Paul Auster et l'invention de "Smoke"...
Introduction
Extraits d'un entretien avec Annette Insdorf où l'écrivain évoque ce conte de Noël qui l'a incidemment conduit vers le cinéma...
Article
Paul Auster et l'invention de Smoke/extraits d'un entretien avec Annette Insdorf
- A l'origine de Smoke il y a, je crois, un conte de Noël que vous avez écrit pour le New York Times.- Oui, tout a commencé avec cette petite histoire. Mike Levitan, le rédacteur de la Tribune Libre, m'a appelé un beau matin, en novembre 1990. Je ne le connaissais pas, mais lui, avait apparemment lu certains de mes livres. A sa façon sympathique et directe, il m'a expliqué qu'il caressait l'idée de commander un texte de fiction pour la Tribune Libre du numéro de Noël. Qu'en pensais- je ? Serais- je d'accord pour l'écrire ? La proposition m'a paru intéressante ( .. ), mais je n'avais jamais écrit de nouvelle, et je n'étais pas certain de trouver un sujet. Quelques jours ont passé et, alors que j'étais sur le point de renoncer, j’ai ouvert une boîte de mes chers Schimmelpenninck -les petits cigares que j'aime fumer- et je me suis mis à évoquer le type qui me les vend à Brooklyn. De là, je suis passé au genre de relations qu'on peut avoir à New York avec des gens qu'on voit tous les jours mais qu'on ne connaît pas vraiment. Et, peu à peu, l'histoire a commencé à prendre forme en moi. Elle est, littéralement, sortie de cette boîte de cigares.
- Quand Wayne Wang est-il entré en scène ?- Wayne m'a appelé de San Francisco quelques semaines après la parution du conte. J'avais entendu parler de lui et j'avais vu un de ses films, Dim Sum, que j'avais beaucoup admiré. Il se trouve qu'il avait lu le conte dans le Times et qu'il pensait que ce serait un bon point de départ pour un film. Je me suis senti flatté de son intérêt mais, à ce moment-là, je n'avais pas envie d'écrire le scénario moi-même. Je travaillais à un roman (Léviathan) et je ne pouvais penser à rien d'autre. Si Wayne souhaitait se servir de mon histoire pour faire un film, j'étais tout à fait d'accord. C'est un bon réalisateur, et je savais qu'il en sortirait quelque chose de bon.
- Comment se fait-il, alors, que vous ayez fini par écrire le scénario ?- Wayne est venu à New York ce printemps-là. C'était en mai, je crois, et notre première après-midi, nous l'avons passée à nous balader dans Brooklyn. Il faisait un temps splendide, je m'en souviens, et je lui ai montré les différents coins de la ville où j'avais imaginé que l'histoire se déroulait. On s'est très bien entendu. Wayne est un type merveilleux, un homme d'une grande sensibilité, plein de générosité et d'humour et, à la différence de nombreux artistes, il ne fait pas de l'art dans le but de gratifier son ego. Il a une authentique vocation, c'est-à-dire qu'il ne se sent jamais obligé de plaider sa cause, de se faire mousser. Dès ce premier jour à Brooklyn, il était évident pour chacun de nous que nous allions devenir amis (...).
- Aviez-vous déjà écrit un scénario ?- Pas vraiment. Quand j'étais très jeune, vers dix‑neuf ou vingt ans, j'ai écrit un ou deux scénarios pour des films muets lis étaient longs et très détaillés, soixante-dix ou quatre-vingt pages de mouvements élaborés et méticuleux, où chaque geste était décrit. Un comique étrange, pince-sans-rire, Buster Keaton revisité. Ces manuscrits ont disparu. Je donnerais gros pour savoir où ils sont.
- Vous êtes-vous préparé de façon particulière ? Avez-vous lu des scénarios ? Avez-vous commencé à regarder des films d'un autre oeil ?- J'ai regardé quelques scénarios, pour voir leur présentation. Comment numéroter les scènes, comment passer des intérieurs aux extérieurs, ce genre de choses. Mais pas de véritable préparation, sinon une vie entière d'amateur de cinéma. J'ai toujours aimé le cinéma, depuis l'enfance (…).Je suis particulièrement attiré par les réalisateurs qui privilégient le récit par rapport à la technique, qui prennent le temps de laisser leurs personnages se révéler sous nos yeux, d'exister comme des êtres humains à part entière.
- Qui mettriez-vous dans cette catégorie ?- Renoir, d'abord. Et puis Ozu, Bresson... Satyajit Ray... Ces réalisateurs ne vous bombardent pas d'images, ils ne sont pas épris de l'image pour l'image. Ils racontent leurs histoires avec autant de soin et de patience que les plus grands romanciers. Wayne est un réalisateur de ce genre. Quelqu'un qui éprouve de la sympathie pour la vie intérieure de ses personnages, qui ne précipite pas les choses. C'est pourquoi j'ai été heureux de travailler avec lui, de travailler pour lui. Un scénario, ce n'est qu'un schéma, après tout. Ce n'est pas le produit fini. Je n'ai pas écrit celui-ci dans le vide. Je l'ai écrit pour Wayne, pour un film qu'il allait réaliser, et j'ai très consciemment essayé d'écrire quelque chose qui soit compatible avec ses talents de réalisateur...
- Ce processus est très différent de l'écriture d'un roman. Ça vous a plu ?- Ecrire un roman, c'est un processus organique et, pour une grande part, ça se passe de manière inconsciente. C'est long, très lent et très éreintant. Un scénario, c'est plutôt comme un puzzle. La rédaction proprement dite ne demande sans doute pas beaucoup de temps, mais l'assemblage des pièces peut vous rendre fou. Et pourtant, oui, ça m'a plu. J'ai ressenti comme une obligation d'écrire des dialogues, de penser en termes dramatiques plutôt que narratifs, de faire quelque chose que je n'avais encore jamais fait.
-Avez-vous assisté au tournage ?- De temps en temps ( ... ). Le plateau, c'était le territoire de Wayne, et je n'avais pas envie d'être encombrant. Il ne s'était pas installé près de moi dans ma chambre pendant que j'écrivais le scénario, il me semblait juste de lui rendre la pareille. Ce que j'ai fait, en revanche, c'est assister aux projections quotidiennes dans le DuArt Building, 55e rue Ouest. Ça s'est révélé indispensable. J'ai vu chaque pouce de pellicule et, quand nous sommes passés au montage, j'avais une assez bonne idée des options possibles ( ... )
22 novembre 1994
Introduction au scénario de Smoke, in "2 films de Paul Auster", Éditions Actes Sud
(c/pyramide-films)










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.