Articles

Susanne Bier : "J'ai un sens aigu du désastre imminent..."

Introduction

La réalisatrice danoise de "Open Hearts" dépeint "la complexité et la fragilité des sentiments amoureux mais pense que la tragédie ne fait plus partie de notre culture populaire. Lorsque, comme dans le film, elle survient pourtant dans nos vies, nous voilà désemparés...

Article

Il y a dans Open Hearts une vraie force tragique...Disons que les comédies romantiques décrivent le monde tel que nous voudrions le voir. Dans ce film, j'essaie de montrer te monde tel qu'il est. Je voulais me confronter à la complexité et à la fragilité des sentiments amoureux tels qu'on les vit dans la réalité.

Vous semblez intéressée par l'irruption soudaine d'un événement dramatique dans la vie de vos personnages. Les fondations sur lesquelles nous bâtissons nos vies sont fragiles. Nous pensons naïvement pouvoir tout contrôler. Or, depuis que la tragédie ne fait plus partie de notre cul­ture populaire, nous ne réalisons pas à quel point l'irrup­tion d'une catastrophe peut tout bouleverser. En soi, ce n'est pas si grave, mais nous ne savons absolument pas comment réagir quand le malheur nous frappe. Nous ne sommes pas du tout préparés à l'irruption de l'imprévu. Je montre un jeune couple qui va se marier, à qui tout sourit et soudain, l'accident représente un véritable coup d'arrêt à leur bonheur. C'est dorénavant le mal­heur qui devient leur quotidien.

Pourquoi la tragédie n'appartient-elle plus, selon vous, à notre culture ?Nous l'avons évacuée. Si mon ordinateur tombe en panne, je te fais réparer. Si je suis en état de détresse, je vais voir un psy. Très bien, voilà des solutions toutes trouvées. Mais tout état de crise peut-il trouver si facilement une solution ? Je ne le crois pas. Dans la vie, tout n'est pas destiné à une immédiate rédemption, à un immédiat soulagement.

Faut-il en faire le deuil ?Personnellement, j'ai toujours eu un sens aigu du désastre imminent. Je suis juive, j'ai été élevée dans l'idée que la catastrophe est toujours envisageable. Depuis le 11 septembre, cette sensation s'est généralisée. Je crois que cela a fondamentalement modifié notre perception des choses. Nous avons conscience que nous ne pouvons pas contrôler le cours des événements. Cela peut être très déstabilisant.

Vous réussissez un étonnant dosage entre le documentaire et le mélodrame. .J'ai quand même voulu rester sobre : on aurait pu parsemer le film de sirènes d'ambulances et de gyrophares ! Ça ne nous intéressait pas. Nous voulions décrire le bouleversement intérieur. On pourrait résumer Open Hearts ainsi : une barrière se dresse soudain devant quatre personnages qui avancent. Que se passe-t-il quand ils vont heurter cette barrière ? Que se passe-t-il quand la route tracée droit devant eux s'interrompt ? Ce matériau de base donne immédiatement des résultats dramatiques très forts. Mais il y a un scénario précis, ce n'est pas du documentaire. En outre, le film s'éloigne du traitement spectaculaire des accidents de la vie, comme on le voit souvent dans les films du même genre, il est aussi très elliptique.

On sent les comédiens extrêmement libres...Nous avons beaucoup travaillé. On peut appeler cela "répé­titions", mais c'est en vérité une prise de confiance mutuel­le. On dit souvent que le comédien "s'approprie" son person­nage. Je préfère l'idée qu'il s'en approche au plus près. Et effectivement, nous y sommes parvenus. Cela implique beaucoup de modestie de leur part, de professionnalisme et de respect partagé.

Avez-vous choisi vos comédiens ?Le choix des personnes avec lesquelles vous partez dans ce genre d'aventure est effectivement décisif. Dès le début, j'ai pensé à Mads (Mikkelsen) et à Paprika (Steen). Ce sont des comédiens de grande envergure. Quant à Nikolaj (Lie Kaas son humour m'a séduit. Le plus diffi­cile a été de trouver notre Cecilie. Nous avons organisé des auditions. Dès que Sonja Richter est arrivée, j'ai été frappée. Il y avait chez elle à la fois une force et une fragilité qui étaient vraiment celles du personnage. Et puis il y a chez elle cette sensualité, très importante pour le film.

Comment avez-vous travaillé avec votre scénariste Anders Thomas Jensen ?Anders est un des meilleurs jeunes réalisateurs danois, aussi intéressant, selon moi, que Lars von Trier. Nous avons organisé des lectures avec les comédiens.

Avez-vous laissé une place à l'improvisation ?Il m'est peut-être arrivé d'improviser un peu, de couper dans une scène, de rajouter des répliques... mais je n'aime pas ça. Au final, je trouve l'improvisation ennuyeuse. Le plaisir de l'im­provisation concerne plus l'équipe pendant le tournage que le spectateur.

Etes-vous influencée par le théâtre ?Le théâtre c'est la langue. Ce sont tes mots. C'est un art du symbole. Au cinéma, il faut plus d'im­médiateté. On dit aussi qu'il faut beaucoup de temps pour tourner un film. Moi, je trouve que c'est au théâtre que le processus est le plus lent. Le texte, les répétitions, les représentations... Au cinéma, je peux traquer l'émotion dans l'instant.

Dès les premières images, la musique joue un rôle particulier. Connaissiez-vous la chanteuse Anggun ?Le compositeur avec lequel j'avais envie de travailler m'a fait écouter ses disques. Je voulais une voix de femme, sensuelle, capable d'exprimer la douleur et la solitude. Le scénario pouvait lais­ser entendre que nous utiliserions des chansons connues. Je n'en ai pas voulu. Ce sont toutes des compositions originales.

Comment vous est venue l'idée de réaliser le film selon les règles du Dogme ? Le Dogme ne m'intéressait pas particulièrement. Il y a quelques années, j'avais voulu faire un film selon ses pré­ceptes, mais mes sujets ne s'y prêtaient pas. Je faisais plutôt des comédies. Cette fois, avec Anders Thomas Jensen, je souhaitais m'intéresser à la psychologie de quatre personnages contemporains. La caméra devait prolonger la démarche de notre scénario et s'approcher te plus près possible des personnages. J'ai donc pensé que le sujet se prêtait particulièrement au Dogme. Mais pour jouer à ce jeu, le réalisateur doit accepter de perdre cer­taines de ses prérogatives. C'était pour moi un immense pari.

Quelles leçons en tirez-vous ?Disons que le grand avantage de travailler selon les règles du Dogme, c'est qu'en s'interdisant de régler la lumière, on gagne une liberté fantastique avec les comédiens. Ils peuvent se déplacer sans se soucier de l'éclairage. Bien sûr, c'est parfois exaspérant de ne pas voir leur regard à l'écran aussi clairement qu'avec des projecteurs... Mais j'ai vraiment apprécié cette expérience. Un des avantages est de bénéficier d'une équipe réduite. Il n'y a rien de plus stimulant que 20 personnes concentrées qui travaillent dans te même sens. Ma seule vraie réserve concerne le son. La règle de l'enregistrement direct - le Dogme exige que le son soit entièrement direct, enregistré en même temps que les images - est en contradiction avec l'esprit du Dogme : cela rend en effet le tournage si compliqué que ça devient une contrainte, alors que le Dogme recherche justement une plus grande liberté vis-à-vis de la technique. Au final, je pense que pour bien utiliser les règles du Dogme, il faut posséder une grande maîtrise du langage ciné­matographique. Il faut connaître parfaitement les artifices pour pouvoir s'en débarrasser.

Un Danois sur dix a vu Open Hearts. Vous attendiez-vous à un tel succès ? Non. Pas du tout ! J'espérais bien sûr que le film trouve son public, mais je ne prévoyais pas un tel engouement...

En ce moment

  • festival

    Gustave Kervern, Benoît Delépine : "On est punk, un peu"

    Entretien avec les réalisateurs du film Le Grand Soir avec Benoît Poelvoorde et Albert Dupontel, section Un Certain Regard 2012

    lire la suite

Restez connectés sur UniversCiné

Newsletter

Top

Top des ventes

Communauté

Faites votre cinéma

  • elPoto au sujet de : 4 mois, 3 semaines et 2 jours

      5/10

    Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.