Pablo Berger : " En Espagne, le fait de prononcer ces cinq syllabes, TO-RRE-MO-LI-NOS, remplit la bouche de plaisir..."
Introduction
Entre L'Année dernière à Marienbad et La Chaude petite Juliette, l'aventure de Torremolinos, film de 1973, racontée par un jeune réalisateur des années 2000.. Ou comment tourner en dérision une époque (les années 70) et un genre (les films sexys) tout en rendant hommage à l'amour du cinéma à travers un film oublié... mais devenu culte, au Danemark !
Article
En 1973, Torremolinos est le « Las Vegas » espagnol. Il n’existe pas d’autre ville en Espagne avec une personnalité et un imaginaire aussi « strass et paillettes ». Le fait de prononcer ces cinq syllabes : TO-RRE-MO-LI-NOS remplit la bouche de plaisir. Ce mot possède « Torre-mille significations ». Il existe peu de mots dans la langue espagnole possédant autant d’images et de connotations significatives : vols charter, ballades au bord de la mer, suédoises sculpturales, costumes à paillettes, psychédélisme, « Torre-mille-rencontres »…
À la fin des années 60, cette ville balnéaire inspire James Michener qui écrit un best-seller Hijos de Torremolinos évoquant une île de liberté dans une Espagne bridée ou la permissivité et l’idéologie culturelle brillaient par leur absence. Torremolinos fut une oasis de « modernité » : plus besoin d’aller à Londres pour écouter les derniers disques de David Bowie, fumer un pétard ou discuter de la signification du monolithe de 2001 L’Odyssée de l’espace. Le tourisme, cette grande invention, a détruit l’urbanisme de la Costa del Sol tout en ouvrant l’esprit à une multitude de petits espagnols innocents et refoulés.
Au début des années 80, lorsque j’ai eu 18 ans et inspiré par des films comme Le Tourisme, quelle grande invention ! et Manolo la nuit, je suis parti avec des amis à la conquête de corpulentes scandinaves à « El Dorado Torremolinos » : le lieu où nos idoles d’enfance, Alfredo Landa et José Luis Lopez Vasquez avaient récolté tant de succès et nous avaient donné quelques leçons magistrales dans les années 70. C’est un peu gêné que je dois reconnaître (mais ne le dites à personne !) qu’une fois à Torremolinos, bien qu’espagnols, bruns et velus, nous n’avons fait aucune conquête. Mais bon, ceci est une autre histoire…
TORREMOLINOS 73 D’ALFREDO LOPEZ
À la suite de la mort de Franco en 1975 et jusqu’en 1983, les petits Espagnols se gavèrent de films « porno soft », de faux documentaires sur la reproduction ou des classiques du genre amputés. Au cours de cette période les maîtres nationaux, Jess Franco ou Ignacio Iquinio nous ont offerts des dizaines de films délirants aux titres évocateurs : Symphonie Erotique, Macumba sexuelle, Les violeurs de l’aube ou La chaude petite Juliette. Parmi ces innombrables films, alors classés « S », s’en détache un en particulier : Les Aventures et les malheurs d’une veuve en chaleur (Las aventuras y desventuras de une viuda muy cachonda), plus connu à l’étranger sous le titre Torremolinos 73 d’Alfredo Lopez. L’unique film du genre tourné en noir et blanc avec une histoire complexe inspirée du cinéma de Bergman et du monde onirique de Freud qui nous transportait dans un Torremolinos hivernal, désert et dans un hôtel qui rappelait… L’année dernière à Marienbad. Un titre inapproprié et une distribution pathétique ont immédiatement fait tomber le film dans l’oubli. Torremolinos 73 est l’unique film dirigé par Alfredo Lopez et curieusement un succès considérable en Scandinavie dû aussi à l’énorme popularité de l’actrice Carmen Garcia. Le temps et le fait qu’il n’existe qu’une seule copie à la Cinémathèque Danoise en ont fait un film culte.
LE PORNO CHIC
L’apogée des films pornographiques a eu lieu au début des années 70. Les étoiles du genre Linda Lovelace, Marilyn Chambers, Georgina Spelvin ; leurs réalisateurs Gerard Damiano et les Mitchell Brothers, Bill Osco ont leur époque de splendeur en 1973.
Des films comme Gorge profonde ou L'Enfer pour Miss Jones représentent la pointe de l’iceberg d’une industrie florissante et acceptée par le “mainstream” dans le monde entier sauf en Espagne. N’oublions pas qu’à cette époque, El Caudillo et la censure étaient en pleine activité répressive et que le maximum autorisé était les mini-jupes, les Suédoises en bikini, Alfrefo Landa en caleçon ou les blagues pédérastes. Tout un programme ! En 1973 d’importants réalisateurs internationaux réalisent des films intéressants et transgressifs : Le Dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci, La Grande bouffe de Marco Ferreri, en passant par Luis G. Berlanga qui traverse les Pyrénées pour réaliser Grandeur Nature, histoire d’amour entre Michel Piccoli et une poupée gonflable. Le film a bien évidemment été interdit par la censure. A l’initiative de ces films, naît en Espagne un certain tourisme sexuel : des couples d’espagnols, “affamés de sexe”, s’entassent dans des Fiat 600, partagent l’essence, le pain et les boîtes de sardines pour traverser les Pyrénées et se rendre en pèlerinage, non à Lourdes mais à Perpignan ou Biarritz pour y voir ces films interdits ou X.
Deux ans après la mort de Franco fin 1975 et pendant que le monde moderne savourait les délices des films Hard-Core dans les cinémas X, le gouvernement espagnol inventait une nouvelle classification.... C'est sous cette dernière dénomination que fut classé l'unique film d'Alfredo Lopez, Torremolinos 73. La classification "S" fut remplacée par X en 1983. Mais qu'est-il arrivé alors à notre cher Porno Chic ? Avec l'arrivée sur le marché des premiers magnétoscopes domestiques, des producteurs avisés commencent à tourner en vidéo à moindre coût. Le cinéma se rapproche davantage de la gynécologie et de la macrophotographie que du cinéma. En très peu de temps, mille salles X ferment dans le monde entier.










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.