"Un magnifique travail d'acteur pour sir Derek Jacobi en Bacon réincarné."
Jean-Jacques Bernard, Première
"... Qu’est-ce qui justifie un portrait reconstitué, dès lors qu’il suffirait
de s’immerger dans ses toiles pour connaître Bacon ? Justement, le fait qu’on n’a
pas toujours accès à l’oeuvre. Cela a même été la première “chance” de John
Maybury : les vieux amis de Bacon lui ont mis des bâtons dans les roues, il n’a
pu faire figurer aucun de ses tableaux dans son film. Sa seconde chance a été
une intuition, qui s’est avérée féconde : sachant que l’origine du travail de Bacon est
la photographie et l’expérience cinématographique, de Murnau à Eisenstein, le cinéma,
en retour, n’avait-il pas son mot à dire ?
Filmer, ce serait donc aussi raconter l’histoire de la vie. Et raconter l’histoire
de la vie de Bacon, ce serait s’interroger, comme lui, sur la manière d’appréhender
le réel, de le reconstruire, à partir de la représentation photographique. Ce serait donc, forcément, poser la
question de la ressemblance, puisqu’elle a taraudé un peintre qui refusait l’abstraction.
Une évidence l’acteur Derek Jacobi ressemble au peintre de façon proprement
hallucinante. Plus d’un cinéaste s’y serait arrêté, s’en serait contenté. Maybury en fait un
point de départ - cette ressemblance doit annihiler toute distance, pour aller
à l’essentiel, «entrer» dans Bacon de façon viscérale. Et laisser place aux déformations, à la violence picturale, à la
rébellion des sens…
Il y a donc Francis Bacon, mais aussi ses amies, amants, proches,
coterie du Soho des années 60 ; Isabel Lambert, Murîel Belcher, la belle Henrietta Moraes,
John Deakin, photographe de mode et portraitiste pour Vogue, dont Bacon,
littéralement, piétinait les clichés. A ces habitués du Colony - «un refuge
pour âmes perdues qui n’ont plus de corps» -, Bacon présente un jour George Dyer, mauvais garçon de l’East End qu’il a
surpris en train de le cambrioler : «George a cette innocence que
vous ne devinerez jamais, même s’il vous l’enfonce dans le cul.»
A cet homme, durant tout le temps que va durer leur relation, jusqu’à
son suicide, en 1971, qui lui inspirera un bouleversant triptyque, Bacon va
donner un corps. Et c’est très intelligemment autour de ce corps, lieu
privilégié du drame, que Maybury à son tour construit ses plans, donnant ainsi
à voir de manière palpable, viscérale, le travail de Bacon. Oublions quelques
citations trop littérales - la fameuse ampoule au milieu de chaque plan d’atelier,
les miroirs en forme de triptyque. C’est la subtilité du travail sur la
pellicule, et la composition des plans, qui impressionne : Bacon s’est beaucoup
inspiré des expérimentations du photographe Edward Muybridge, pour donner l’effet
d’un corps en mouvement, mais mutilé, privé de son intégrité. A son tour,
Maybury décompose tout, jusqu’au cauchemar récurrent de George, une sorte d’écorché
sur un fil… De la même façon, «à la manière de», il élabore autour de ce corps des dispositifs formels
originaux, triptyques, cages, socles et scènes, qui l’enferment, quadrillent l’écran,
le structurent.
Comment un corps s’inscrit dans l’espace. Et comment, d’inspirateur, il
devient encombrant, avant de s’effacer. C’est cette histoire, terrible,
racontée dans ses toiles par Bacon, qu’aura tenté de reconstituer Maybury. Le
peintre, lui, sera resté une figure impénétrable, un personnage. Figé entre
masochisme - dans la relation sexuelle - et sadisme - le reste du temps -,
drapé dans la drôlerie cingIante. «L’égoïsme de mon travail condamne
toute émotion. Est-ce que la tendresse n’apparaît que sous le trait du
pinceau ?» Entre-temps, il aura été traversé par un être humain, c’est-à-dire par la vie."
Vincent Remy, Télérama