"Les coutumes sont le principal joug des femmes"
Introduction
Il y a quatre personnages principaux dans l'aventure Sisters in Law. D'une part les deux réalisatrices, Kim Longinotto & Florence Ayisi ; d'autre part Vera Ngassa, conseillère d'État, et Beatrice Ntuba, la présidente de la Cour de Kumba. Rencontre autour d'une table pour aller plus loin que le film sur la situation des femmes et la justice au Cameroun.
Article
Comment avez-vous rencontré Vera Ngassa et Béatrice Ntuba ?
Kim Longinotto : Kumba est la ville natale de Florence Ayisi. Puisque nous étions intéressées par le rôle des femmes dans le système judiciaire, nous sommes allées voir Béatrice. Alors que nous étions avec elle dans son bureau, elle nous a parlé de Juliana Djenga, une greffière à la retraite, qu’elle-même et Vera avaient encouragé à devenir la première femme juge dans un village voisin. Béatrice nous a expliqué que cela avait été un combat long et difficile, mais que Juliana allait être nommée l’été suivant. Les femmes du village étaient très excitées, mais les hommes créaient beaucoup de problèmes. Cette nomination allait transformer la vie du village. Nous avons filmé l’histoire de Juliana au mois d’août et nous avons appris à connaître Vera pendant ce temps. Après cinq semaines de tournage, nous avons appris que nos pellicules avaient été détruites par les rayons X à l’aéroport de Douala. J’ai alors décidé de recommencer un film mais sur le travail de Vera et avec son bureau comme point de départ.
Comment avez-vous envisagé le montage du film ?
Kim Longinotto : Le montage s’est fait de façon assez simple et logique. Le plus difficile a été de trouver la séquence d’ouverture du film. Ce que nous avons essayé de montrer c’est l’espace géographique dans lequel l’histoire allait se dérouler afin que le public soit charmé par le lieu, sa lumière et son ambiance matinale. Nous voulions montrer qu’on allait entrer dans la vie de personnes et non être simplement spectateur des événements. Puis, en montrant l’arrivée au bureau de Vera, on comprend la relation qu’elle entretient avec son équipe. J’espère que, de cette façon, le public remarquera avec quel esprit démocratique Vera s’adresse à chacun. Lors du premier entretien, le mari est un homme de la ville qui, à l’évidence, est habitué à être pris au sérieux. Vera s’adresse de préférence à sa femme, qui n’a reçu aucune éducation et n’a même pas pu assister à son propre mariage ! « C’est ainsi que vous traitez les femmes et les enfants dans vos villages. C’est donc ce qui fait d’elle votre femme ? £ 80 et un cochon ! Madame, dîtes moi ce que je dois faire d’eux. »
Etait-ce difficile de faire accepter la présence de votre caméra dans la cour de justice ?
Kim Longinotto : Si les femmes ont accepté la présence de notre caméra, c’est grâce au travail de Vera et Béatrice. Elles sont très respectées et les femmes savent qu’elles peuvent leur faire confiance. Je dois admettre que le fait que nous suivions et encouragions ces femmes a eu un certain impact. Avant son divorce, Amina nous a même demandé si nous pouvions être là, à ses côtés. Elle se sentait rassurée dans cet univers hostile exclusivement masculin.
Beatrice Ntuba : N’importe où dans le monde, quand une personne passe en jugement, elle sait qu’elle risque beaucoup. Au Cameroun comme ailleurs, les gens évitent les tribunaux comme la peste et ne s’y rendent que s’ils y sont obligés. Dans ce cas, je crois que la présence de la caméra n’était pas aussi menaçante que la peine encourue.Vera Ngassa : Lorsque les gens entraient dans la pièce, ils trouvaient cela curieux, mais dès qu’ils remarquaient que je n’y prêtais pas attention, ils faisaient de même. Par ailleurs, les problèmes qui amènent les gens devant moi sont très sérieux. Certains ne dorment pas de la nuit, viennent de loin ; ils ont un grand besoin de justice et ce ne sont pas des caméras qui vont les décourager.
Comment vous êtes-vous impliquées dans la défense du droit des femmes ?
Vera Ngassa : Depuis l’âge de 8 ans, je voulais être avocate. Mais c’est à 16 ans, après avoir lu Du Silence et des Ombres et avoir été très influencée par Atticus Finch, que ma décision était véritablement prise. En 1993, alors que le monde se préparait pour la 4e conférence des Nations Unies sur les femmes, il y a eu un sursaut parmi les femmes avocates au Cameroun. Nous avons décidé de dépoussiérer nos livres de droit et d’étudier avec précision ce qu’ils disaient concernant le droit des femmes. Nous avons alors découvert que toutes les lois pour leur émancipation existaient, mais qu’on ne les utilisait pas. Nous avons commencé par rédiger des textes expliquant leurs droits aux femmes. Nous nous sommes rendues dans les régions les plus reculées où nous avons organisé des séminaires pour ces femmes. L’étape suivante a été de « former des formatrices », des femmes de la campagne qui apprendraient aux autres. Il fallait leur faire comprendre que les coutumes sont contraires à la loi. Elles sont le principal joug des femmes. Nous avons aussi formé des collègues masculins et travaillé avec eux afin qu’ils abandonnent leur mode de pensée basé sur ces coutumes et qu’ils aident à mettre fin aux jugements et pratiques infligées aux femmes. En rencontrant des femmes âgées, j’ai compris qu’elles étaient trop enracinées dans ce système de pensée pour changer. J’ai donc décidé de travailler avec des plus jeunes, c’est pourquoi j’ai commencé à enseigner à l’université de Buea où j’ai créé un département de droit des femmes. J’appartiens à l’Association Internationale des Femmes Avocates, plus connue sous le nom de FIDA, qui est représentée aux Nations Unies, Je suis aussi une mère de 5 enfants. Le premier et le dernier sont adoptés. Mon « précieux » Moïse, celui que vous voyez dans le film était un enfant victime de violence familiale. Après le jugement de sa mère, je l’ai adopté.
Beatrice Ntuba : Depuis mon enfance, j’ai voulu travailler dans le domaine de la loi, me battre pour la justice et les droits des opprimés. J’ai eu le sentiment que je pourrais apporter de l’espoir à ceux qui n’en avaient plus. En tant que femme, je crois que c’est mon devoir d’aider mes soeurs quand je le peux. Je suis aussi très touchée par les problèmes des enfants, ce qui ne signifie pas que je ne suis pas touchée par les hommes. Je les écoute avec équité, mais je suis plus naturellement amenée à venir en aide aux femmes et aux enfants. Même si mon travail est difficile, il est très épanouissant. Il n’y a rien de plus satisfaisant que de rendre la justice en influant sur les générations à venir. Dans un monde fait d’injustices, il ne faut ménager aucun effort pour qu’au moins une personne retrouve une vie sans souffrances. En tant que femme Juge, je travaille avec FIDA Cameroun depuis 1991. Je suis aussi membre de l’Association Internationale des Femmes Juges ainsi qu’à l’Association des Juges et Magistrats du Commonwealth. Nous avons bénéficié de dons internationaux qui nous ont permis de financer l’existence d’un bureau d’aide légal à Kumba. Ce centre se trouve en plein milieu du quartier musulman. Là, chaque jour, les femmes reçoivent des conseils et l’on veille à ce que leurs cas soient statués en justice afin qu’elles obtiennent réparation et ne meurent pas en silence. D’ailleurs on voit qu’après le passage devant la cour de deux femmes musulmanes, leurs amies se réjouissent pour elles et admettent que leur action leur a ouvert les yeux.
Votre travail s’apparente à un sacerdoce.
Vera Ngassa : C’est intéressant que vous utilisiez ce mot car je considère mon métier comme une vocation. Je me considère comme un prêtre au même titre qu’un membre du clergé. Je rends la justice et la vertu avec intégrité. Comme Charles Lamb l’a dit, « Un avocat est la conscience d’une ville, mais la conscience fait plus que les lâches ». Je crois que la conscience ne s’obtient pas par les urnes, mais qu’une personne peut choisir de faire changer les choses. Le premier cas de divorce a poussé d’autres femmes à porter plainte. Cependant, il y a toujours eu des plaignantes, mais elles abandonnaient souvent sous la pression sociale et familiale. Les cas présentés dans le film ont montré aux autres femmes que ça valait la peine de résister. Cela a aussi montré aux hommes que l’impunité n’était plus la norme. Malheureusement, nous ne sommes pas restées suffisamment longtemps à Kumba ; je suis maintenant présidente de la Haute Cour de Fako, et Beatrice est Juge à la cour de Muyuka. Je sais que nous avons été remplacées par des collègues masculins qui sont assez tièdes concernant les problèmes des femmes. J’ai fait en sorte que les dossiers soient confiés directement à Rita (la femme policière dans le film).
Votre travail est-il une initiative locale ou une volonté gouvernementale ?
Vera Ngassa : C’est une initiative personnelle. Lors de nos études, nous n’avons eu aucune formation afin d’enseigner aux autres. Mais il est difficile de rendre la justice quand on est face à des ignorants. Lorsqu’on applique la loi à des illettrés, cela peut vite être pris comme une punition ou une revanche. C’est un devoir moral de leur expliquer la situation. Dans de nombreuses affaires, j’ai expliqué la loi aux deux partis qui ont très bien compris et sont repartis, ayant réglé leur problème. Pour moi, c’est ça la justice. Il ne suffit pas de punir les coupables, il faut aussi prévenir tout mauvais comportement.Le fait que la première femme à obtenir le divorce soit une musulmane est un symbole très fort
Beatrice Ntuba : Nous avons nous aussi été étonnées et ravies de cette démarche et de son résultat positif. C’est la preuve que l’injustice est ressentie par tout le monde et partout, sans différence de race, de religion et de sexe. Ces démarches demandent beaucoup de volonté et de détermination. Je félicite vivement Amina car les difficultés auxquelles elle a dû faire face en tant que musulmane sont plus grandes que celles rencontrées par une autre femme.
Y a-t-il déjà eu des menaces contre vous ou contre les plaignantes ?
Vera Ngassa : Les femmes sont confrontées aux pressions sociales et familiales. Les hommes ne veulent pas de ces associations de femmes qui risquent de « corrompre » leurs femmes et leurs filles. Une fois, un homme qui battait sa femme lui a dit, « Va donc le dire à Madame Ngassa, qu’est ce qu’elle peut me faire ? ». Lorsqu’il a été amené devant moi, il tremblait et niait tout. Il existe un programme de protection mais nous ne l’avons jamais mis en application.










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.