Miller… mille histoires
Introduction
Il n'a pas une histoire à raconter. Claude Miller, logiquement, en a mille. Il n'y a pas un de ses films qui, vous lançant sur une piste, ne vous entraîne dans quelques détours secrets.
Article
De La Meilleure façon de marcher à Garde à vue, de L'Effrontée à Mortelle randonnée, de La Petite voleuse à La Classe de neige, les pistes se multiplient. Vous suivez un polar, et c'est une histoire d'amour aux frontières du fantastique.
Vous attendez un thriller, surgit la comédie. Vous partagez l'angoisse d'un petit garçon, vous voilà momentanément projeté dans une imagerie comique grand guignol. Lisez le titre Betty Fisher mais sans en oublier la fin : ... et autres histoires. Car tout est là, et tout se tient. Betty Fisher ne serait (presque) rien sans ces autres histoires qui racontent la sienne, d'une autre manière, la croisent, la perturbent et la font dévier définitivement de sa trajectoire tranquille.
L'histoire de Betty Fisher, ex-enfant en proie aux violences inattendues de sa mère, c'est donc aussi l'histoire de Margot, sa mère, qui surgit de nouveau dans sa vie. Une mère comme une enfant perdue, qui cherche auprès de sa fille la présence rassurante qu'elle n'a pas su lui donner. Sa fille lui raconterait des histoires, pour s'endormir peut-être, pour calmer ses cauchemars... elle qui est devenue romancière. Mais dans l'histoire de Betty Fisher, vrai conte à dormir debout, qu'est-ce qui compte ? L'histoire de Margot, voilà.
C'est l'histoire de Margot, de son déséquilibre, qui entraîne José, le petit garçon, à prendre, sans le vouloir, la place d'un autre, le petit Joseph. L'histoire de José et celle de Joseph, histoires de mort et de renaissance, racontent en définitive l'histoire de leurs parents. Et Carole, qui ne connait ni Betty ni Margot, mais finit une histoire (d'amour ?) avec François, en a peut-être vécu une avec Alex, en commencera une avec... Alors Carole, troisième maman, troisième enfant paumée dans un corps d'adulte, devient celle qui voudrait récrire l'histoire : et dans celle-ci, il n'y aurait pas d'enfant. Pas de place. Toutes ces histoires, qui feraient chacune un seul film, Claude Miller les fait tenir ensemble dans un bel exercice de mikado.
Tirez votre épingle du jeu, choisissez votre histoire, et toutes les autres suivront... Ruth Rendell est derrière le polar (l'adaptation de son thriller, Un enfant pour un autre, nous conduit de kidnapping en magouilles, de menaces en course poursuite). Mais pourquoi pas Ingmar Bergman et ses femmes aux âmes déchirées derrière ce face-à-face cruel et cinglant entre mère et fille qui tourne au duel avec victime innocente expiatoire ? Et pourquoi n'entendrait-on pas ces images comme une musique et ne verrait-on pas dans cette fragmentation qui pousse au jeu, quelque chose de l'amusement d'un jazz déstructuré, celui qui tire pourtant de son plaisir les notes d'une sourde mélancolie ? Partagez même l'indignation de ceux qui verront, dans toutes ces histoires, émerger celle, éternelle, du cynique bonheur des riches contre l'infortune des pauvres.
Betty Fisher et autres histoires d'injustice, d'amour, de sexe, de vol, de mensonges... Histoires tragiques et bouffonnes... Pourquoi faire tant d'histoires, Claude Miller ? Réponse (imaginaire, mais logique) que Jean Renoir plaçait dans la bien nommée Règle du jeu : "c'est ce qui est difficile dans la vie : chacun a ses raisons".
Philippe Piazzo










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.