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Un monde tissé de pluie... une pluie qui a noyé les grands principes.

Introduction

"Losey au sommet de son talent" écrit Jean Grissolange, en 1964, saluant le tour de force du cinéaste...

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Premières images : un monument aux morts, à Londres ; une caméra méditative en parcourt les tableaux héroïques — auxquels succède brus­quement une photo fixe : un champ de bataille de 1914-18. Un premier thème est ainsi posé d'emblée, sans phrases : sous le mythe de la guerre, la réalité de la guerre.

Cette réalité, c'est la boue de Passchendaele en 1917 ; un abri humide, un factionnaire bonhomme : le simple soldat Hamp attend de passer en jugement pour désertion. Le capitaine Hargreaves est dési­gné pour lui servir de défenseur ; tout sépare ces deux hommes qui sem­blent appartenir à deux races différentes, vivant côte à côte mais s'ignorant, encore qu'ils soient tous, officiers comme soldats, « pris dans une situation insupportable que pourtant ils supportent» (Losey).

Là encore, un mythe s'effrite, celui de la fraternité guerrière, devant la réalité des classes sociales.Le capitaine (interprété par Dirk Bogarde) aborde sa tâche avec une indifférence ennuyée ; mais de ses conversations avec un homme fruste, presque incapable de s'exprimer, c'est l'homme cultivé qui sortira changé. Ce mouvement intérieur, Losey et ses acteurs l'ont indiqué — et non souligné ; de même pour tous les aspects psychologiques du film, toujours traités en nuances — discrétion d'autant plus remarquable qu'elle côtoie la violence visuelle de scènes où Losey ne retient pas ses coups.

Tom Courtenay a obtenu à Venise le prix d'interprétation pourle rôle du soldat Hamp. Il le joue tout intérieurement et on ne peut oublier le visage de ce Soldat, personnage touchant, déchirant, par la confiance enfantine, animale qu'il accorde à son « supérieur ». Car Hamp ne peut croire que sa faute soit grave.

Nous non plus, nous ne pouvons le croire, quand il a évoqué, avec une maladresse bouleversante, l'horreur de trois ans de combats, les bombardements qui rendent fou, la montée de la boue où il a failli être enseveli vivant ; et comment il a fini un jour par quitter, « pour rentrer à la maison », le bataillon descendu au repos, et par gagner, comme un automate, la côte de la Manche où il a été arrêté.

Ce n'est pas la pre­mière fois que le cinéma nous donne à voir l'horreur de la guerre à tra­vers un être qu'elle broie, mais Losey a fait vivre un personnage neuf : un homme manquant de maturité, qui s'est engagé « parce que ma femme et sa mère m'ont dit : Chiche ! » ; qui a gardé une pureté, une franchise d'enfant — pureté qui va le tuer car il sera littéralement incapable de dire les phrases hypocrites qui justifieraient la démence. Il ne se plaint pas non plus, il n'a même pas vraiment peur ; mais il existe, douloureu­sement, pour son défenseur et pour nous.

Nous ne voyons pas de combats. Autour de ces hommes, le monde n'est tissé que de pluie, une pluie qui semble avoir noyé les grands prin­cipes ; envahi par la boue où paraissent s'engluer les consciences.Le conseil de guerre marque une baisse de la tension dramatique, car nous savons déjà tout sur l'accusé Hamp.

L'intérêt se concentre sur l'officier défenseur, qui se sent maintenant responsable à la fois de la vie de Hamp et du respect de la justice, dans l'absolu. « Si à un seul homme, la justice n'est pas rendue, tous les autres hommes meurent pour rien. »

Hamp est condamné à mort ; il fallait autre chose que cette foi, que cette flamme pour arrêter la mécanique meurtrière du conseil de guerre ; mécanique aveugle et vaguement agacée par ces allusions déplacées, indécentes à la justice. Comme dit l'officier-procureur, « ce qui concerne un tribunal, c'est la loi. Parler de justice, cela fait amateur. »

Losey a fortement équilibré l'action centrale par un contrepoint puis­sant, fait de goyesques « scènes de la vie de tranchées » : arrivée de viande de boucherie (atroce métaphore) destinée à la troupe, scène où un soldat est mordu par un rat et surtout la scène extraordinaire où le génie baroque de Losey nous laisse haletants : en expiation de la mor­sure, un rat quelconque est pris au piège, jugé par les soldats avec une solennité parodique, et exécuté ignoblement, lapidé dans la boue.

La grâce que le conseil de guerre a suggérée pour sauver sa bonne conscience est refusée par le haut-commandement. Le motif est solide : une offensive se prépare, il faut maintenir le moral.

Symboliquement, le capitaine tombe dans une flaque de boue ; il se sent maintenant coupable du crime qui se prépare. Rien n'est explicité, mais Losey exprime ce nouveau mouvement intérieur avec beaucoup de justesse : l'officier, loin de réconforter Hamp, va le traiter maintenant avec dureté, brutalité même.Il essaie de réveiller la conscience morale chez les autres officiers ; ces hommes de « l'élite » en étaient traditionnellement les dépositaires, avant que la guerre tue cela aussi.

Pendant ce temps se prépare la dernière nuit d'Hamp le pur, l'agneau qui va être égorgé. Et à nouveau, Losey mêle magnifiquement le burlesque et l'horrible : les soldats ont volé du rhum et vont enivrer joyeusement Hamp après lui avoir annoncé son exécution pour le lendemain. Cruauté, ou absence d'hypocrisie ? Eux-mêmes remontent au front le lendemain, leur mort est simplement un peu moins certaine.

Scènes d'ivresse, d'ivresse ignoble. Pas de sentimentalité certes chez Losey ; l'horreur toute crue. Une atroce partie de colin-maillard ; Hamp, les yeux encore bandés subit un simulacre de fusillade ; l'aumônier fait communier un Hamp hébété qui bientôt vomira l'hostie. Par ces images de dégradation physique, Losey impose l'idée de la dégradation morale, où tout un monde pourrit dans la boue de la guerre.La fin arrive sans que nous soyons sortis de l'horreur. Pluie et boue, peloton d'exécution mal désaoûlé, feu ! Hamp n'est pas tout à fait mort. Le capitaine Hargreaves (responsabilité totalement assumée, orgueil ou auto-punition ?) se charge de lui donner le coup de grâce, après que Hamp se soit excusé de le déranger encore. Le soldat Hamp finira tout de même dans la boue. La farce tragique s'achève : la lettre officielle parlera de mort au champ d'honneur. La boucle de la futilité, de la dérision, est bouclée.

Losey aurait souhaité commencer son film par le plan célèbre de A l'ouest, rien de nouveau où la main du soldat se tend hors de la tranchée vers un papillon. Quel patronage ! Que diront nos critiques qui trouvent Milestone vieux et son film « bien mauvais » — et qui encen­sent Losey ?

Losey ajoutait que son film « continuait le film de Milestone à la lumière de ce que nous savons maintenant ». On sait peut-être, mais on ne nous dit guère ; Losey lui n'a pas hésité devant la gravité de son sujet ; i! s'y est attaqué de front, sans précautions oratoires :C'est ainsi que, sur les hommes de 1914, nous avons ce film qui, en  1964, sonne neuf.

Jean Grissolange (Jeune Cinéma, novembre 1964)

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  • elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées

      7/10

    Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.