Philippe Garrel : "Je crois à l'utilité du cinéma..."
Introduction
Le réalisateur de "La Naissance de l'amour" évoque le tournage d'un film comme l'instant où tout se fabrique, avec sa part d'inconscient dans le scénario et l'influence de la présence des acteurs, comme celle de Jean-Pierre Léaud dont l'art est si grand qu'il fait peur...
Article
De quelle façon pensez-vous être différent du cinéma qui se fait aujourd'hui ?
Ce
que j'essaie de faire avant tout, c'est de montrer la vie d'un
artiste plutôt que celle d'un bourgeois.
Ensuite,
j'accorde une très grande importance aux présences, au
fait que les dialogues contiennent des choses essentielles, par
exemple que l'amour seul peut sauver une vie, ou bien qu'il n'y a que
la femme pour l'homme, etc. J'essaie aussi de ne pas évacuer
le rêve, de ne pas m'en tenir uniquement à la vie
diurne. Et ce que je vois le plus souvent au cinéma
actuellement appartient davantage au cauchemar : quand je me
réveille à la fin de la projection, j'ai tout le temps
l'impression d'avoir fait un mauvais rêve.
Je
crois à l'utilité du cinéma. Par exemple, Maris
et Femmes, le dernier Woody Allen, a la même utilité
que la psychanalyse. Le film devient un document visible sur la
nature des conduites réelles entre les hommes et les femmes.
Il
y a dans cela quelque chose d'atroce, mais ce n'est pas uniquement
atroce. C'est aussi scientifique : l'histoire du couple moderne.
Ces films sont comme des reportages, comme des documents pour la
psychanalyse. de cette manière, on redonne au cinéma
une utilité.
Avez-vous
le sentiment que vos films remplissent ces conditions, qu'ils sont
aussi des documents pour l'existence ?
Je
ne pense pas que cela soit vrai à l'échelle d'un film
entier. Mais, à certains tournants de ma vie, j'ai comme
l'impression d'avoir ma caméra avec moi, ou mon script, enfin
quelque chose qui appartient avant tout au cinéma avant
d'appartenir à la vie. Comme je le disais pour Woody Allen, ce
qui est atroce, c'est qu'il ne faut rien omettre, ne rien oublier,
tout noter, y compris dans les plus grandes peines. Car ce seront ces
mêmes peines que l'on reprendra en art. Ces mêmes peines
qui vous donneront de quoi manger ou de quoi payer la pension
alimentaire des enfants. C'est abominable. Mais cela dénote en
même temps un comportement courageux et moderne de la part du
cinéaste, car ce qui importe avant tout, c'est
l'exemplarité du document. C'est vouloir être
conscient, avoir des repères sur la nature de nos actes et des
choses qui se passent dans nos vies. Là, je parle d'un domaine
qui échappe à la critique de la société
du spectacle. Il existe encore un endroit inattaquable dans le cinéma
: c'est dans tout ce qu'il a de tragiquement vrai.
Sur
le tournage de La Naissance de l'Amour, les acteurs me
disaient souvent que je croyais trop en l'inconscient. Je pense que
dans un film, il y a le script conscient, celui que l'on tourne, et
il y a le script inconscient. De celui-ci, on ne sait rien, il se
tourne tout seul, il suffit de tenir la caméra.
Pourquoi
êtes-vous revenu au noir et blanc ? Ce choix est-il à
considérer comme un acte de résistance ou bien est-ce
un pur hasard ?
Je
préfère tourner en noir et blanc. Je crois que si on
garde comme critère le fait d'aimer ce que l'on fait, on ne
s'égare pas. Si au contraire on en vient à penser que
ce qui compte, c'est seulement plaire aux gens du cinéma ou au
public, et que nos choix, nos convictions passent après ceux
des autres, alors c'est à ce moment que l'on perd sa route.
Pour répondre à votre question sur le noir et
blanc dans La Naissance de l'Amour, je n'aime pas beaucoup ce
qui se fait en couleur actuellement.
La
seule solution pour moi, c'était de faire le film en noir et
blanc. Ce n'est pas du tout une attitude théorique, c'est
davantage pour rester directement en rapport avec l'appréciation
que j'ai de mon travail.
Par
exemple, je sais que je n'utilise jamais la post-synchronisation
alors qu'à certains endroits du film, certaines scènes
sont difficiles à comprendre en raison de la prise de son.
Mais travailler en studio pour la post-production m'ennuie, ne
me tente pas du tout. Alors je garde toujours le son direct, qu'il
soit bon ou pas. Travailler le son sur le plateau m'est très
agréable. Là encore, ce n'est pas un choix théorique.
J'essaie de conserver une pratique de plaisir face à toutes
les étapes du film. Car les principes techniques adoptés
auront forcément des répercussions sur les aspects les
plus immatériels, sur la direction d'acteurs par exemple.
Contrairement aux méthodes utilisées actuellement qui
consistent à faire quinze ou vingt prises, j'essaie de
maintenir la première prise trois fois sur quatre, car j'aurais trop peur de me retrouver pris dans un tunnel de travail sur
les dialogues ou les scènes. Les acteurs qui savent qu'il
n'y aura vraisemblablement qu'une prise, ne se comportent pas de
la même façon dans l'enchaînement des scènes.
Tous ces principes techniques ont des répercussions sur le
plan artistique.
Le
plus important pour moi est que la scène soit jouée
juste, et c'est complexe parce que moi-même, je ne sais
pas très bien ce que c'est. On peut bien diriger scène
après scène, mais il est plus difficile de suivre le
parcours de l'acteur. Il faut le guider sans le gêner. Sur les
scènes, c'est souvent le cinéaste qui a raison, mais
sur le parcours, c'est bien souvent l'acteur.
Ce
n'est pas codifiable facilement, et il n'y a pas de règle
absolue en matière de direction d'acteur. Là où
parfois les plus grands maîtres ont leurs failles, c'est
toujours sur ce point et pourtant, la mise en scène chez eux
tient du grand art. Car qu'est-ce que la mise en scène sans un
travail et une recherche appliqués dans la direction d'acteur
? Tout le reste, la technique, c'est comme faire marcher
l'aspirateur. Le tournage est vraiment l'endroit où se
fabrique le film, plus qu'au montage ou au mixage.
Comment
avez-vous dirigé les acteur ? Ce qui frappe d'abord, ce sont
les accents pour certains d'entre eux, Lou Castel, Joanna Ter
Steege, Margi Clarke. Quel rapport avaient ces acteurs à la
langue française et comment cela a pu modifier le tournage ?
Certains
ne comprenaient pas le français du tout. Le fait qu'ils
puissent jouer dans cette langue prouve que le jeu de l'acteur et la
direction d'acteur sont du domaine de l'irrationnel, comme la
musique.
Le
choix des accents dans La Naissance de l'Amour n'est pas
totalement délibéré. Mais je me suis rendu
compte que, travailler ainsi, surtout si des éléments
de ma vie intervenaient dans le dialogue, créait des
quiproquos intéressants car cela me permettait de rester
très pudique dans mon rapport avec l'acteur. Il y a des
morceaux du dialogue qu'il m'aurait été difficile
d'expliquer, et il valait mieux se soucier de la présence de
l'individu au moment du tournage plutôt que d'élucider
la situation. En fait, ce que je demande surtout aux acteurs c'est de
prendre part à cette situation. Je crois beaucoup plus aux
individus qu'aux personnages car un scénario reste comme un
voeu pieux, irréalisable. On ne peut pas être exhaustif
vis-à-vis d'un scénario et l'illustrer complètement.
Il vaut mieux raconter l'histoire une nouvelle fois avec les êtres
qui se trouvent là, même si le caractère de
l'histoire se modifie au cours du tournage. Il est préférable
que les faits trouvent leur justesse avec l'improvisation plutôt
que de se limiter à leur reconstitution. Il n'y a pas de
cinéma en dehors du travail de plateau. Le cinéma,
c'est un problème de présence et d'expression.
Vous
avez tenu à ce qu'apparaissent dans La Naissance de l'Amour
à la fois les évenements de la Guerre du
Golfe et la citation de Lénine en même temps que
l'histoire privée d'individus...
Le
cinéma que je fais se situe toujours dans un registre
minoritaire. Les questions sociales qui retiennent mon attention et
que je tiens à faire apparaître dans mes films sont
le plus souvent des problèmes où je me retrouve
minoritaire. La position de Paul (Lou Castel), contre la Guerre du
Golfe dans le film, l'est également. J'ai peut-être
appris cela dans mon enfance. Mes parents
étaient anti-gaullistes. Seule une partie des intellectuels
s'était mise clairement en désaccord avec la politique
de de Gaulle dès 1958.
J'ai
une prise de conscience souvent minoritaire à chaque fois que
je me fais une opinion d'une manière évidente et
sincère. J'éprouve le besoin de noter ce que je pense
presque d'instinct et qui me place d'emblée en dehors du
discours majoritaire. Dans La Naissance de l'Amour, la
réflexion sur la révolution communiste intervient
aussi pour cette raison.
Aujourd'hui,
parler de la révolution communiste, c'est parler du fascisme.
Or il y a quand même une différence entre 1917 et le
totalitarisme. Il est utile de noter toutes les dissidences par
rapport à l'opinion générale. Si je mentionne la
démission du Ministre de la Guerre, ceux qui l'ont approuvée
à l'époque seront amusés de retrouver ce moment
dans mon film. C'est davantage pour ceux qui pensent la même
chose que je fais cela, pas pour entrer en conflit avec les autres.
Pouvez-vous
parler de Jean-Pierre Léaud ? Il est très présent
dans La Naissance de l'Amour. D'une certaine manière,
si on le compare aux autres personnages, il est celui qui voit et qui
tient, dans le film, un discours plus extérieur.
Quand on regarde le film pour la première fois, c'est d'abord lui que l'on remarque. Au montage final, aucun plan avec lui n'a été coupé. Les gens de quarante ans ont bien vu qu'il était un des meilleurs acteurs de sa génération.
Ce
n'est pourtant pas un acteur admis...
Non,
comme tous les grands acteurs, comme Michel Simon, les gens en ont
peur. En face de Jean-Pierre Léaud, comme son art est très
grand, on ne peut pas faire n'importe quoi. Beaucoup de metteurs en
scène font des films sans talent particulier, et on peut
comprendre qu'ils aient une appréhension face à un
acteur qui est l'incarnation du talent. Car, en consacrant sa vie
entière à son art, il en est arrivé là.
C'est peut-être le seul personnage dans le film qui fasse un
peu peur. On est heureux de le voir sur l'écran, car s'il
descendait dans la salle, comme les personnages du film dans La
Rose Pourpre du Caire, on ne serait pas rassuré.
Le
jeu de Jean-Pierre Léaud est toujours une affaire d'équilibre,
et de ce fait, entre toujours chez lui en rapport avec le
déséquilibre. C'est la suggestion d'un déséquilibre
qui génère la panique et c'est aussi grâce à
elle qu'il acquiert une très grande présence.
Pour
lui, savoir un texte a un sens très différent des
autres acteurs, ce n'est pas savoir sa récitation comme à
l'école, c'est pouvoir approcher quelque chose du dialogue,
mettre en rapport l'instinct avec certains mots du texte, c'est
établir des contacts. Et cela, il l'a complètement
inventé. D'autres aussi ont inventé. Quand j'étais
stagiaire sur Le Vieil Homme et l'Enfant et que je voyais
Michel Simon jouer, je me rendais compte de sa différence. Il
y avait chez lui une recherche de la présence animale, au sens
où l'homme est un animal intime. Même si les jeux de
Léaud et Simon ne se ressemblent pas, ils posent un peu une
question du même ordre : comment peut-on, face à une
caméra, mettre en jeu cette part d'intime ? Cet état,
on peut le reconnaître dans la vie, dans des moments de crise,
de remise en question, mais le reconnaître pour le travail et
s'en servir, c'est autre chose. En fait, Jean-Pierre Léaud est
beaucoup moins sectaire que moi. Il pourrait travailler avec
n'importe quel metteur en scène.
C'est
un peu comme la psychanalyse : peu importe le psychanalyste, c'est la
psychanalyse qui marche dans l'histoire du divan. Pour Léaud,
c'est le plateau qui compte : il suffit qu'il y ait le metteur
en scène, l'opérateur, la caméra et
l'ingénieur du son. Puisqu'il croit en ses rôles, ça
marche. Alors que pour moi les plateaux qui me passionnent sont
surtout ceux de Godard ou Bresson. Ceux des autres ne m'intéressent
pas particulièrement. Chez Léaud, cette croyance peut
déclencher en lui tous les mécanismes de travail. Il
est aussi comme les très grands acteurs qui doutent énormément
de ce qu'ils font, plus encore que les autres. Il n'est jamais bien
sûr d'attaquer le personnage par le bon angle. Il obéit
beaucoup, n'est jamais récalcitrant, à tel point que
c'est moi-même qui devenait inquiet sur la façon de le
diriger.
Cette
disponibilité-là vous amène à réfléchir
autrement et à vous y reprendre à plusieurs fois avant
de demander quoique ce soit. Il est très au-dessus de tous les
acteurs de sa génération. Contrairement
au public, je préfère la seconde partie de sa carrière
quand il s'est mis à jouer uniquement sur la présence,
sans l'extériorisation qu'on lui connaissait, par exemple ce
qu'il a fait avec Kaurismaki.
Chez
vous, c'est encore différent. Ce qu'il fait dans La Naissance
de l'Amour est à mon sens, ce qu'il a fait de mieux ces
dernières années.
Léaud est plus proche des anciens acteurs, des gens qui ne cessent jamais d'être eux-mêmes et qui, comme Stroheïm acteur, ont bâti un être de cinéma.
Propos recueillis par Thierry Jousse











smart&sexy au sujet de : Jesus camp
Incroyable. Un doc qui fait bizarre;