Laurent Cantet : "Substituer à un événement en mondovision, un événement très intime."
Répondant à la commande d'Arte de tourner une fiction sur le thème du passage à l'an 2000, le réalisateur de "Ressources humaines" a filmé, plutôt que la célébration générale, l'évasion d'une bande d'amis sur une île. Mais plus on fuit l'événement, explique-t-il, "plus on en crée un autre encore plus prégnant."
A l'origine, il y
a une commande, représenter sous forme de fiction le passage à l'an
2000. Comment répond-on à une demande aussi spécifique ?
L'idée de l'an 2000 ne s'était jamais imposée à moi avant, mais je me
suis pris au jeu. Il y avait un double plaisir : répondre à la
commande, mais aussi la contourner, puisque l'histoire de mon film,
c'est : comment fuir l'an 2000, comment y échapper.
Vous
êtes-vous posé la question de savoir comment ancrer un récit dans
l'anticipation, alors que votre travail est plutôt ancré dans le
présent ?
Les années
60-70 ont vraiment été les années du futur. On pouvait
alors rêver de l'an 2000. Je me souviens, étant môme, des
décollages d'Apollo, ou des premiers pas sur la lune. C'étaient des
moments qui ont compté dans la création de cet imaginaire futuriste.
Par
rapport à ce que représente la célébration de l'an 2000, il y a chez
ces personnages un désir de rupture et d'isolement : ils vont sur une
île déserte et s'éloignent du monde au moment où la sollicitation est
la plus forte. Comment le choix du personnage principal, du meneur,
François (Frédéric Pierrot), s'est-il imposé par rapport au thème ?
Ce personnage, c'est un peu moi. De manière générale, toutes les
célébrations m'emmerdent, j'ai la trouille de la foule, j'ai horreur
d'aller dans une fête, je ne sais pas danser... je me sens toujours un
peu rabat-joie.
Le personnage s'est construit sur ce modèle-là, puis s'est étoffé par
la suite. Il y a dans ce départ vers l'île un côté planche de salut
pour François, il veut croire qu'il va y arriver. Et puis, rapidement,
il a peur. Peur d'avoir mal choisi le lieu. Il craint que son envie ne
corresponde pas à celle des autres et après s'être mis en marge du
monde, il se met en marge de la bande, puis de sa femme et enfin de
lui-même. C'est un glissement, du monde à la solitude la plus radicale.
Peut-être est-il venu là pour disparaître quoi qu'il arrive, que cette
disparition soit un retranchement ou un suicide. J'ai l'habitude de
dire que je ne sais pas ce qui lui arrive, s'il disparaît, s'il se
noie, s'il a un accident... Plus cette fin est ouverte, plus elle me
semble intéressante. Cette ouverture permet aussi de suggérer des
interprétations (un mystère) qui sonneraient sûrement faux si elles
étaient plus explicites.
Ce qui me plaisait, c'était de substituer à un événement en
mondovision, un événement très intime et par là, d'autant plus fort. Il
y a d'ailleurs quelque chose de très cérémonial dans cette disparition,
dans cette façon d'y arriver, avec la mort de cet âne, ce sacrifice, la
montée vers le phare : c'est un vrai rite de passage, qui se déroule
comme ça très intimement, plus fort selon moi que les défilés de chars
sur les Champs Elysées. Une façon de dire qu'en fuyant l'événement, on
en crée un autre encore plus prégnant.
Pourquoi
avoir choisi ce lieu ? On a l'impression que l'île est devenue un
personnage à part entière, avec ces deux points, le phare et le
sémaphore, comme deux repères dans le récit...
A
l'origine, il y a ce lien que j'ai toujours eu avec la Méditerranée, sa
lumière, ses roches. J'aime y tourner mes films. J'aime aussi être hors
cliché par rapport à la météo et aux images que l'on peut attendre de
Noël. On est vraiment ailleurs, décalés.
Avoir un décor aussi fort, c'était presque étouffant et je crois que
j'avais très peur d'en faire trop. Je l'ai donc gardé comme une toile
de fond. Mais si le sémaphore est le repère du groupe, le phare est le
lieu de François. Il y a une association évidente, c'est un lieu de
solitude, un lieu qui regarde droit devant, mais on ne sait pas bien
où, coiffé de ce grand bandeau qui identifie l'île : Sanguinaires.
J'avais aussi envie de faire une croix sur les destinations
paradisiaques classiques, genre cocotiers. On est là dans un paradis
aride, exigeant, qui ne se laisse pas circonscrire facilement. Mais qui
correspond assez à l'idée que je me fais du paradis. Il y a aussi
l'idée de vouloir substituer à une imagerie de l'an 2000 qui me
semblait assez factice, l'idée de la "robinsonnade", des choses de
l'enfance. C'est l'un des enjeux du film. Je préfère Robinson au
cyberspace...