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Les Frères Larrieu, champions du saut à l'élastique

Introduction

"Au départ, le sous-titre du film était : « Fantaisie pour deux comédiens célèbres ». La définition du dictionnaire est intéressante : c’est « une œuvre d’imagination, dans laquelle la création artistique n’est pas soumise à des règles formelles »." Ainsi les deux cinéastes résument-ils avec humour dans cet interview leur Voyage aux Pyrénées, mais il y a mieux encore...

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Comment est venue cette idée d’immerger deux personnages d’acteurs célèbres dans les hauteurs des Pyrénées, pour une comédie loufoque, quasi fantastique ? Etait-ce une impulsion ou une idée ancienne ?

- A : C’est un peu les deux à la fois ! Comme tous cinéastes, nous avons toujours eu dans un coin de notre tête LE grand projet, qui rassemblerait toutes les histoires que nous voulons raconter. Ce film total se passerait dans les Pyrénées, notre région d’origine. Au programme : alpinisme, voyage romantique façon 19e siècle, légendes d’apparitions, histoires d’ours... Le Voyage aux Pyrénées est une version contractée, rapide, survoltée, de ce film total.

- JM : Après Peindre ou faire l’amour, nous avons enchaîné sur un projet très ambitieux, un film urbain et international. Nous l’avons écrit, mais le tournage a été repoussé d’une année. Devant cette fenêtre de temps assez courte, nous avons décidé de nous remettre à écrire illico. On déjeunait de temps en temps avec Sabine Azema, et nous lui avons fait la proposition suivante : nous tournons cet automne avec toi un film en montagne, tu seras en couple avec un autre comédien, ça s’appellera Le Voyage aux Pyrénées. Un titre, deux personnages, un lieu, elle a immédiatement dit oui.

- A : Quant à Jean-Pierre Darroussin, c’est son flegme apparent qui nous intriguait. Il nous inspirait un personnage dont il serait amusant de chahuter fortement la sérénité en le mettant en couple avec Sabine Azema. Les éléments burlesques voire surréalistes du projet, nous disait-il, lui ouvraient un nouveau territoire de jeu qui l’attirait sans retenue.

- JM : Son identité de comédien plutôt réaliste nous donnait une solide base d’envol pour partir vers d’autres cieux.

- A : Très vite est venue l’idée que nos deux personnages principaux seraient des comédiens célèbres. Sabine en était enchantée. Elle nous a dit : « Au cinéma, on ne parle jamais du comédien en vacances! ». Et pour nous, c’était central dans notre réflexion sur le jeu. Un comédien peut-il se mettre en vacances ? Est-ce qu’il arrête de jouer, parfois ? D’où l’envie de filmer les vacances impossibles de deux comédiens à la montagne. Le mot d’ordre était d’écrire vite pour pouvoir tourner avant l’hiver.

- JM : C’est un film entièrement écrit avant le tournage mais absolument non-prémédité.

Quelles images aviez-vous en tête ?

-JM : L’écriture s’est construite autour de trois thèmes... assez spéciaux ! 1. Un couple de comédiens célèbres, dont le mari décide de confronter sa femme à la beauté des montagnes, pour la soigner de sa nymphomanie. 2. Un ours, car si on demande aux gens dans la rue d’évoquer les Pyrénées, ils disent « ours » ! 3. Ce que l’on a appelé d’abord « l’échange des âmes », avant que cela ne devienne « l’échange des corps », une partie inspirée de la mystique des montagnes, avec ces nombreuses histoires d’apparitions qui émaillent la légende des Pyrénées... Ces trois aspects se mélangeaient : on peut dire que les comédiens sont aussi par essence des apparitions...

Pourquoi cette envie de comédie, de légèreté ?

-JM : Au départ, le sous-titre du film était : « Fantaisie pour deux comédiens célèbres ». La définition du dictionnaire est intéressante : c’est « une œuvre d’imagination, dans laquelle la création artistique n’est pas soumise à des règles formelles ».

-A : Cette liberté s’est manifestée dans la façon dont nous nous sommes autorisés des variations incroyables, sans nous poser mille questions, sans rester collés à une logique classique de récit et de genre

-JM : On s’est permis des choses qu’on se serait peut-être interdites si on avait disposé de plus de temps. Par exemple, ce saut dans l’irrationnel, le non-réalisme, que les comédiens nous ont aidés à imaginer.

Le saut dans le vide est un motif explicite: un des personnages fait du saut à l’élastique !

-JM : La comédienne s’appelle Arly Jover et elle a réellement sauté, à l’issue d’un plan-séquence où elle badine avec Jean-Pierre Darroussin. Etant donnés les situations et le sujet du film, la tiédeur était impossible. Il fallait tenter des choses !

Pourquoi ce retour dans les Pyrénées, après une escapade alpine ?

-JM : Ce sont les ironies du cinéma. Après Peindre ou faire l’amour, nous avions envie de sortir de la montagne, et finalement, on se retrouve avec ce film purement pyrénéen. Il fallait travailler vite, on est allé vers ce qu’on connaît. 

-A : Revenir aux Pyrénées, c’est cependant revenir au pied d’un mystère à chaque fois plus grand. Cette montagne, on y va de moins en moins depuis qu’on habite à Paris, mais à chaque fois, y passer une journée est un voyage, une découverte. Quand on dépasse le cliché de surface, cette idée de prendre l’air, qu’il va faire bon, qu’on va se reposer, faire du tourisme ou du sport, la montagne devient tout autre chose.

Quelque chose d’inquiétant ?

-JM : Le film ne montre pas seulement une montagne riante, c’est certain ! Le travail de la mise en scène a été de confronter les deux tendances fortes du film. Le scénario tirait vers la comédie, et l’espace dans lequel nous filmions avait quelque chose d’impressionnant et d’effrayant. Malgré le burlesque, il restait une question sérieuse : qu’est-ce qui nous saisit dans la beauté de la montagne, d’où vient cette émotion incroyable ? Nous avions envie de confronter à ce grand mystère naturel un grand mystère humain : celui du comédien. Le comédien qui a besoin du regard de l’autre, et se retrouve sans public, face à une mer de pierres. Qu’est-ce qu’il fait dans ces cas-là ? Il ne joue plus ?

-A : Filmer une comédie dans des décors aussi monumentaux était une façon de se rapprocher d’un état d’esprit lié à l’enfance, avec des peurs, des bonheurs, des projections, qui se côtoient de façon très rapprochée.

Comment la montagne devient-elle un personnage ?

-A : Cadrer en même temps les visages et les paysages demande une vraie réflexion, sur laquelle nous progressons de film en film. Le problème de base en montagne c’est que quand on filme à hauteur d’homme, les sommets sont largement au-dessus du cadre. Il faut donc être en position de contre- plongée par rapport aux personnages, faire corps avec la pente. C’est un vrai travail avec la topologie des lieux.

-JM : Dans Le Voyage aux Pyrénées, on devine toujours à l’arrière-plan la plupart des grands sommets des Pyrénées, que ce soit la fameuse Brèche de Roland où nous avions déjà tourné un film, ou les grandes voies d’escalade ouvertes par les deux grands pionniers du Pyrénéisme moderne : Jean et Pierre Ravier, deux frères jumeaux, qui n’ont réalisé que des « premières », et continuent encore, à l’âge de 74 ans ! Ils n’ont jamais pratiqué aucun entraînement sportif mais passent des semaines entières à observer des photos de sommets pour y déceler des itinéraires inédits. Ce sont en réalité de grands visionnaires. Ils font du cinéma en actes.

-A : Ces grands déserts de pierres que sont les montagnes sont chargés d’histoires et de souvenirs. Ce sont des personnages d’humeur très changeante... selon la lumière. Près des sommets, il faut justement saisir la lumière au bon moment, sous peine de la voir disparaître.

Comment y êtes-vous parvenus avec ce film ?

-JM : Nous avions l’avantage de connaître les lieux, savoir qu’à tel moment, dans tel bois, on trouverait du brouillard par exemple. Nous tournions au mois de novembre, avec des journées très courtes du point de vue de la lumière : pas de soleil avant dix heures et nuit à dix-sept heures. Mais nous pouvions ainsi tourner tous les jours au lever et au coucher du soleil, ce qui est un grand luxe.

-A : Pour toutes les séquences, on avait toujours une prise où l’ombre avance, mètre après mètre, dans le plan. Parfois, notre chef opérateur, Guillaume Deffontaines, allait « chercher » le soleil plus haut dans la pente, et le ramenait dans la scène par un savant jeu de miroirs.

-JM : Le film s’est tourné en cinq semaines, il fallait jongler avec le beau temps et le mauvais temps. Nous sommes devenus experts en interprétation de bulletins météos. Certaines scènes de comédie ont été tournées par moins dix degrés. Les comédiens ont magnifiquement joué le jeu, c’est le cas de le dire.

Le personnage de Sabine Azema ressent l’immensité des massifs au point d’avoir envie d’y disparaître...

-JM : C’est son émotion d’actrice et de femme. L’émotion première en montagne, pour un auteur de film, est paradoxale : on y retrouve quelque chose qui dépasse le cinéma, et qui, en même temps, correspond à une grande conception du cinéma. Nous aimons le cinéma quand il est « dépassé », comme chez Rossellini, par exemple. Dans Le Voyage aux Pyrénées, le pari était de placer des comédiens, soit l’artifice extrême, dans un décor naturel, mais traité artificiellement.

-A : Beaucoup de vues dans le film pourraient être des peintures de studio...

Avez-vous pensé à Alain Resnais ?

-JM : Beaucoup. Et pas seulement à cause de ce lien évident constitué par Sabine Azema. On se disait que ce film, c’était un peu Resnais qui tournerait dans les Pyrénées ! Le choix de l’ours artificiel nous semblait en accord avec ce qu’il aurait fait. Prendre un principe artificiel et le conduire au bout de lui-même...

D’où vient l’idée du personnage de Sabine Azema, atteint de nymphomanie ? La sexualité est un thème récurrent dans vos films.

-JM : Il y a d’abord une allusion ironique à la tradition médicale du 19e et début du 20e siècle qui prônait les vertus curatives du séjour en montagne. Et la nymphomanie nous semblait plus propre à engendrer la comédie que disons... la tuberculose.

-A : Nous savions que le personnage de Sabine Azema produirait un suspens comique répété : à chaque fois qu’elle croise un homme, va-t-elle lui sauter dessus ?

-JM : C’est le début du film. Mais qu’arrive-t- il quand le désir débordant du personnage ne croise plus aucun humain, lorsqu’elle se retrouve plongée dans la montagne ? Deux territoires s’ouvrent alors : la part animale de la sexualité et toutes les légendes qui vont avec, c’est la rencontre avec l’ours, ou l’inverse : la part mystique de la sexualité, la rencontre avec... le ciel !

-A : L’idée était aussi de reprendre l’étude du couple entamée dans nos autres films. Un homme, un vrai suivait le schéma rencontre-rupture-retrouvailles, comment un couple se structure. Après la fondation du couple, Peindre ou faire l’amour saisissait le couple beaucoup plus tard dans son évolution : comment il peut se survivre dans son désir... Dans Le Voyage aux Pyrénées, on est parti sur le raisonnement inverse : un couple qui ne fait plus l’amour, mais qui est toujours ensemble.

-JM : On comprend que l’homme et la femme ont tous les deux du désir, en particulier, de manière très forte, la femme. Par quoi vont-ils passer pour refaire l’amour ensemble ? Il y a un trajet, une métamorphose, c’est l’idée centrale du film.

Vous employez le mot « métamorphose ». Le Voyage aux Pyrénées est aussi un film sur les acteurs?

-JM : Le personnage de Sabine Azema ne cesse de répéter que la montagne l’effraie. En même temps, elle va se jeter dans la gueule du loup. C’est un peu : « J’ai peur de tout, mais j’ai tout le temps envie d’y aller ! ». C’est un ressort comique, qui éclaire la condition des comédiens. Ils sont à la fois dans l’extrême pudeur et dans l’inverse absolu. Dans le film, nous transférons ce paradoxe du comédien sur le plan du désir.

D’où vient votre passion pour les comédiens, évidente avec ce film ?

-JM : La première rencontre forte a été avec Mathieu Amalric, qui a joué dans La Brèche de Roland et Un homme, un vrai. C’est le comédien paradoxal absolu : il dit qu’il n’est pas acteur ! Sur Peindre ou faire l’amour, Sabine Azema et Daniel Auteuil affirmaient au contraire : «Nous sommes des comédiens, nous ferons ce que vous voulez, guidez-nous ». Ce nouveau film est un pari. Un homme joue une femme et l’inverse, l’un des personnages est un faux ours, on mélange le burlesque et l’angoisse... Cette possibilité de la liberté, on ne dira jamais assez à quel point elle vient des acteurs. Un comédien est une sorte d’éponge irrationnelle incroyable. Il y a quelque chose de magique. Au Moyen-âge, on les excommuniait !

-A : A la fin du Voyage aux Pyrénées, nos deux comédiens fuient, et cela se passe devant la vieille église des Templiers... Le comédien touche à quelque chose de sacré par ses capacités d’apparition et de métamorphose. Il porte une malédiction... joyeuse.

Langue, paysage, territoire, sexe... Il est toujours possible de devenir quelqu’un d’autre dans Le Voyage aux Pyrénées... Il y a ce personnage de Tibétain...

-JM : Tenzing : c’est aussi le nom du premier sherpa qui a conquis l’Everest avec Sir Edmund Hillary, en 1953... Dans le film, c’est lui qui accueille nos deux comédiens dans les Pyrénées, avec sa compagne, Aline, d’origine espagnole. Plutôt que d’entendre le patois local, il nous semblait plus intéressant et plus drôle d’entendre une des langues de la montagne absolue, l’Himalaya. Et il est vrai que toute personne née en montagne est partout chez elle dans toutes les montagnes du monde. C’est le contraire du régionalisme. Du coup le bigourdan (occitan local) se retrouve en chanson, côtoyant le latin de la messe en sol majeur de Francis Poulenc.

-A : On a pris au sérieux l’idée du voyage. Le voyage, c’est le voyage dans toutes ses formes. On va même jusqu’aux champignons hallucinogènes...

-JM : C’est un film-trip !

L’irruption de l’ours évoque le film de Walerian Borowczyk, La Bête (1975), qui mélangeait érotisme et fantastique.

-JM : C’est un film que nous avons revu et qui nous a aidés. On se demandait si l’ours devait être un faux, ou bien s’il fallait jouer le réalisme. Nous avons décidé que ce serait tout à la fois, c’est-à- dire un ours de théâtre et malgré tout, une bête assez impressionnante. Grâce au film de Borowczik, nous avons compris qu’une bête de carton-pâte pouvait être aussi forte visuellement qu’une vraie, et qu’elle offrait davantage de possibilités.

-A : L’ironie c’est que nous avons rencontré juste avant le tournage un comédien d’un genre particulier, Cyril Casmèze, dont la spécialité est d’incarner les animaux, en particulier les fauves. Il le fait avec un réalisme confondant qui frise la possession. Il refuse en général le port des costumes parce qu’ils entravent ses mouvements, créant une sorte de créature mi-homme, mi-bête.

On a réussi à le persuader d’endosser le costume d’ours, et on a ainsi obtenu toutes les dimensions possibles de la créature telle que la fantasmaient nos deux comédiens : du nounours de l’enfance au fauve affamé, de la bête de cirque au réfugié kosovar, du psychopathe déguisé à la bête de sexe, en passant par le... comédien farceur, lui- même en vacances.

La rencontre avec l’ours apparaît comme le déclic pour passer à une autre dimension.

-JM : C’est la troisième partie du film, « l’au- delà »... Le personnage de Sabine Azema réapparaît sous une forme dont on se demande si elle est réelle : « femme sauvage » pour les uns, véritable « apparition » pour les autres.

-A : A cette fantaisie sur la mort s’ajoute ensuite une fantaisie sur l’amour : ce couple de comédiens échange son enveloppe corporelle... La femme se retrouve dans le corps de l’homme et réciproquement.

C’est le « climax » du film, très gonflé !

- A : Nous ignorions quel serait le résultat, car sur le tournage, chacun jouait avec sa propre voix. Ce n’est qu’à la post- synchronisation, que les voix ont été échangées.

- JM : Tout le monde devait se jeter à l’eau : nous en tant que cinéaste, mais aussi les acteurs, qui devaient se préparer maintenant à recevoir la voix de l’autre plus tard...

- A : Jean-Pierre accueillait l’ « âme » de Sabine totalement, il jouait Sabine...

- JM : ... alors que Sabine jouait, à travers lui, les hommes en général.

- A : Leur opposition était fructueuse. Sabine est très expressive, alors que Jean- Pierre est un acteur plus posé.

-JM : Il fallait que chaque voix veuille bien rentrer dans le corps de l’autre…

- A : ... ou que chaque corps veuille bien accepter la voix de l’autre. De manière très ludique, on s’est tous retrouvé plongés dans la délicate question des rapports de l’âme et du corps.

Et puis arrive le moment où ils se retrouvent, et parviennent enfin à refaire l’amour.

-JM : Ils se comportent comme des ados. Comme s’ils faisaient l’amour pour la première fois. On s’était dit très tôt que pour nous, être acteur, c’est être à la place d’un autre. Dans le film, cela devient : être à la place de cet autre absolu (l’autre sexe) et de cet autre que l’on connaît bien (le partenaire de jeu).

-A : L’idée était que cela finisse par dépasser le niveau des acteurs, pour s’adresser à tous les couples. Le Voyage aux Pyrénées est un film transgenre....

 

 

 

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    Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.