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   Le Pornographe

Léaud, très haut

"Comme en un pacte avec le diable, le cinéma a enva­hi Jean-Pierre Léaud et l'a possédé. Il avait 13 ans...."

Comme en un pacte avec le diable, le cinéma a enva­hi Jean-Pierre Léaud et l'a possédé. Il avait 13 ans. Remonter à cette époque, 1958, c’est retrouver les images d'archives du casting des Quatre Cents Coups et apprendre que sa mère était actrice (Jacqueline Pierreux) et qu'il n’est pas né, mythe étrange, de l'imagination d'un jeune cinéaste (François Truffaut). Sur ces images, Jean-Pierre Léaud est un gamin à l'énergie explosive, au regard rieur mais noir en un instant. Il est gouailleur... « Ben, on m'a dit que vous cher­chiez un garçon gouailleur ! » Il aurait pu être tout autre. Il est devenu Antoine Doinel, alter ego déclaré de Truffaut. Et enfant naturel de différents pères, qui ont, à chaque fois, puisé dans sa vitalité pour nourrir leur cinéma. Irréductible à un personnage, imperméable à la tradition du masque, le comédien leur offre toujours Jean-Pierre Léaud en partage, et leur tend un miroir.

Portrait de l'artiste en éternel fugueur (Truffaut), en poétique révolutionnaire (Godard), en verbe dou­loureux (Eustache). Pour le public, l'affaire est entendue : Jean-Pierre Léaud, qui ne s'aventure pratiquement jamais dans des productions « clas­siques » et préfère passer chez les tenants étrangers de la nouvelle vague (Jerzy Skolimowski, Glauber Rocha, Bernardo Bertolucci), n'est pas un  acteur. Il est Jean-Pierre Léaud, quand on ne l'appelle pas Antoine Doinel puisque, après Les Quatre Cents Coups, François Truffaut le regarde grandir en même temps que son personnage : Antoine et Colette (1962, dans un sketch du film L’Amour à vingt ans), Baisers volés (1967), Domicile conjugal (1970), L’Amour en fuite (1979).

Lui offre-il le rôle magnifique d’un amoureux perdu entre deux femmes que le film Les deux Anglaises et le continent (1971) passe inaperçu. Et dans l’hommage de Truffaut au cinéma, La Nuit Américaine (1973), Jean-Pierre Léaud n’incarne pas un producteur ou un technicien, mais ce qu’il est : un acteur. Et un acteur qui ressemble à Jean-Pierre Léaud. Ou du moins à ce que tout le monde croit savoir. Acteur fantasque, illuminé, gracieux : hors du temps.

Besoin de faire le mur, le mûr. Passent une dizaine d'années comme un tunnel obscur. Peu de films. Peu de rencontres décisives. Mais, pendant ce temps, Doinel s'estompe. Et Léaud réapparaît vraiment quand Olivier Assayas lui donne le rôle du père d'un adolescent dans Paris s'éveille, en 1991. Il renaît sous le regard de ceux qui aiment sa fébrilité, étonnant contras­te avec un corps maintenant vieilli, qui a le poids des désillusions. Donc jamais plus lumineux que dans les films désenchantés, ceux d'Aki Kaurismäki (La Vie de bohème) ou Philippe Garrel (La Naissance de l'amour),..

Dans Le Pornographe, Jean-Pierre Léaud subli­me tout ce qu'il est et ce qu il a été. Il est un père désem­paré, un enfant pour son entourage, un homme incapable de vivre sans le cinéma mais blessé par ses assauts de vulga­rité. Ex-réalisateur de films pornos, son personnage reprend du service en débarrassant le tournage des clichés qui déshonorent un genre censé montrer un acte d'amour et de plaisir. Peine perdue. Le Pornographe est l'histoire d'un homme désintégré par l'intégrité de son désir. Décomposé, ne reste de Léaud que sa présence, purement poétique. Sa voix semble venue d'ailleurs ; sa détresse et son rire surgissent en éclairs ; son corps est une fièvre. Il n’est plus qu’une présence lumineuse et éthérée ; feu follet que sa liberté intérieure propulse sur les branches des arbres, tel un guerrier asiatique, dans une forêt de légende (Folle embellie, de Dominique Cabrera, en 2004).

Seuls les cinéastes en eaux troubles peuvent l’aimer comme jamais. Car comment penser Jean-Pierre Leaud ? Comme on le voit : comme un miroir brisé, en mille morceaux. Le faire jouer, c’est le voir se démultiplier. On pense à lui pour incarner les figures symboliques du cinéma : Léaud-2004 joue Léaud-1968 : dans Innocents, Bertolucci reconstitue avec lui, et pour lui, une manifestation en faveur de la Cinémathèque française. On pense à lui pour incarner le cinéaste Georges Franju (J’ai vu tuer Ben Barka, Serge Le Péron, en 2005) mais à l’heure où celui-ci est déjà perdu entre son désir de cinéma, de romanesque, et la vérité des faits politiques. Dans le corps de Léaud, s’inscrit désormais, avant tout, une alchimie noire du cinéma. La vie n’y a plus cours, sauf en images.

D'où la fulgurance de son apparition dans le film de Tsai Ming-Jiang, Et là-bas, quelle heure est-il ? Deux mots murmurés sur le banc d'un cimetière ; et, sur un écran de télévision, Les Quatre Cents Coups, où son image d'enfant s’inscrit en défiant le temps et la gravité. Léaud troue le film en un éblouissement. Son mystère est une évidence; sa présence, une rime inépui­sable ; « Elle est retrouvée. – Quoi ? »...

Philippe Piazzo


Léaud, très haut

Le Pornographe
De Bertrand Bonello
France
2000
01h48 min


(€ 4.99)
VF
Format WMV + DRM
Taille : 1.29 Go
 




 
Acteurs
Jeanne : Dominique Blanc
Richard : Thibault de Montalembert
Jacques Laurent : Jean-Pierre Léaud
Joseph : Jérémie Rénier
Thomas Blanchard
Clara Choveaux
Jérémie Elkaïm
Monika : Alice Houri
HPG
Carles : Laurent Lucas
Louis : André Marcon
Olivia Riochet : Catherine Mouchet
Jenny : Ovidie
Violetta Sanchez
Titof
Richaud Valls
Guillaume Verdier

Fiche technique
Réalisation : Bertrand Bonello
Scénario : Bertrand Bonello
Direction de la photographie : Josée Deshaies
Son : François Maurel
Musique originale : Laurie Markovitch
Musique additionnelle : Jean-Sébastien Bach, Philip Glass, Georg Friedrich Haendel, Les Innocents, Les Rita Mitsouko, Gustav Mahler, Antonio Vivaldi, Richard Wagner
Décors : Romain Denis
Costumes : Romane Bohringer, Elisabeth Mehu
Montage : Fabrice Rouaud

Date de sortie en France : 03/10/2001




 



 

Tiresia
Quelque chose d'organique