Jane Birkin : " Un film de filles et de femmes, avec tous les fantômes de ma vie."
Après un film pour la télévision ("Oh pardon, tu dormais"), Jane Birkin réalise avec "Boxes" un long-métrage qui a attendu dix ans pour se faire. Elle raconte d'où viennent tous les personnages étranges sortis des boites de sa mémoire.
Pourquoi
ce titre BOXES ?
Jane Birkin : Au
début du film, Anna, vient d’emménager dans une
grande maison, elle se retrouve seule avec des centaines de cartons,
mais bientôt surgissent des armoires, des portes, des balcons,
ses enfants et ses ex-maris, fantômes ou vivants qui reviennent
autour d’elle avec leur amour, et leurs reproches ; peut-être cherche–t-elle leur absolution, et le droit de vivre enfin pour
elle.
Comment
et quand est née l’idée du film ?
C’était
il y a une dizaine d’années, je voulais écrire
un film sur la crise d’une femme de 45-50 ans et de cette
vertigineuse terreur : à quoi être utile quand on cesse
de pouvoir avoir des enfants ? Qu’est ce qui va se passer ? Comment
ça va se passer ? Est-ce que quelqu’un m’aimerait si je
n’avais pas cet encombrant passé ? C’était
une grande question pour moi.
Pourquoi
à ce moment-là ?
Quand
j’ai décidé de faire ce film
c’était aussi dans le même temps, ce moment précis
où un homme vous trouve aimable, et qu’une adolescente
rebelle le prend très mal, où les autres enfants
trouvent que vous n’avez pas été
claire sur les autres séparations, et finalement sur ce moment
où tout le monde vous en veut de quelque chose.
Pourquoi
cette question était-elle particulièrement angoissante
à ce moment-là ?
Pour
une femme, passé un certain âge, tu te rends compte que
même si tu ne voulais pas d’autre enfant, même si tu
avais eu exactement le nombre qu’il te fallait, que c’est
absolument parfait, tu ne peux plus avoir d’enfant - même si
tu le voulais ; alors que les pères à 55 ans découvrent
la paternité avec joie, qu’ils sont parfois de meilleurs
pères qu’il l’auraient été à 20 ans,
qu’ils sont souvent plus séduisants, il y a là une
injustice flagrante
de Dame Nature ; il y a une certaine évolution dans ce
domaine, mais si tu essaies d’avoir la couverture de ELLE magazine
à 60 ans, essaie toujours...
A 45-50 ans, on est réduites à n’être que mère
et grand-mère, avec cette énorme mélancolie, de
n’être que ça, et quand vient un nouvel amour, c’est
vrai que tout d’un coup cette palpitation de votre coeur qui bat
plus vite... On
devient légère, légère, avec les autres
aussi, et tout le monde vous dit : mais qu’avez-vous ? Quelqu’un
m’a embrassée...
Et
dans les relations avec les enfants, quelle question vous posiez–vous
?
L’éternelle
question : « avez-vous été une bonne mère
? ». On veut être la mère la plus absolument
proche de ses enfants mais à chaque génération,
il y a les mêmes reproches ; je me suis souvenu alors que ma
mère m’avait aidée
quand je débutais au théâtre, je me suis rendue
compte comme les souvenirs que tu gardes sont cruels.
Je
me critique pas mal dans le film
plus que mes enfants ne m’ont critiquée et elles ne m’ont
pas fait plus de reproches que je ne me suis faits à moi-même.
Si on a eu la chance de pouvoir dire à sa mère : tu as
été une mère parfaite, et
qu’elle se soit éteinte sur cette assurance là... Il
y a des gens qui sont très sûrs d’eux et qui pensent
avoir fait tout formidablement bien mais je n’étais pas dans
cette catégorie et beaucoup plus dans le questionnement : est-ce
que j’ai bien fait ? Est-ce que j’ai toujours bien fait ? Est-ce
que je n’aurais pas dû être beaucoup plus envahissante
? Est-ce que j’aurais du « violer » des enfants qui
souhaitaient être un peu secrètes ?
Comme
il est dit dans le film
: « les enfants ne sont pas livrés avec le mode d’emploi
», donc c’est vrai que tu te débrouilles comme tu peux
et c’est bien plus tard que tu te rends compte que ce qui vous
paraissait pénible, en fait ne
l’était pas, pour les enfants la peine venait d’ailleurs...
Je pense que les enfants veulent avoir des parents parfaits...
Pourquoi
vos enfants vous demandent de leur dire si elles sont jolies et si
elles ne vous ont pas déçue ?
C’est
ce que les enfants veulent savoir... J’avais demandé à
ma mère, qu’elle me dise si j’étais jolie, si
j’étais exactement ce qu’elle avait espéré,
pour mon père je n’en ai jamais douté mais ce n’était
pas assez, il fallait que maman le dise aussi, on est vraiment des
chiens !...
Et
quand il y a plusieurs pères, est-ce plus compliqué
avec les enfants ?
Il
y a de moins en moins de parents qui vivent avec la personne avec qui
ils ont eu leur premier enfant ; les enfants veulent être
désirés par leur père et par leur mère et
j’ai mis dans le film cette souffrance
possible d’un enfant à qui
on n’a pas parlé de son père ou si peu...
C’est
vrai qu’on a du mal à comprendre les points de vue des
autres, et parfois, dans une conversation, tu comprends une blessure
faite il y a des années ou que tu continues de faire...
jusqu’à ta mort... Il me semble que le seul salut c’est la
mort !
Est-ce
que cela crée beaucoup de regrets ?
Regrets
de tous ces moments où on s’en veut de ne pas avoir été
là, par le hasard d’un avion, ou peut-être a-t-on
essayé de te joindre au téléphone, tous ces
hasards et mélanges de la vie où on n’a pas été
au bon endroit au bon
moment, et que tu te reproches. Parfois une journée vaut des
années, les mots qu’on aurait dû dire et qu’on n’a
pas dit, on les retrouve dans une lettre ou dans un journal intime.
Pourquoi
faire revivre à l’écran des personnes disparues ?
Je
me suis dit quand j’ai écrit le scénario qu’il n’y
avait pas de raison pour que les gens morts ne reviennent pas, avec
leurs reproches et aussi leur réconfort ; savoir que les morts
ne vous quittent jamais, cela j’en suis absolument sûre. Que
les morts puissent revenir et te dire : « ça va... Tu
peux t’arrêter maintenant ». Juste cet apaisement...
Les
fantômes sont avec nous, et ils nous réconfortent, ils
sont toujours là, même si nous ne pourrons plus jamais
retrouver exactement le tracé d’un nez, d’un front, d’un
joli cou... Nous en sommes privés à jamais comme toutes
les personnes qui sont en deuil de leur mari, de leur père, de
leur mère, de leur enfant. Je crois fermement qu’on porte
les gens qui ont été si importants pour nous, ou
peut-être est-ce eux qui nous portent...
Qui
sont les personnes âgées qui traversent votre film ?
Ce
sont des gens que j’ai rencontrés à une époque
et que j’adorais ; Petit Veuf, Joséphine... Je me confiais à
eux quand j’avais des secrets ; Joséphine vivait dans un
cabanon en face de ma maison ; je l’ai suivie jusqu’à la
fin de sa
vie ; madame X aussi qui ne finissait
jamais ses phrases... J’ai mélangé l’histoire de
ces vieilles dames parce qu’elles faisaient partie de ma vie.
Pourquoi
le film a-t-il mis dix ans à se faire ?
Parce
que personne ne voulait de nous, personne, aucune chaîne.
Peut-être le scénario était un peu laborieux, et
que l’interprétation des acteurs a fait que c’est devenu
plus léger qu’à l’indigeste lecture. C’est
bien que le film ait mis dix ans à
se faire, je ne suis plus la personne que j’étais il y a dix
ans. J’ai renoncé à l’idée que quelqu’un
peut vous attendre à la porte !
Quelles
étaient vos idées pour la distribution des rôles
?
Je
ne voulais pas jouer le rôle d’Anna, j’avais demandé
à d’autres actrices, mais un ami, Pierre Chevallier m’a
dit : « cette fois-ci c’est ton film,
joue-le ». J’avais demandé à Géraldine
Chaplin de jouer le rôle mais elle m’a dit que je
l’avais ratée de dix ans mais qu’elle aimerait beaucoup
jouer ma mère ; quant à Michel Piccoli, qui était
un père parfait, il s’est lui-même proposé au
téléphone ! John Hurt m’a dit oui dans la nuit,
demandant seulement s’il pourrait manger quelque chose et avoir un
coussin pour dormir !... Tchéky Karyo donne cet aspect à
la fois charnel et doux ; quand j’ai donné le rôle de
Max à Maurice Bénichou, il m’a dit : « si tu me
confies Max, tu ne le regretteras pas ». Pour la fille
aînée j’avais toujours pensé à Natacha
Régnier, c’était une évidence ; j’ai confié
le rôle de Camille à Lou, cela me
semblait juste ; avec Mic Cheminal (la costumière), nous
l’avons vêtue en deuil, je la savais souveraine, avec une
capacité d’émotion, de retenue aussi ; la petite
Adèle, qui joue Lilly, cet elfe, je savais qu’elle avait en
elle les
ressorts de comique qu’ont souvent les tragédiennes. Je
voulais que ce soit un film de filles
et de femmes... Une question pour toutes les mères et pour
outremer."