A l'origine du projet, une correspondance
Nous publions ici trois lettres entre Benoit Jacquot et ses actrices, Sandrine Kiberlain et Isabelle Huppert. Tourner ensemble "La Fausse suivante" ? Voilà la bonne idée... Petit échange éclairant.
> De Sandrine Kiberlain à Benoit Jacquot -16/10/98
Benoît,
Je t'en ai déjà parlé. Tu ne
seras pas surpris. L'idée ne m'a pas quittée. Pourquoi, quand un texte, un ton,
un personnage, une rencontre, un regard vous
tiennent à coeur, pourquoi ne pas tout mettre en oeuvre pour que le rêve
se réalise.
Le texte, le ton, c'est
Marivaux. Pour la
langue, son originalité, son modernisme, ses propos, sa richesse, son humour et sa rareté.
Le personnage, c'est le
Chevalier. Le premier que j'ai joué. Une seule scène pour l'entrée au
conservatoire. Frustrant, tant ce rôle est précieux, contemporain, ambigu, subtil, féminin, masculin, amoureux, courageux... Une
rencontre, celle avec Isabelle Huppert. Il n'y a qu'elle qui puisse
être cette Comtesse, passionnée, émue, troublée, forte, grave et drôle à la
fois. C'est surtout elle que j'ai envie de rencontrer sur une
scène et devant une caméra. Ta caméra.
Nous voilà arrivés là où je
voulais en venir. La scène filmée par toi. Le théâtre,
un Marivaux au cinéma. Le Marivaudage, l'amour, les trahisons, les échecs, les passions, les
ruses, le travestissement, la sensualité, l'ambiguïté, la drôlerie, la
précision... l'essentiel, l' indémodable. Tout ça ; Isabelle et moi, nos
couleurs, nos tempéraments, notre rencontre. Tout
ça vu par toi, par ce regard qui nous connaît, tout ça, je le sais, je
le sens ferait un très beau film. Insolite.
Je
t'embrasse fort
Sandrine
> De Benoit Jacquot à Isabelle Huppert - 24/10/98
Isa,
Sandrine
m'écrit qu'elle pense toujours plus à "La fausse suivante" évoquée un
jour, entre nous trois, un peu idéalement. Pourquoi ne pas s'y mettre, réellement et sous
peu. Vous êtes l'une et l'autre,
elle et toi, à chacune son génie, comme faites pour jouer Marivaux, et "La
fausse suivante" spécialement. Je te dis "jouer" parce que
Marivaux se joue plus qu'il ne s'interprète comme on fait aujourd'hui en
étirant et signifiant. Non, c'est rapide donc bref, léger et mobile comme un sentiment neuf, l'ombre du
désenchantement d' autant plus
sensible. C'est l'enfantillage en recours, face à la lourdeur et la douleur adulte, et les enfants sont cruels, ils
veulent tout savoir du monde, en le jouant justement, de gaieté à
tristesse et l'inverse, entre épreuves et
mascarades, jusqu'à ce désert qu'il faudra bien peupler, une fois les illusions perdues, pour vivre.
Je vous filmerai vous
approchant de la pièce, allant à sa rencontre, et la pièce s'emparant douloureusement de vous et s'accomplissant par vous.
On peut vous imaginer commençant en baskets, sur une scène nue, encore hésitant ou trébuchant, et puis à mesure que
se dessineraient les personnages et leurs enjeux trop réels, le théâtre
disperserait des costumes sur vos épaules et des décors sur la scène, la vérité
du théâtre quand les masques sont tombés, et
chacune rendue à sa mélancolie. Après,
quand on aura fini le film, peut-être on aura envie de poursuivre ou recommencer, alors on ira sur scène, pour de bon,
sans caméra, un jour ou l'autre, à l'envers de l'ordinaire consécution théâtre
- cinéma, et cet envers est bien dans le ton de Marivaux.
Quand tu voudras. Mille baisers.
Benoît
> De Isabelle Huppert à Sandrine Kiberlain - 27/10/98
Sandrine,
Récemment
Benoit J. que nous aimons toi et moi, me disait: "L'important ce n'est
pas pourquoi on fait un film, c'est comment". Alors tout de suite, en recevant
la lettre de Benoît, j'ai pensé celui-là, faisons-le comme ça, vite ! Qui
n'a pas rêvé, toutes et tous, ça, que le laps de temps entre le rêve, ou
disons le projet et sa réalisation, soit réduit au maximum -qui n'a
pas rêvé de sauter à pieds joints dans un rôle comme l'enfant à la
marelle, qui en une fraction de seconde se retrouve de la terre au ciel. Qui
n'a pas rêvé de rêver le moins longtemps possible, et d'agir, et de faire et de construire.
La « fausse suivante », tu la
connais me dis-tu. Elle a accompagné tes premiers
pas d'actrice et moi je la retrouve quelque part du côté du Piccolo, en italien, puis plus tard en français. Je me
souviens d'une Comtesse tour à tour
légère, joueuse, coquette et j'ai envie sans doute de la retrouver un
peu douloureuse, meurtrie... justement, (la) légèreté,
coquetterie, douleur, meurtrissures, langage, silence, duperie, dettes,
ressemblance, dissonance, attirance, fraternité, sororité, illusions perdues, tout cela ressemble étrangement à un film de
Benoît jacquot.
Et puis cette idée de Benoît du glissement progressif, de
nous vers nos rôles, de ces changements à vue, de montrer comment en incarnant
on va vers soi, comment le masque vous
dévêtit, comment l' artifice vous révèle, l' idée de ce jeu dans le jeu
ou comment le jeu mène au je, tout cela me séduit, m' intrigue, m' amuse, me
donne envie...
Alors, "La Fausse suivante", maintenant, comme ça,
ensemble, c'est la vraie bonne idée, je crois.
A très vite
Isabelle
*