"(...) un des films les plus importants de l'année (...) c'est moins son travail sur la distanciation qui nous frappe (...) que la mise en valeur du texte d'Edward Bond, subtil et dense, et du souffle prodigieux des acteurs qui interprètent, Jean-Paul Roussillon et Sami Bouajila en tête."
Stéphane Goudet, Positif
" Dès son moyen métrage, LA VIE DES MORTS, on mesurait
le goût d'Arnaud Desplechin pour les histoires de famille. Et dès LA
SENTINELLE, son premier long métrage, sa terreur devant ces
organisations secrètes qui, sous la bienveillante protection d'un
univers pactisant avec le diable, manipulent les corps et perdent les
âmes.
Pas étonnant donc qu'il est été fasciné par la pièce d'Edward Bond, LA
COMPAGNIE DES HOMMES, qui cumule ces deux thèmes. A la fois la lutte
d'un jeune homme, Léo (Sami Bouajila, surprenant comme jamais), pour
exister aux yeux de son père adoptif, haï parce que trop aimé
(Jean-Paul Roussillon, excellent comme toujours). Et aussi la peinture
d'hommes d'affaires manipulant sans fin plus faible et plus naïf
qu'eux, avec pour seule arme la brutalité et, pour les plus désespérés
d'entre eux (comme William, interprété par Hipolytte Girardot), la
honte d'une pureté perdue.
Les personnages de Bond sont des monstres froids. "Je ne me fais pas
confiance à moi-même et je ne connait que la moitié de ce dont je suiis
capable" , dit l'un d'entre eux. Dans ce monde sans pitié ni pardon, on
se trahit allègrement, mais avec "toute la méchanceté d'un coeur pur".
Chez ces gens là, la pire faute, c'est l'innocence.
Cette noirceur absolue, Desplechin la traite avec une angoisse visible
(son film est un thriller metaphysique) et une dérision absolue. D'où
les épisodes apparemment incongrus (les récits plus ou moins mensongers
de Jonas, le domestique de Léo et de son père) qui brisent constamment
le récit. Et "parce que ça manque de filles" (dit-il lui-même dans le
film, Desplechin introduit " chez le plus Shakespearien des auteurs
contemporains", un personnage de Hamlet, à savoir Ophélie
(qu'interprète une Anna Mouglalis pas très à l'aise). On passe donc
d'Edward Bond à Shakespeare, des répétitions qui précèdent le tournage
au film lui-même. Va et vient qui pourrait devenir vain s'il ne créait
pas, à chaque instant, un trouble supplémentaire. Une incertitude de
plus entre la vérité et le mensonge.
Avec rage, Desplechin reflète l'hystérie des personnages. Son audace
paie. Il réussit a peu près tous ses paris: utiliser presque tout le
temps la caméra à l'épaule, par exemple. Multiplier les ellipses
brutales, à l'intérieur d'une même scène. Pour mieux prendre son temps,
parfois dans la lente progression de la cruauté. On songe à l'ultime
duel entre Léo et Jonas, le maitre et le serviteur, où l'un, moyennant
finance, veut forcer l'autre à le tuer. Pures scène d'angoisse que
Desplechin filme comme un ballet funèbre (un pas en avant, deux en
arrière).
L'évacuation de tout ce qui est humain en l'homme aboutit alors à une
farce absurde et pitoyable où l'exécuteur rejette sur sa future victime
le Mal qu'il s'apprête à commettre. Extérieurement, c'est donc un
thriller sur le pouvoir et l'argent. Plus profondément, une méditation
sur les passions, les mensonges et les faiblesses des morts-vivants que
nous sommes. Une fois encore Arnaud Desplechin pose un regard désolé
sur des êtres qui dévorent les autres sans s'apercevoir que c'est
eux-mêmes qu'ils tuent."
Pierre Murat, Télérama
"Bond décrit sans
pitié, sur le mode d'une tragédie Shakespearienne et dans une langue
superbe, la lutte sans merci entre membres de la haute finance, dieux
vivants ou seigneurs sans scrupules, et la destruction des sentiments
et des liens familiaux qui en découle.
Desplechin en tire un film très dur et très noir, mécanique aussi tenue
(direction d'acteurs magistrale) que libre (caméra à l'épaule, coupes
dans le plan), entre Le Parrain et La Règle du jeu (le nom des
personnages principaux est Jurrieu). LEO EN JOUANT DANS LA COMPAGNIE
DES HOMMES est un film aussi puissant qu'antipathique, puissant parce
que antipathique, où l'on reconnait sans peine l'un des thèmes centraux
du cinéma de Desplechin: le ressentiment et la rivalité qui régissent
les rapports entre mâles, entre père et fils, entre "amis". Un monde où
les femmes ne jouent qu'un rôle secondaire. Même si, car rien n'est
simple, la scène la plus bizarre du film - très malaisante- met en
scène un bébé et une femme."
Jean-Baptiste Morain, Les Inrockuptibles