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LADY JANE est un polar. Etes-vous un
grand lecteur de romans policiers ?
Robert Guédiguian : Non. Je n'ai pas cette culture-là. Je ne
suis pas comme certains de mes copains
qui ont des pans de murs couverts de
séries noires. Je ne suis pas comme
Truffaut, qui dévorait les polars, pour
trouver des sujets de films. J'en ai
souvent lu dans le train, en voyage, mais
c'est tout. En revanche, j'aime beaucoup
les films noirs américains. Et les polars à
la française des années 60, avec Gabin
vieux. Ceux où le gangster file un pyjama
à son copain pour qu'il passe la nuit chez
lui, après avoir mangé des rillettes et bu
un coup de rouge…
Qu'est-ce qui vous intéresse dans ce
genre cinématographique ?
C'est que « ça fonctionne », comme disait
Brecht. Même dans les mauvais polars, quoi
qu'il arrive, on va jusqu'au bout, on veut
savoir, on ne descend pas du train. Il y a au
départ un noeud inextricable, qui se dénoue à
la fin du film. C'est une technique de récit
qui m'a toujours intéressé. Ecrire quelque
chose qui « fonctionne », de la première
image à la dernière.
Il y a beaucoup de scènes de nuit dans
LADY JANE, alors que vous êtes plutôt
un cinéaste de la lumière…
A partir du moment où je tournais un film
de genre, je me suis amusé à en travailler
tous les clichés. J'ai donc fait exprès
de montrer des scènes de nuit, des
courses-poursuites avec des voitures qui
s'entrechoquent, des coups de feu, une
bastonnade, une boîte de nuit avec des
filles nues qui dansent. Et puis il y avait
l'envie de tourner dans ce décor où
travaille le personnage joué par Jean-
Pierre Darroussin. Cela doit faire 25 ou
30 ans que je me dis que je vais filmer
cet endroit de Marseille, devant lequel je
suis passé mille fois en voiture. Ces
rochers au bord de l'eau, ce chantier sur
l'étang de Berre… C'est un lieu qui
m'a toujours évoqué des trafics, des
malversations à la nuit tombée…
Vous montrez à deux reprises une
scène de meurtre d'enfant. Comment
vous êtes-vous posé la question de la
violence ?
Dans ce cas précis, la référence, pour
moi, c'est la tragédie grecque, plus que
le polar. Pour créer une catharsis, et
permettre au spectateur de se défaire de
sentiments négatifs, je voulais choquer,
sans complaisance. Je crois que c'est
une affaire de découpage, de montage, de
durée des plans. Le meurtre de
l'enfant est le pivot de mon film. Je voulais
que ça saigne, que l'on voit la balle dans
le front, avec des plans très courts.
Techniquement, c'est passionnant à
mettre en place. De plus en plus, je me
dis que la mise en scène consiste à
résoudre ce type de questions très
concrètes, très précises.
LADY JANE est un film sur la vengeance.
Quel est votre rapport à ce
sentiment ?
C'est un sentiment qui est ancré en
chacun de nous, dont l'humanité ne se
défera jamais. Il faut faire un effort pour
ne pas vouloir se venger, l'être humain
est « naturellement » structuré comme
ça. Si les individus ne peuvent pas se
départir de ce sentiment-là, il faut au
moins que les instances collectives s'en
départissent de manière définitive. Ce qui
est terrible, c'est la vengeance collective, la
vengeance d'Etat. C'est pour cela que je
montre une courte séquence documentaire
télévisée sur Israël... En même temps, il y a
des histoires de vengeance politique que
j'aime beaucoup. Les Arméniens qui sont
allés tuer les responsables Turcs qui les
avaient massacrés, ou les juifs qui sont
allés chercher les anciens nazis en Bolivie
et qui les ont pourchassé sans cesse en
dehors de toute légalité, ça me plait, je
trouve ça juste. Je suis de tout coeur avec
eux, mais du point de vue de la raison, je
suis totalement contre. Je me sens très
ambivalent. Cela doit venir de mes origines :
j'ai du sang arménien par mon père, et
allemand par ma mère. « Génocidé » d'un
côté, génocidaire de l'autre…
Le film parle de traumatismes d'enfance
qui marquent l'inconscient des
adultes. Quel est votre rapport à la
psychanalyse ? Vous ne semblez pas
trop aimer ce terrain-là…
Non ! J'ai beaucoup lu Freud, j'aime bien
les débuts de la psychanalyse, mais je me
méfie de la cure. La mort, les pactes
d'enfant sont des thèmes très présents
dans mes films. Mais j'ai l'impression que
si je faisais une analyse et que j'en parlais
pendant des heures, je perdrais de la matière
à fiction. Je ne tournerais plus de
films, puisque j'aurais réglé ça ailleurs.
De plus, le processus même de la régression
psychanalytique ne me convient pas. J'ai
toujours tendance à regarder devant moi
plutôt que derrière.
LADY JANE aurait pu s'appeler « Les
histoires d'amitié finissent mal en
général ». Vous ne croyez plus en la
fraternité, pourtant constitutive de tout
votre cinéma ?
C'est l'inverse. Si je parle du délitement de
l'amitié dans mon film, c'est précisément
pour dire qu'il faut continuer à y croire. Je
voulais montrer des vieux amis qui n'ont
plus aucun rapport avec leur jeunesse.
C'est la raison pour laquelle j'ai situé le
film en hiver, pour alourdir leur corps avec
des manteaux, en faire des fantômes
engoncés dans un malaise, dans une
espèce d'incertitude. Quand j'ai commencé
à écrire, j'étais dans un état proche
de celui des personnages : je me sentais
lourd et vide, j'avais une volonté de ne pas
faire sens, de ne véhiculer aucun message
politique, social ou humain. Ce n'est
qu'une fois le film terminé que je me suis
rendu compte que le naturel revenait au
galop !
Vous avez tourné le film au moment des
dernières élections présidentielles.
Celles de 2002 vous avaient laissé
aphasique. Dans quel état vous ont
laissé celles de 2007 ?
« Sarkozy m'a tué ! »… C'est une façon de
parler, bien-sûr. Ce n'est pas Sarkozy en
tant que personne, mais ce qui se passe
aujourd'hui dans notre pays, qui m'anéantit.
Dans LADY JANE, il y a une scène terrible
où je montre une vieille dame qui ne se
souvient absolument plus de son passé.
Cette scène reflète mon désarroi face à
cette dissolution de tout, y compris de
l'amitié, de la transmission possible.
Aujourd'hui, on a oublié jusqu'à la
mémoire des combats héroïques qui ont
été menés. On est dans une vacance
absolue de tout ce qui comptait auparavant.
Quand il y a des manifestations de
colère, je les trouve mal formulées, ce sont
des mouvements conservateurs, immobilistes,
sans contre-proposition. Je suis
sentimentalement de leur côté, mais
raisonnablement, je trouve que ce sont
des combats mal conduits. Leur seule
proposition, c'est le maintien d'un statu
quo. Jamais les gens n’ont eu aussi peur
de tout changement.
Pour paraphraser les deux personnages
de votre film MON PÈRE EST INGÉNIEUR :
« On arrête ou on continue ? »
On continue ! Le fait de dire que rien ne va,
c'est continuer ! Le fait de dire qu'on a du
mal à discerner le sens, c'est faire sens.
Mais il faudrait trouver une direction vers
laquelle on puisse regarder tous ensemble.
Continuer à filmer mes trois acteurs,
Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et
Gérard Meylan, est un acte de résistance.
Même si j'ai adoré filmer Michel Bouquet
ou mon vieil acteur arménien dans mes
deux films précédents, je ne peux pas rester
longtemps sans retrouver ce trio. C'est
l'idée d'un collectif possible. Un collectif
microscopique, mais un collectif quand
même. Un collectif de gens qui fabriquent
des films ensemble depuis des années, et
qui continuent. Plus largement, je prêche
par l'exemple avec ma société Agat Films-
Ex Nihilo, une des plus fortes entreprises
indépendantes, en terme de quantité de
films, de chiffres d'affaires. C'est un
communisme de bande ! Et ça marche…
Votre voyage en Arménie a-t-il changé
votre regard ?
Oui, je crois. Là-bas, je me suis rendu
compte à quel point on pense très fort
depuis l'endroit où l'on vit. Les Arméniens
ne se préoccupent pas de ce qui se passe
en France. Ils sont beaucoup plus près de
l'Iran, de la Tchétchénie, de l'Afghanistan.
Les côtoyer me permet de relativiser, de
pondérer un peu ma pensée. J'ai envie d'y
retourner pour voir comment ils vont, et
comment ils regardent. Et peut-être naîtra
une nouvelle idée de film…
elPoto au sujet de : 4 mois, 3 semaines et 2 jours
Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.