finit par faire éclater ta vérité. C'est une véritable héroïne.
Mais Vincent, quant à lui, échoue dans son projet...
Oui, et ça le révolte. Il ne comprend pas pourquoi on ne l'autorise pas à vivre commeil l'entend. C'est ce qu'il tente d'expliquer à Julien, son fils aîné. Il a tout fait pour que l'équilibre de son entourage ne soit pas affecté par sa nouvelle vie. Mais on lui refuse cet équilibre si laborieusement atteint. Comme dans Ressources humaines, c'est la gestion intime de l'histoire qui complique les choses. Vincent échoue parce qu'il aime Muriel, qu'il aime ses enfants. Il décide de renoncer. Mais ce renoncement est plus douloureux que tout.
Autre personnage important : Julien, te fils aîné. Là encore, on pense à Ressources humaines, à l'affrontement entre le père et le fils...Oui, sauf que cette fois, c'est le père qui veut changer de place, et le fils qui lui en refuse le droit. Muriel, elle, peut endosser les mensonges et la duplicité de Vincent. Elle a une maturité suffisante pour ça. Julien, lui, n'en est pas encore capable. Cette intransigeance, cette facilité à juger est peut-être un trait caractéristique de l'adolescence. Pourtant Julien apparaît souvent comme un double de son père, toujours en rupture. Au début en tout cas, il se définit essentiellement dans son rapport au judo, qui lui permet d'échapper à la famille. Par la suite, quand Vincent le surprend à errer dans la nuit, il ne peut pas s'empêcher de se reconnaître en lui. Et il éprouve un vrai vertige face à cette reproduction des schémas et à la responsabilité que ça représente. Il voudrait être un « bon père », un repère solide, et son mensonge est une façon pour lui de prétendre à ce rôle.
Le film navigue entre une réalité appréhendée très frontatement, et un onirisme assumé...Face à un contexte social que nous avons traité de la façon la plus directe (qu'il s'agisse des relations familiales ou de la description du monde du travail), nous avons cherché à rendre compte d'une perception subjective de la réalité, plus onirique, qui s'apparenterait à celle de Vincent. Une impression de flottement, de trou noir, qui peut renvoyer à la clandestinité, mais surtout à une distance, à une absence, qui caractérise son rapport au monde.
D'ailleurs on peut dire que la mise en scène participe de cette double perspective...Effectivement, une des lignes de la mise en scène a été de souligner cette démarcation, cet éclatement, cette distance au monde. On peut par exemple parler de l'omniprésence des vitres qui coupent systématiquement Vincent de son environnement et font de lui un perpétuel spectateur. Il y a aussi une démarcation géographique assez marquée entre les deux espaces de Vincent. La plaine d'un côté, et de l'autre la montagne qui représente son terrain d'aventure, son refuge. Et puis enfin, il y a une délimitation temporelle précise. Le film fonctionne en effet sur une succession régulière de week-ends en famille et de semaines d'errance. Vincent travaille à ce que ses deux vies restent parallèles. Seul le refuge pourrait être un point de contact. Vincent, en invitant Muriel dans ce lieu où il s'est caché un moment au début du film, espère partager son expérience avec elle. Il cherche un petit interstice qui relierait ses deux mondes, un passage secret. Et le décor est filmé comme un lieu magique presque trop beau pour être réel. Mais là aussi, un nouvel écran vient s'interposer entre Vincent et Muriel. Un écran de brume qui, une nouvelle fois, renvoie Vincent à sa solitude et à l'idée de la perte.
Tout le long du film et plus précisément lors de la scène de règlement de compte familial, cette dimension onirique désamorce la tension meurtrière que l'on peut attendre si l'on connaît l'affaire Romand...Même si ce n'était pas le but recherché, il est vrai que notre principal problème par rapport au fait divers était de refuser de jouer sur une attente morbide de la part des spectateurs. De ce point de vue le fait divers nous a d'ailleurs surtout servi de garde-fou. Nous voulions une violence plus sourde, à l'image de la gifle motte et dérisoire que Vincent donne à Jeffrey. J'avais envie de cette impression de cauchemar, où les choses n'avancent pas, où chaque geste semble lourd à accomplir. D'ailleurs, dans cette scène de la gifle à Jeffrey, les employés de L'entreprise - sans doute d'anciens collaborateurs de Vincent - ressemblent eux-mêmes à des fantômes.
Comment avez-vous abordé le travail de ta lumière ?Avec Pierre Milon, on a essayé de travailler dans des tonalités sombres et flottantes, à la limite parfois de la sous-exposition. Il y a beaucoup de scènes de nuit, des conditions météorologiques souvent extrêmes, des images parfois fragiles. Cela renvoie à la clandestinité, à l'opacité du personnage. Et encore une fois à cette distance aux choses qui caractérise le rapport au monde qu'a Vincent. C'est une façon d'endosser sa subjectivité.
C'est la première fois que vous utilisez de la musique dans un de vos films...
S'il n'y avait pas de musique dans Ressources humaines par exemple, il ne faut y voir ni question de principe, ni effet de style. C'est simplement parce que j'aime qu'une musique de film s'impose, et qu'il n'y avait pas de place pour ça dans mes films précédents. C'est pendant le tournage que l'envie de musique s'est manifestée. Sans doute parce que la dimension onirique s'est elle-même précisée. Et aussi parce qu'il m'a semblé intéressant de souligner la part mélodramatique de L'histoire. Nous avons écouté la musique de Jocelyn Pook, entre autres celle qu'elle avait composé pour Eyes Wide shut. Tout de suite, nous avons été séduits parce que ce sont de vraies musiques de films, qui n'ont pas peur de ce qu'elles sont. Des harmonies qui avancent par nappes, des rythmes hypnotiques, parfois presque métronomiques et obsédants, et surtout des mélodies graves et lyriques. Un mélange élégant de «rengaine» et de sophistication. Il n'y a aucune trace de timidité dans la musique de Jocelyn et au mixage cela nous a certainement aidé à la mettre en avant.
Pour finir, pourriez-vous revenir sur le titre du film?J'aime utiliser des expressions toutes faites qu'on prononce sans les écouter et essayer de ramener à la surface leur sens littéral. L'Emploi du temps (d'ailleurs déjà utilisé par Michel Butor comme titre d'un de ses romans) renvoie bien sûr à cet agenda professionnel que Vincent fuit en perdant (ou en quittant) son emploi. Mais cela renvoie aussi à la façon dont on emploie son temps. Que fait-on de ses journées quand on n'a pas d'occupation a priori ? Au début du film, Vincent passe le plus clair de son temps dans sa voiture, il y dort, mange des madeleines sur les aires d'autoroute, roule sans but précis... Il aime la précarité de son errance, et surtout sa vacuité. Quels que soient tes paysages qu'il traverse (grandioses comme quand il va en montagne ou triviaux lorsqu'il est sur l'autoroute), j'ai l'impression qu'il éprouve un sentiment identique. Quelque chose qui doit s'apparenter tout bêtement au bonheur d'exister...










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.