Un film beau comme une lave en fusion
Introduction
D'abord juriste, Carlos Reygadas a tout abandonné pour exercer un métier où il se sentirait enfin heureux. A 30 ans, il signe un premier long-métrage tourné à l'arraché, qui fait figure de révélation, ce "Japon" qui se déroule dans les montagnes mexicaines et où le héros qui croyait vouloir mourir découvre soudain l'ampleur de sa confusion : c'est le désir de vivre, vraiment et librement, qui le hante...
Article
Son grand-père avait une maison en haut d'un canyon, dans un coin perdu du Mexique. Un coin pour faire le vide, pour chercher la paix. « Japon est peut-être né de cette première image, dit le réalisateur. Il s'est ensuite développé autour de sensations. Quand je pense à un film, finalement, je me souviens toujours moins de l'histoire que de l'impression globale... » Ainsi Japon, film mexicain où il n'est pas une seule fois question du pays du Soleil Levant, s'adresse-t-il d'abord au spectateur en lui confiant un secret, qui relève du mystère : ce titre n'est qu'une passerelle mouvante et le film un voyage. Cet homme qui apparaît, fourbu et las, vient d'une grande ville. Les premiers plans nous montrent des routes et des embouteillages. Un quotidien urbain, anonyme, auquel l'homme échappe progressivement. De moins en moins de voitures, de maisons : il s'arrête et cherche son chemin, pour aller là où il n'y a plus vraiment de route, dans la montagne, là où personne n'a envie de s'aventurer si ce n'est pour des raisons bien précises. On le devine, même s'il finit par le dire, sans qu'on sache encore s'il faut le croire, s'il est sérieux ou non : l'homme veut se suicider. Il aura suffit d'épouser le rythme de sa marche et de ressentir avec lui quel effet produit l'écho d'une pierre, quand, au sommet d'une falaise, il la projette au fond d'un ravin et observe sa course vers le vide. Un son, lointain, aura suffi. Tout ce que le monde compte désormais de nuances, de bruits et de souffles, de chemins et de routes, cet homme, avec nous, va les considérer sous un angle différent. Prêts à être engloutis dans le néant à tout instant, les signes se révèlent singulièrement présents. Révélation au sens photographique
Le cinémascope étire l'espace, souvent désertique, à des dimensions qui paraissent infinies. Les sons quotidiens (du bruit d'un moteur au chant des oiseaux, jusqu'au silence total, métaphysique) répondent aux sons les plus sophistiqués (la musique céleste de Bach, celle de Chostakovich ou celle, démembrée, d'Arvo Part). Les couleurs ont une texture étrange - les prises de vue ont délibérément eu lieu le matin et en fin d'après-midi, « pour obtenir une lumière oblique, que l'on a encore retravaillée au labo, explique le réalisateur, pour ne plus être dans un Mexique forcément chaud et folklorique mais dans une région plus abstraite et universelle. » Et le temps a une véritable consistance, que les conventions du cinéma ne semblent pas vouloir bousculer. Le tout dernier plan dure sept minutes, sans interruption de montage. Laissant place brutalement à un écran noir, silencieux, de trente secondes. Le film plonge ainsi dans un bain de sensations pour en ressortir une vision nouvelle - et une interrogation éternelle : quelle est notre place dans le monde ? Japon nous mène alors sur un chemin dénudé, où la moindre trace de vie, même symbolique, surgit avec âpreté. Le monde minéral s'impose avec une beauté sidérante (le canyon, le ciel, la végétation qui s'obstine) ; le monde animal tente de survivre (tout le film est ponctué par la présence d'oiseaux, de chevaux, de cochons qui sont à la fois chassés, tués et magnifiés dans leur rapport brutal à la vie par leur accouplement) ; et le monde humain oscille entre l'inconscience tranquille et la conscience troublée de cet ordre des choses. Si Japon est donc un film construit sur le mystère (on ne saura jamais d'où viennent vraiment les personnages et pourquoi, définitivement, ils agissent de telle façon), il s'épanouit dans l'émerveillement. Une sorte d'émerveillement de la « première fois » - normal, pour un premier film ? Cet émerveillement du monde, que traduit la « magie » du cinéma, est-il semblable à ce moment de l'enfance où, vers 14 ans, basculant dans l'adolescence, le réalisateur a découvert les images impressionnantes de cinéastes dont il ne soupçonnait pas l'existence ?
« Dans ma famille, le cinéma avait toujours été un simple divertissement. Pendant longtemps, nous n'avions même pas la télévision. Un jour, mon père a fini par en acheter une, avec un magnétoscope et plus de cinq cent cassettes éditées par le ministère de la Culture, pour se constituer une bonne vidéothèque. J'ai commencé à regarder quelques cassettes, au hasard. Comme à cette époque j'aimais beaucoup la littérature russe, je me suis orienté vers Tarkovski. Tout à coup, il n'y avait plus besoin de catastrophe, d'avion qui s'écrase, pour être captivé. J'ai réalisé qu'un homme qui marche lentement, des plans de flaques d'eau, ou le visage d'un enfant silencieux pouvaient être bouleversants. Après cette découverte, j'ai pioché dans la vidéothèque pour voir un maximum de ces films tellement différents : Carné, Clouzot, Rossellini, De Santis, Kurosawa et puis Ruy Guerra, Sergio Leone, Cari Dreyer, Louis Malle... J'étais très excité. Le cinéma me paraissait un art complet. » Carlos Reygadas devient pourtant juriste... jusqu'au jour où il démissionne. Il travaillait alors aux Nations Unies, à New York. « Je me suis rendu compte qu'être avocat, même dans le domaine du droit public international, que j'avais choisi parce qu'il est, je crois, le moins aride, cela ne laissait pas tellement de place à la créativité. Je me suis alors demandé si je préférais être tranquillement installé dans ce travail pour toute ma vie ou être le plus libre possible. Je ne savais pas si j'avais le moindre talent pour faire du cinéma, mais c'était le moment de tenter ma chance, le moment aussi où j'étais le plus heureux dans mon travail. Et pourtant insatisfait. Comme je ne voulais pas faire du cinéma un hobby, j'ai été radical. J'ai démissionné en décembre 1998, je me suis rendu en Belgique où je savais qu'il y avait une école de cinéma. En juin 1999, je tournais avec mes propres moyens mon premier court métrage. » Deux ans plus tard, Carlos Reygadas réussit à tourner ce premier long, ce Japon, autofinancé, interprété par des amis et des villageois trouvés sur les lieux même du tournage. Il n'a pas encore 30 ans. Son film ouvre pourtant tout à coup sur l'écran de nouveaux horizons. Le ciel, l'air, la terre, l'espace... prennent une dimension inconnue. Il y a d'ailleurs dans Japon une scène d'amour, et elle ne ressemble à aucune autre. On y voit l'égoïsme, l'abandon, la sensualité, la pudeur et l'impudeur. Le héros découvre là, soudain, dans le don de l'autre, qu'il s'est trompé. Il mesure l'ampleur de sa confusion. Il croyait vouloir mourir, alors que ce qu'il voulait vraiment, c'était vivre. Et l'on comprend combien Japon est moins un film qu'une sorte de lave en fusion.
« Un film, c'est un assemblage de fragments, dit Reygadas. Seulement, chacun constitue une petite part de vérité. Au final, ils ne forment qu'une seule unité, vivante. » Il y aurait donc des films morts ? « Oui, hasarde-t-il. Ceux où l'on s'amuse sans qu'il en reste rien après la projection. Comme après un tour de montagnes russes. La machine nous a fait faire des cabrioles et nous a mis la tête à l'envers... mais on ne peut pas dialoguer avec une machine. » Et c'est exactement ça, Japon. Un film avec lequel se noue un dialogue. Sans prononcer un mot.
Philippe Piazzo










elPoto au sujet de : 4 mois, 3 semaines et 2 jours
Oui, c est fort, et fort bien filmé, mais c est tellement sombre qu au final on ne voit pas bien l intérêt.