" Nous estimions déjà Michel Drach
pour ses deux premiers films : "On n'enterre pas le
dimanche" (prix Louis Delluc 1959) et "Amélie ou le temps d'aimer". "Elise ou la vrai vie", son cinquième
film, le troisième qu'il tourne avec sa femme Marie-José Nat, lui a
permis de faire véritablement une œuvre de maturité. Adapté du roman de
Claire Etcherelli, ce film nous plonge brutalement à Paris, en
pleine guerre d'Algérie, à l'époque des « ratonnades » qui rendaient
précaires les moyens d'existence - et l'existence même - des Algériens vivant en
France, pour la plupart des militants. Ce film ne se contente pas de
recréer cette atmosphère d'insécurité quotidienne, de dénoncer les agissements
de la police et diverses manifestations de racisme, il dénonce aussi les conditions
de travail et d'habitat de certains ouvriers, et les incertitudes politiques
de l'époque. C'est aussi la très bouleversante et pudique découverte de deux
êtres dont l'amour ne peut qu'être un objet de scandale.
Quelles sont les raisons qui
vous ont poussé à adapter Elise ou la vraie vie ? Est-ce que
les problèmes posés par le roman de Claire Etcherelli rejoignaient certaines
de vos préoccupations personnelles ?
Michel Drach : En lisant le livre, j'ai eu l'impression de découvrir pour la première fois
un roman qui était un très beau roman et qui servait en même temps de véhicule à des
événements qui avaient bouleversé bon nombre de gens et laissé aussi indifférents
beaucoup d'autres, à une époque capitale. Et puis, effectivement,
Elise ou la vraie vie rejoignait des préoccupations personnelles;
je trouve que lorsqu'on va avoir 40 ans, il est assez difficile
de faire des sujets qui ne vous empoignent pas complètement et qui ne
vous engagent pas. Je crois qu'il me serait assez difficile
de traiter des sujets qui ne me bouleversent pas moi, de façon à
ce que les gens, eux, soient touchés.
Il se trouve que je suis juif et
que j'en ai pris conscience d une façon assez étrange. Ma famille ne pratique
absolument pas depuis trois générations et je n'avais jamais
entendu parler de quoi que ce soit jusqu'au jour où en classe -
j'avais 7 ans - un copain m'a dit : " Drach ? mais c'est juif ça
comme nom". J'ai dit: " Je ne sais pas " ; et en
rentrant à la maison, j'ai posé la question à ma mère. Et elle m'a répondu : " Oui, mon
chéri, tu es juif ". Je suis retourné en classe et en
tapant sur l'épaule du petit garçon, je lui ai dit: " Dis donc, je
suis juif ". J'ai reçu un coup de poing qui m'a allongé par terre. Quand je
me suis relevé, j'étais juif.
Que s'est-il passé entre le
moment où vous avez choisi de tourner Elise et le moment où
vous avez pu le faire ? Il me semble qu'il s'est écoulé un certain temps...
Il a fallu d'abord persuader Claire
Etcherelli de me laisser tourner le film. Nous étions neuf sur les rangs; et
c'était d'autant plus difficile de la persuader que Claire est très timide et que le roman lui est très personnel. C'est
après avoir vu Amélie ou le temps d'aimer qu'elle m'a donné son
accord. Ensuite il a fallu faire des tas de démarches.
L'Office National du Cinéma Algérien a accepté de coproduire le film et
l'affaire s’est montée comme ça, mais sans distributeurs, ceux-ci
refusant de s’associer au film au départ.
Je n'ai pas réussi à
tourner dans une usine en France : chez Citroën il n'en était
pas question puisqu'on n a même pas le droit de visiter l'usine. Et
il y avait assez peu de raisons que la Régie Renault me laisse
tourner chez elle, étant donné que ce que je racontais était
assez violent et que dans le roman ça se passait chez Citroën.
Finalement, j’ai tourné la partie de la " chaîne " à
Alger, en 7 jours, parce que l'usine fermait pour les vacances. Marie-José et
les acteurs qui l'entouraient se sont insérés dans une action de
gens qui n'ont pas arrêté une seconde de travailler. Ces
ouvriers n'ont jamais eu un mouvement d'humeur, ni pris des positions
pour l'appareil. Pourtant, vous savez, quand un travelling doit
passer entre des personnes qui sont vraiment en train de
monter une voiture, et qui sont payées à l'heure, on pourrait
s'attendre à ce qu’il y en ait un tout à coup qui se retourne en
disant qu'il y en a marre.
J'ai entendu quelqu'un dire
de votre film, que c'était plus un film humaniste que
politique. A votre avis, est-ce une façon juste de définir Elise ?
Sûrement, c’est un film humaniste
et moraliste, si vous voulez, mais c'est aussi, bien entendu, un film politique. Je
ne connais pas de film - ou alors il y en a très, très peu - où
sur 1 heure 45 il y a 40 minutes d'usine. Et puis Elise
c'est la vie de gens mêlés à des faits très précis. Il raconte des
événements tels qu'ils se sont produits, avec les réactions
qu'ils ont provoquées alors. Les gens de bonne foi, qui n'ont pas une vie
politique très intense, sortent troublés de la projection, très
gênés au fond de penser qu'ils ont vécu parallèlement à ces
événements, sans se sentir concernés s'ils n'avaient pas d'enfants
en Algérie. C'était un problème national pourtant. Mais,
au-delà de la guerre d'Algérie, c'est un film sur le racisme et pas
seulement au niveau des Français. A cause du contexte de la
guerre d’Algérie quand Elise sort avec Areski dans les lieux
publics, elle est confrontée avec des Français qui l'observent et la
rejettent. Mais quand Areski l'emmène dans les milieux
algériens, il se produit la même réaction à l'envers. C'est pour cela,
peut-être, que le film est un film humaniste. Surtout c’est pour
cela, à mon avis, qu'il rend un son vrai.
Je me rappelle avoir entendu
aussi quelqu'un vous reprocher d'avoir un peu gommé la
violence de la police.
Lorsqu'on voit aux actualités de la télévision ou même
maintenant des documents sur Mai, ou encore dans 36, le film de Henri de Turenne,
des agents matraquant les gens, c'est très fort et très bien, parce
que ce sont des documents réels. Mais je ne pouvais pas, dans l'histoire d'Elise, quitter mes personnages et me mettre à faire un
documentaire sur les agissements de la police. Je pense que c'est
déjà assez violent comme cela. Ce qui me paraît important
dans ce genre de film c'est de rester assez lucide et assez
honnête pour que les gens sentent qu'on l'a été en le faisant, et
ainsi puissent être touchés. Je n'avais pas envie de faire un
film tellement braqué qu'il n'aurait convaincu que les convaincus.
Votre film donne par rapport
au roman une impression de grande fidélité.
Fidèle à l'impression que l'on a du
roman. Les personnages n'ont pas changé, mais il y a des scènes interprétées
ou complètement rajoutées, et surtout des choses déplacées. Pour donner une
certaine cohésion à une oeuvre et lui rester fidèle, je crois qu'il faut
réinterpréter. Par exemple, je trouve que Simenon est un
fantastique conteur, mais que la trame de ses histoires est très mince.
Si on fait un film tiré de Simenon et que l'on s'attache à l'anecdote qui n'a pas tellement d'intérêt, c'est un échec. Il m'est
arrivé de faire un Maigret pour la télévision : ce qui m'avait
intéressé c'était de trahir complètement Simenon en
malmenant de bout en bout son histoire, pour recréer Simenon, et son
ambiance. Ainsi dans Elise là où les personnages se croisent,
là où ils se rencontrent, là où ils se disent certaines choses,
cela a changé.
La force de ce film, c'est
aussi I'interprétation de Marie-José Nat.
C'est très drôle, vous savez :
avant de voir le film, les gens disent que Marie-José est trop jolie, trop mignonne.
Ce qui est déjà un racisme, car je ne vois pas pourquoi une
ouvrière d'usine serait vilaine. Et puis Claire Etcherelli est une très
jolie femme, et Elise c'est son expérience ! Ceci dit, il
est évident que Marie-José a été traitée physiquement dans le film : elle n'a
presque rien sur le visage, sinon une horrible blédine qu'on
lui a mise pour lui étouffer un peu le teint. Et quand les gens
la voient, ils sont très convaincus. Marie-José a toujours une
sorte de réalité, on a toujours tendance à croire ce qu'elle
fait, ce qu'elle dit. Ce n'est pas une comédienne dont on dit: "
Ah, elle joue " . On a l'impression qu'elle le vit vraiment.
Est-ce que d'avoir tourné ce
film, cela vous a fait découvrir à tous les deux, certaines
réalités ?
Nous avons été « choqués »
par ce film en le faisant. Quand on décide de tourner un
film, on le fait évidemment pour des raisons très précises et
souvent très formelles, mais c'est une aventure dans laquelle nous
avons complètement plongé. Et comme nous avons tourné en décors
naturels, dans des lieux que nous n'avons pas arrangés, nous
avons vu des choses qui font que nous ne sommes plus après ce
film comme nous étions avant. Par exemple, pour pouvoir tourner dans la chambre
d'Areski, pour pouvoir entrer dans la pièce, nous avons seulement
enlevé 5 châlits. Sinon, c'est un taudis comme sont tous ceux d'Ivry et
de la banlieue parisienne, pour lequel les gens paient 120 000
anciens francs par mois. Il y a juste une ampoule au plafond,
on se succède dans les lits, il y a ceux qui y couchent la nuit et
ceux qui y couchent le jour. Tout le monde se lave dehors. Ce ne sont pas
des choses que nous ignorions, mais quand on les vit, quand
on tourne dans des bidonvilles et que I'on côtoie tous ces gens,
et qu'ils vous reçoivent avec tant de pudeur et de gentillesse, bien qu'ils ne soient pas du tout contents de leur sort, c'est évidemment assez troublant...
Propos recueillis par Luce Sand. Entretien paru dans la Revue Jeune
Cinéma n°46, Avril 1970