"Le film est né presque en même temps que notre enfant"
Elle a écrit le scénario, il réfléchira au cadrage. Mais à vrai dire ils font presque tout ensemble... Interview croisée de Shira Geffen et Etgar Keret, partenaires à la ville, écrivains reconnus, passés ensemble derrière la caméra : "Shira a une âme de poète, tandis que je fonctionne davantage comme un auteur de prose."
Comment est né le
projet du film Les Méduses ?
Shira Geffen : A l’origine, il s’agit
d’un souvenir d’enfance qui m’a profondément marqué et qui m’a d’ailleurs
inspiré une nouvelle que je n’ai jamais publiée. Quand j’étais petite, je me
souviens d’un jour où mes parents m’ont emmenée à la plage : ils m’ont mis
une bouée et ont commencé à se disputer très violemment. Aujourd’hui, je garde
de ce moment un sentiment d’instabilité, de flottement, voire de déséquilibre.
Etgar Keret : C’est pour ça que tous
les personnages du film se sentent oubliés par quelqu’un et que, d’une
certaine manière, ils attendent qu’on vienne les chercher...
Vous êtes tous les deux écrivains. Comment êtes-vous passés
de la littérature au cinéma ?
EK : J’avais déjà tourné un
court métrage, Skin Deep (1996), qui a remporté l’Oscar israélien et
plusieurs prix dans des festivals internationaux. J’ai également écrit
des scénarios, à la fois pour la télévision israélienne et pour le cinéma. Mais
c’est surtout mon expérience de la bande dessinée qui m’a aidé pour le tournage
et le cadrage. Quant à Shira, elle avait déjà
une bonne connaissance de la mise en scène grâce au théâtre.
Que représentait la
réalisation de ce film pour vous ?
EK : Ce projet était
doublement important pour moi. Tout d’abord, c’est la première fois que j’avais
l’opportunité de m’exprimer sans passer par l’écrit, puisque c’est Shira qui
est l’auteur du scénario. J’ai du réfléchir en termes de cadrage, d’éclairage et
d’interprétation. Les Méduses m’a
donné l’occasion de collaborer avec ma
compagne. C’était d’autant plus fort que Shira était enceinte de huit
mois au
moment du tournage et que le film est né – dans la salle de montage ! –
presque
en même temps que notre enfant. Je me souviens que Shira s’occupait de
notre fils, pendant que je m’occupais de notre autre « bébé », on avait
l’impression d’élever des jumeaux !
Quels sont vos «
univers » ? Vos références ?
EK : C’est très éclectique.
J’aime beaucoup Kafka, Isaac Babel et Bashevis Singer, Vonnegut, des auteurs de
bandes dessinées comme Will Eisner et Chris Ware, ou encore des cinéastes tels
que les frères Coen et Terry Gilliam et beaucoup d’autres encore ! Nous aimons
beaucoup aussi l’univers d’Aki Kaurismäki.
SG : Je suis très réceptive
à Tchékhov, Ionesco, Beckett ou Nabokov, Pina Baush. J’aime les films de David
Lynch, Roman Polanski, Charles Chaplin...
Au moment du tournage,
vous vous êtes répartis les rôles ?
SG : Pas vraiment. Nous
faisons presque tout ensemble, du tournage à la direction d’acteur. Mais nous
avons des modes de fonctionnement très différents, nous sommes le plus souvent
complémentaires.
EK : Shira a une âme de
poète, tandis que je fonctionne davantage comme un auteur de prose. Shira se
concentre essentiellement sur l’enjeu dramatique d’une scène donnée, alors que
je m’intéresse plutôt à la psychologie des personnages.
La mer tient un rôle
important dans votre film
EK : A Tel-Aviv, il existe
une tension très forte entre la ville et la mer qui me fait penser à
l’opposition entre rationalité et subconscient : malgré tous nos efforts pour
faire triompher la raison – incarnée par la civilisation urbaine –
l’irrationnel l’emporte. Lorsque l’appartement de Batya se retrouve inondé, c’est
comme si la mer prenait sa revanche sur la ville... La mer est une zone de
neutralité qui efface les différences. Débarrassés de leurs vêtements, les
soldats israéliens et les palestiniens se retrouvent à égalité ! C’est pour
cela que j’aime la plage.
Les personnages les
plus proches sont ceux qui ont le plus de mal à communiquer.
SG : Dans chacune des
intrigues, les gens ont besoin d’un personnage extérieur pour rétablir des
liens avec leur entourage immédiat : Batya passe par la petite fille pour se réconcilier
avec son passé et sa mère, le couple qui part en voyage de noces a besoin de la
femme écrivain pour mieux se comprendre, l’employée d’origine philippine
incarne la passerelle entre une mère difficile et sa fille comédienne.
EK : Ces personnages de «
médiateurs » permettent aux protagonistes d’évoluer : ces derniers cessent
d’être des « méduses » se laissant porter par l’existence pour prendre leur vie
en main et assumer leurs responsabilités. Les médiateurs les poussent à sortir
de leur inertie et à révéler leur véritable identité.
Dans chaque histoire la
mort, qu’elle soit réelle ou métaphorique, joue un rôle.
SG : Absolument. La petite
fille disparaît, engloutie par la mer. La femme écrivain se suicide. Et Galia,
qui joue Ophélie dans Hamlet, « meurt » sur scène...
EK : Oui mais, leur
disparition n’est pas synonyme de deuil et de tristesse. Elle est, au
contraire, libératrice car elle permet aux personnages de s’épanouir et de
s’ouvrir à d’autres horizons.
On navigue constamment
entre le drame et la comédie...
EK : Nous souhaitions
prendre le spectateur par surprise et le laisser totalement libre de
s’approprier le film comme il l’entend. Nous ne voulions pas susciter de
réactions prévisibles en fonction de telle ou telle situation. Par exemple, on
peut être désarçonné par la scène de l’accident de Batya et ne pas savoir si on
a envie d’en rire ou d’en pleurer... Car la vie est ainsi faite et n’a rien à
voir avec le cinéma de genre où les émotions du spectateur sont régies par des
codes. C’est cette instabilité – ce refus d’enfermer le public dans un registre
émotionnel donné – qui donne au film son unité tragi-comique
SG : À chaque projection, il
y a des réactions différentes, une scène qui fait rire un jour peut bouleverser
le lendemain ! On ne sait jamais vraiment s’il s’agit de pure comédie : on se
surprend à rire sans savoir si la scène était censée être drôle...
EK : L’humour est comme un
anesthésiant qu’on injecte à un patient avant de le faire souffrir !
La petite fille
pourrait n’être qu’une apparition, née de l’imagination de Batya...
EK : Quand nous écrivions le
scénario, on nous faisait souvent remarquer qu’il fallait clarifier le statut
de ce personnage. Nous avons refusé de trancher. Par exemple, pour
la scène sous l’eau, nous ne voulions pas d’un traitement réaliste : le
spectateur se demande alors s’il ne s’agit pas d’une hallucination de Batya, au
moment où elle a perdu conscience. Dans la vie, bien des choses ne sont pas
résolues et restent en suspens : la petite fille en est la métaphore.
Comment avez-vous
choisi les décors ?
SG : Nous voulions éviter le
parti pris du réalisme et donner aux décors une dimension théâtrale. Nous avons
choisi des lieux dépouillés pour focaliser l’attention du spectateur sur les
personnages. Nous tenions à tourner notre film à Tel-Aviv, qui est la
ville où nous vivons, tout en cherchant à en faire une réalité abstraite. C’est
pour cela que nous avons évité les plans larges et les lieux précis qui
auraient pu identifier le décor à Tel-Aviv et donc au conflit israélo-palestinien.
L’appartement de Batya
en dit long sur elle.
EK : Oui, la détérioration
de l’appartement reflète l’évolution psychologique de Batya. Son appartement
ne cesse de se dégrader : les murs se mettent à suinter, l’eau ne coule plus au
robinet, la fuite d’eau s’aggrave, etc.
Comment avez-vous
choisi les principaux interprètes ?
EK : La plupart sont des
visages inconnus du grand public, excepté Sarah Adler pour les plus cinéphiles.
Certains sont des comédiens non professionnels. Zharira Charifai (Malka) et Noa
Knoller (Keren) sont également metteurs en scène de
théâtre et elles ont donc insufflé leur créativité tout au long du tournage.
Quant au vendeur de glace, il s’agit de mon père ! C’est un rôle qui lui
correspondait parfaitement car il a vraiment vendu des glaces sur la plage quand j’étais
gamin...
SG : J’ai voulu choisir des
comédiens dont le parcours se rapproche de celui de leur personnage, la plupart
des acteurs avaient des points communs avec eux, ce qui a largement facilité
l’identification des uns aux autres. Etant aussi comédienne, je laisse une
importante marge de manoeuvre aux acteurs pour qu’ils puissent exprimer
librement leur créativité. Pour moi, un comédien est un vrai partenaire, et pas
uniquement un simple vecteur censé exprimer mes idées.
La structure du film
a-t-elle évolué entre le scénario et le résultat final ?
SG : Il y a eu pas mal
de changements pendant le montage. Comme il y a trois intrigues différentes qui
ne se déroulent pas de manière linéaire, nous nous sommes retrouvés avec des
possibilités quasi infinies... Nous nous sommes aussi rendu compte au cours de
la post-production que plusieurs dialogues qui nous semblaient essentiels au
stade du scénario étaient superflus : le langage cinématographique et le jeu
des comédiens se suffisant à eux même.
Que retiendrez-vous de
cette expérience de réalisation ?
EK : L’écriture est un
métier solitaire, le cinéma, qui ne peut se concevoir qu’en équipe, a été une
expérience libératrice et très enrichissante. Je ne me suis pas seulement
initié à la mise en scène, mais j’ai aussi appris une nouvelle manière de
raconter des histoires. Grâce à nos collaborateurs, comme le directeur de la
photo Antoine Héberlé ou le monteur François Gédigier, nous en avons énormément
appris sur la technique du cinéma et pu développer notre propre langage
cinématographique.
Qu’avez-vous ressenti
en remportant la Caméra d’Or ?
EK : En plus du plaisir, le
prix nous a rassurés parce qu’on s’est dit que ce film inclassable, allait
avoir un meilleur avenir !
SG : Ce prix est un vrai
cadeau et nous avons appris avec beaucoup de bonheur que Nanni Moretti,
que nous admirons énormément tous les deux, a vu le film, l’a beaucoup aimé et
le distribuera en Italie.