Raoul Ruiz, l'homme de l'année
Introduction
Pour le critique Serge Daney, qui signe un billet "Commentaire" dans les colonnes de "Libération" en octobre 1983, Raoul Ruiz est "l'homme de l'année". Un auteur inimitable, un "narrateur déluré"...
Article
" Il y a deux ans, Raoul Ruiz achevait ses Trois couronnes du matelot. Depuis, il a du signer deux ou trois longs-métrages (une Bérénice d'après Racine, entrevue à Avignon, une Ville des Pirates acclamée à Venise), et je ne dis rien des courts. En ce moment, il apprend le portugais pour tourner dans cette langue L'Eternel mari de Dostoïevski, à moins qu'il ne soit déjà en repérages à Macao.
Il y a des des cinéastes (qui passent pour profonds) qui « expriment » leur époque et il y a ceux (qu'on dit vite frivoles) qui se contentent de ressembler à leur temps. Ruiz fait partie de ces derniers.
Il sait mieux que quiconque inventer au jour le jour un cinéma hâlé dans l'air dn temps, synchrone. Cela ne veut pas dire qu'il est le cinéaste moyen-type mais qu'en lui toutes les contradictions du cinéma actuel sont, en un sens, exacerbées et « résolues ». Cela ne veut pas dire non plus qu'il faille faire comme lui (il est inimitable et d'ailleurs, c'est un monstre), mais qu'à partir de ses réponses à lui (valables uniquement pour lui), on peut remonter à des questions posées à tous.
Le cinéma de qualité, par exemple, est encombré d'auteurs trop vite momifiés on de pseudo ou d'apprenti-auteurs terrorisés par l'échec commercial. Ruiz, auteur archi-complet de ses films, a eu le bon sens de ne jamais revendiquer pour lui ce noble statut. Par orgueuil, il s'est voulu tâcheron : il n'a jamais craché sur une commande, accablé le public ou exigé le respect dû à un exilé politique (car c'est, ne l'oublions pas, un travailleur émigré, chilien qui plus est).
Le cinéma commercial retentit d'un cri effaré : vite, vite, re-racontons des histoires, narrons, narrons, retrouvons le plaisir du récit, du conte de fées, du « il était une fois », faisons sortir la marquise à toutes les heures du jour et de la nuit. Certes. Mais bien peu savent raconter, mêler charme et terreur, perdre le fil et le retrouver. Ruiz, formidable inventeur de « voix off », retrouve pour narrer les intonations d'Orson Welles.
Le cinéma-septième art est rongé d'un doute : les clichés, les citations, le recyclage-vidéo l'ont à ce point déniaisé et rendu « adulte » qu'il ne sera plus jamais innocent, comme avant, mais maniéré, Intello et pourri de seconds degrés. Oui, mais qui en sait autant sur l'art baroque, la théologie des images et les récits palindromes et qui sait ne pas prendre tout ça au tragique ? Ruiz encore.
Un auteur très vivant qui «bosse» comme un artisan. Un narrateur déluré qui dit que tout récit vient des morts. Un baroque des derniers jours qui fait revenir avec soin tons les états par lesquels le cinéma est passé. Tel est Raoul Ruiz, né en 1941 à Puerto Montt(Chili), fils d'un capitaine au long cours et présentement « homme de l'année ».
Serge Daney, 5/10/1983


tanguys au sujet de : Tabou
dommage... c’est en 4:3 et non en 16:9...