Emmanuelle Bercot : "Les gens oublient vite la différence d'âge entre ces deux êtres"
La réalisatrice rappelle que "la différence entre les êtres est le nœud de toutes les histoires..." mais ce qui peut choquer est moins flagrant que l'amour que se portent Marion et Clément, les héros du film. Sur le tournage en DV, sur Olivier Gueritée dont c'était le premier film, sur les scènes d'amour, Emmanuelle Bercot se livre.
"Je n'ai pas le sens de la normalité, de la conformité.
Quand je rencontre un couple de gens ayant une grande différence d'âge, ça ne
me vient même pas à l'idée de faire une distinction. En revanche, l'idée de la
différence tout court m'intéresse. La différence entre les êtres, c'est le nœud
de toutes les histoires. Alors là, c'est vrai que l'âge posé comme différence
permet d'enrichir la dramaturgie, de poser des situations de décalage. C'est
incontestablement le nerf conducteur de l'histoire, mais ça n'en est pas le
coeur. Ce qui fait que — et c'est ma plus grande satisfaction — beaucoup de
gens qui voient le film oublient complètement, et assez vite, la différence
d'âge entre ces deux êtres et ne voient plus qu'une histoire d'amour... Comme
une autre, si j'ose dire.
On m'a parlé du
Souffle au coeur, de Louis Malle et de La Luna, de Bernardo Bertolucci, mais je ne les ai pas encore vus. Je sais qu'il y a beaucoup de films qui ont été faits sur des adolescents de 16-17 ans amoureux de femmes mûres mais, à ma connaissance, le sujet n'a jamais été
abordé avec un personnage de l'âge de Clément. Ça change beaucoup de choses. C'est
un petit peu moins courant peut-être... Mais,
surtout, j'ai l'impression que dans ces histoires, ce sont souvent les jeunes hommes amoureux transis et les
femmes qui se lassent. Là, c'est une
femme qui nourrit une passion pour un adolescent."
> Tourner en DV
"On avait établi avant le début du tournage une vraie
complicité entre nous tous et je crois que
cela a beaucoup servi les scènes de groupe. Le film était très écrit,
hormis les scènes de groupe avec les
enfants : la scène des règles,
l'entrée de la boîte de nuit... Je leur disais seulement ce dont je
voulais qu'on parle et on improvisait.
J'adore travailler comme ça. Et là, le
vrai plaisir c'est que, jouant moi
aussi avec eux, je n'étais pas
confinée derrière la caméra à devoir
attendre la fin de la prise pour rectifier
des choses, et je pouvais mettre en
scène de l'intérieur même du plan, pendant
les prises, provoquant chez eux, par le biais de mon personnage (Marion), des gestes, des attitudes, des expressions, une
parole, un sens de mouvement par rapport à la caméra. Ça, ça a été, je crois, la partie la plus passionnante de mon travail
sur ce film.
J'ai été amenée à
faire ce film en DV bien que j'y étais assez hostile. J'ai quand
même voulu en faire l'expérience. Je ne
partage pas du tout l'engouement actuel pour cette technique
"nouvelle"". Ce
que l'on fait en DV, on peut aussi bien le faire en 16 mm, et même en
35, grâce aux nouvelles pellicules et à des caméras très maniables qui
permettent des équipes très légères. La recherche formelle s'est donc
surtout concentrée sur la façon dont on pouvait gommer au maximum
l'effet vidéo des images et se rapprocher au
plus près d'une image film. Ce qui a
surtout consisté à pas mal éclairer —
contrairement aux usages de la plupart
des tournages en DV — et à choisir soigneusement
les couleurs des décors et des
costumes. En dehors du parti pris de surexposition
auquel je tenais beaucoup pour un certain nombre de scènes d'intérieur
comme d'extérieur, on a été amenés à tourner beaucoup en
sous-exposition pour contrer
l'image vidéo. Ce qui donne au bout du compte, des choix de lumière
assez extrêmes.
> Le premier film d'Olivier Guéritée
"Ce serait mentir que de dire que quand
j'ai vu entrer Olivier dans la salle de
casting, j'ai su que c'était lui, qu'il était le Clément que je cherchais
depuis des mois, jusqu'à en être désespérée. J'en étais vraiment à un
point où je pensais que le garçon que je cherchais n'existait
pas, que je ne le trouverais par conséquent jamais et que je ne ferais
donc
jamais ce film. Quand Olivier est apparu, je l'ai vu porter cet âge si
difficile
à saisir, car il ne dure que quelques mois,
deux ou trois peut-être, d'un garçon
à la lisière de l'enfance et de l'adolescence.
Mais il devait avoir beaucoup d'autres choses. Du charme, une véritable
assurance, un peu d'arrogance, un sens de la séduction très fort —
c'est la première chose qui m'a frappée chez lui tant ce trait-là était
absent chez la quasi-totalité des garçons que j'avais auditionnés —, de
la
violence, de la douceur... Il fallait qu'il ait tout ça et qu'en
plus il sache le jouer ! Ses premiers
essais m'ont intriguée par sa grande justesse de jeu et son instinct.
Et puis, au fil
des nombreuses séances de travail, j'ai vu se dessiner les
contours de Clément et j'ai vu transparaître l'intelligence d'Olivier, sa qualité
d'écoute, de concentration. Une solidité et une maturité déconcertantes. Une
sensibilité profonde. Mais surtout, ce que finalement
je n'aurai trouvé que chez lui seul, à cet âge, son ouverture d'esprit,
sa liberté d'être, sa clarté de pensée. Si je n'étais alors pas encore (!)
convaincue qu'il était l'exact Clément, j'étais sûre, en revanche, qu'il avait
l'équilibre, la force et l'audace indispensables pour porter ce rôle. Il ne m'aura, dès lors, fallu que trois jours
de tournage avant d'être brutalement convaincue que j'avais trouvé Clément :
c'était, je m'en souviens précisément, la
scène de la partie de foot. Olivier avait pour la première fois à jouer
vraiment la séduction et la provocation du contact physique avec Marion. J'ai
vu l'espièglerie dans son regard, son aplomb dans la façon dont il attrapait Marion à bras-le-corps, son insolente
assurance face aux autres. J'ai vu Clément
surgir sous mes yeux et emporter sur
son passage tous mes doutes. Je pouvais croire à mon histoire. Je pouvais croire à mon film... Grâce à
lui. Il aura, par la suite, souvent dépassé
mes espérances dans son travail d'acteur (oui, on est acteur à cet âge-là!) et pour avoir appris à le connaître, je
sais aujourd'hui quel garçon extraordinaire (au
vrai sens du terme) il est et quelles qualités rares il porte en lui.
Quelqu'un m'a dit de lui, en voyant le film : "On n'avait pas vu ça depuis Jean-Pierre Léaud". C'est peut-être vrai. Tout ce que je sais c'est que je suis fière et émue d'avoir pu capter sur de la pellicule, cet
être-là à cet âge-là. Lui est retourné comme si de rien était à ses rollers, à
peine le dernier plan tourné. Et pour
reprendre son expression favorite : "C'est normal"."
> Les scènes d'amour
"L'idée, c'était de placer Marion et
Clément au même niveau. Comme si c'était pour tous les deux une
première fois. Avec tout ce que cela implique de
pudeur, de retenue, de pureté. J'ai appuyé cela à travers un parti pris
de
lumière surexposée, très blanche, à la limite
de l'onirisme. Et j'ai voulu qu'à l'image, le corps de Marion remplisse
le cadre de manière à suggérer le poids de
son corps face à celui de Clément. L'attitude
charnelle de Marion n'a plus rien à voir avec celle qu'on lui a vue
dans
la scène d'ouverture."
> La dernière scène
"A la fin du film, Clément jette la
lettre de Marion, sans même peut-être l'avoir lue jusqu'au bout. Il reste tête baissée, pensif, près de
la poubelle. Comme s'il prenait le temps, enfin, de digérer cette histoire, de la regarder en face,
d'y penser vraiment. Peut-être qu'il réfléchit à ce que Marion lui dit dans la lettre. On ne sait
pas. Mais la caméra est là, qui l'observe, qui guette le moindre signe
d'émotion. C'est un geste de
défi quand il regarde face caméra, puis de pudeur quand il met sa main devant
l'objectif. Il dit "Stop"parce que cette histoire ne regarde
plus que lui. On ne l'a pas vu souffrir jusque-là. Peut-être que, là, il
souffre et qu'il n'a pas envie qu'on le voit. Et puis, c'était le premier rôle
d'Olivier Guéritée au cinéma. Par ce geste, il signifie aussi la fin du jeu."
Emmanuelle Bercot