Goran Paskaljevic : "La nuit s'est abattue sur mon pays..."
En adaptant la pièce du jeune auteur macédonien, Dejan Dukovski, le cinéaste serbe a trouvé, dit-il, "un matériau formidable" qui a tout compris de "l'esprit des Balkans", un texte "où chacun peut se reconnaître et où l'humour est si noir qu'on ne peut qu'en rire !"
Vous choisissez toujours très méticuleusement vos
sujets de films. D'où est venu votre intérêt
d'adapter la pièce du jeune auteur macédonien,
Dejan Dukovski ?
Goran Paskaljevic : Je ne vis plus en permanence en
Yougoslavie depuis cinq ans. Ma femme étant française,
je partage mon temps entre mon pays et la France. Mais je me rends
très souvent à Belgrade, ne serait-ce que pour voir ma
mère et mes fils.
Un certain nombre de films ont été
réalisés sur l'éclatement de la
Yougoslavie, beaucoup ont traité de la Bosnie, ce qui est
compréhensible. Nous avons tous été déchirés
par cette tragédie. Aujourd'hui, l'éclatement est
malheureusement un fait et j'éprouve le besoin, en tant que
réalisateur yougoslave d'origine serbe, de montrer à
mon tour les états d'âme actuels de mon peuple. Mes
compatriotes vivent en effet dans une situation précaire
depuis sept ou huit ans, sous un régime intolérant,
avec la guerre à leur porte. Ils ont été coupés
du monde pendant longtemps par l'embargo et sont enfermés
comme dans une prison. Dans ces conditions, chacun d'entre
eux devient un petit baril de poudre prêt à exploser. Le
moindre petit accrochage entre deux voitures suffit à
déclencher des événements
d'une ampleur démesurée. Je cherchais un sujet contemporain
traitant de cette situation lorsque j'ai lu la pièce de Dejan
Dukovski "Baril de Poudre". Pour moi, c'était un
matériau formidable, écrit par un jeune homme de 26 ans
très doué, macédonien de surcroît, qui
vivait à Skopje et avait donc parfaitement compris l'état
d'esprit des Balkans d'aujourd'hui. C'est un texte dans lequel
chacun peut se reconnaître, d'un humour si noir qu'on ne
peut qu'en rire. Dans les situations désespérées,
le rire est le dernier rempart. Voilà pourquoi j'ai voulu
rencontrer Dejan, auteur de théâtre, et écrire
avec lui le scénario du film.
Il y a dans le film, comme dans la pièce, un climat de
violence. votre propos est-il d'en montrer l'origine ?
Dukovski a écrit sa pièce
pendant la guerre, sans unité de lieu ni de temps. je tenais
pour ma part à ce que l'action se situe de nos jours à
Belgrade, après la guerre, au cours d'une seule nuit peuplée
de multiples personnages dont les destins s'entrecroisent.
Dans ce nouveau cadre, de nouvelles scènes se sont imposées,
par exemple celle de la famille de réfugiés Serbes de
Bosnie qui vit dans un garage. Alors que le père était
professeur à Sarajevo, il est aujourd'hui chauffeur d'autobus
de nuit, parce qu'il refuse la déchéance de travailler
pour les profiteurs de guerre, piège dans lequel son fils,
lui, est déjà tombé. Ces scènes démontrent
bien comment des gens ordinaires peuvent dans ce contexte, et à
partir de situations banales, commettre des actes extrêmes. En
donnant un passé et un destin à chaque personnage, le
film compose une mosaïque de scènes différentes
qui gardent une unité d'ensemble. Même si la violence
est constamment présente, elle est traitée de façon
très variée selon les scènes : sur fond de
désespoir dans la scène du train, sur fond de dérision
dans celle du lac, sur fond de réalisme dans la scène
de l'entrepôt des trafiquants.
Dans votre cinéma, la tragédie surgit
toujours subtilement sous des apparences drôles, voire
absurdes. Pour la première fois avec BARIL DE POUDRE, l'effet
est contraire : c'est sous le tragique que pointent
continuellement l'ironie, la tendresse, l'humour, la dérision.
Le réel ne serait-il pas toujours sous-tendu par une sorte de
dérapage vers l'humour noir, dernier refuge de
l'espoir ?
Oui, il y a toujours un espoir dans
mes films, parce que je suis un incorrigible optimiste. Ce film, il
est vrai, est le plus dur que j'aie jamais réalisé. Il
m'a cependant permis d'aborder un genre
qui ne m'était pas familier. Ce fut pour moi un formidable
défi.
L'espoir est néanmoins
sous-jacent dans le film. La scène de l'autobus exprime la
révolte de beaucoup de jeunes d'aujourd'hui contre la
passivité et le fatalisme des adultes. Un jeune homme essaie
de faire réagir les occupants d'un autobus qui attendent
passivement depuis un quart d'heure que le chauffeur veuille
bien terminer son café et prendre son service. Il
exprime à sa manière le réveil de la Serbie
démocratique à l'encontre d'un système
d'autorité installé du haut en bas de la société.
Avec la mort de ce jeune homme à la fin de la scène, on
comprend que la jeunesse est sacrifiée mais que néanmoins
les germes d'une réaction saine existent et que l'espoir
est permis.
L'espoir ne viendrait-il pas aussi de la formidable énergie
de tous ces grands acteurs qui ont accepté de participer à
votre film comme à un "événement
historique" qu'il ne allait pas manquer ?
Je suis fier en effet de la
confiance que m'ont témoignée tous ces grands acteurs.
Jamais aucun film yougoslave n'a réuni une telle distribution.
Un scénario comme celui-là me permettait de faire
jouer une trentaine de comédiens. J'ai commencé par
demander à une dizaine d'entre eux s'ils accepteraient de
jouer un petit rôle, leur expliquant que, tous ensemble, ils
créeraient une sorte de "symphonie". Ils
étaient tous ravis, même le grand Ljuba Tadic,
l'interprète du docteur fou de mon film TRAITEMENT
SPÉCIAL qui était en compétition à Cannes
en 1980. Quand je l'ai appelé il m'a répondu "Même
si c'est simplement pour ouvrir une porte et dire bonjour, j'en
serai". Il tient le rôle du chef d'orchestre et, en trois
plans, il "devient" le représentant de toute la
classe intellectuelle, aujourd'hui bafouée. Tous m'ont
fait l'honneur d'accepter, et je peux dire aujourd'hui
qu'ils se sont surpassés.
BARIL DE POUDRE a été
tourné à Belgrade uniquement durant la nuit.
Quelle est la symbolique de cette nuit ?
Pourquoi la nuit ? Parce que je
pense qu'elle s'est abattue sur mon pays qui est dans une sorte de
tunnel sans fin, sans l'espoir d'une petite lumière qui
laisserait entrevoir une issue possible. Le film peut finir par
donner l'impression d'être agressif, c'est pourquoi j'ai
décidé de l'ouvrir et de le terminer par deux
séquences de cabaret. Dès les premières images
il est dit "Vous allez en prendre plein la gueule". Le
cabaret vit la nuit et les différents personnages "jouent"
leur nuit. La lumière se trouve dans leur énergie, leur
humanisme, leur résistance, leur humour. Et cela se termine
par un "À notre santé" parce que chez nous,
les gens vivent des choses terribles mais la vie continue... et les
problèmes trouvent une solution devant un verre. fi faut
s'ouvrir à l'âme slave, à son mysticisme
et à son fatalisme. Lorsque Mané (Miki Manojlovic)
revient à Belgrade, de Paris où d'ailleurs, peu
importe, son premier geste est d'aller allumer un cierge pour les
morts, dans une église. C'est ce que ferait chaque orthodoxe
après une longue absence. Mais dans son contexte, ce geste de
Mané a une signification plus large : pour moi, cette scène
est en souvenir de la spiritualité du peuple digne que j'ai
connu, spiritualité qui malheureusement disparaît
chaque jour un peu plus.
En tant que cinéaste serbe, est-il possible de monter un
film sans co-production avec l'étranger ?
Il existe en Yougoslavie une aide
automatique du Ministère de la Culture, attribuée à
chaque production dès lors qu'elle est financée
par ailleurs. Lorsque cette aide très symbolique (pas plus de
5% du budget d'un film moyen) est accordée, la télévision
publique serbe (RATS) doit, de par la loi, accorder son soutien
financier. L'ensemble de ces aides ne suffit cependant pas à
monter un film. De toute manière, la télévision
ne m'a pas accordé ce qu'elle devait, en donnant comme excuse
le manque de crédits. Mais, comme elle a versé l'argent
à tous les films sans exception tournés en Serbie la
même année, je suis sûr maintenant que c'est
pour des raisons politiques, parce que j'étais aux premières
loges lors des manifestations de l'hiver 96/97 et que mon
opposition au régime est bien connue et sans aucune ambiguïté.
C'est grâce au soutien de mes
partenaires français qui avaient déjà produit
mon précédent film qu'ensemble nous avons monté
le film en coproduction internationale. Il est intéressant
de souligner qu'à partir d'un scénario macédonien,
mis en scène par un Serbe, le filma été monté
en co-production avec la France, la Grèce, la Turquie, et la
Macédoine, soutenu aussi par EUR1-MAGES. Il n'est pas si
courant d'associer ces pays dans une oeuvre commune.