" Sous l'apparente modestie de l'entreprise, La Fausse Suivante est
un grand film. (...) Le coup de génie consiste à faire jouer
simultanément, en les acceptant comme tels, les artifices du théâtre et
ceux du cinéma."
Jean-Michel Frodon, Le Monde
" La magie naît du texte de
Marivaux, comme dit dans un souffle et sans rumination par des acteurs
singuliers mais rompus au jeu, tout en rapidité : un échange verbal
enlevé ou ému, des regards glissés, une pirouette, une petite
ponctuation musicale et hop !, voici déjà l'acte suivant. Huppert est
une comtesse fragile, Kiberlain un chevalier sensuel, Amalric un Lélio
dandy et fatigué, Arditi un Trivelin surprenant, mélange subtil
d'aventurier à la Stevenson et de domestique à la Guitry. C'est
peut-être justement et étrangement aux films de Guitry qu'on pense le
plus. Il émane de ce "petit" film un charme distinct : celui du présent."
Jean-Baptiste Morain, Les Inrockuptibles
" Une pièce âpre et
cynique écrite dans une langue d’une modernité confondante, où
l’intérêt personnel règne en maître, quelque part entre Sade et Laclos,
sans aucune concession au sentiment, sinon chez le personnage de la
comtesse, créature aimante qui ne semble être temporairement au centre
de l’action que pour mieux mettre en valeur le machiavélisme de ceux
qui l’entourent.
Ce ne saurait être hasard
si des metteurs en scène aussi différents que Jean Vilar, en 1964,
Patrice Chéreau, en 1984, et Jacques Lassalle, en 1991, s’intéressèrent
à la Fausse Suivante. Il y a là une pérennité du propos qui, au-delà de
ce qui put déranger l’époque et qui, heureusement, s’est estompé
aujourd’hui (une femme déguisée en homme, le Chevalier, faisant arme
des atouts des deux sexes pour mener à bien son entreprise de
démystification des reins et des cours), continue à faire mouche à tout
coup.
Pour sa distribution, Benoit Jacquot s’est assuré le concours de
comédiens plus connus au cinéma qu’au théâtre. Isabelle Huppert,
fragile mais sans excès, incarne avec justesse une comtesse chez qui
les élans de la passion ne parviennent jamais à étouffer le discours de
la raison. Sandrine Kimberlain convainc dans le rôle du chevalier, dont
elle avait joué une scène pour l’entrée au Conservatoire, frustration
de la scène unique qu’elle expurge enfin, devenant tour à tour féline,
cauteleuse, pateline, rouée, acerbe, vengeresse. Mathieu Amalric est le
perfide Lélio, fade à souhait, victime de l’entreprise qu’il a
manigancée sans en avoir la trempe. Pierre Arditi campe sans détour
Trivelin, valet dépourvu de scrupule qui serait volontiers calife à la
place du calife, siècle de Beaumarchais et de Da Ponte oblige, les
utilités étant tenues par Alexandre Soulié, un poil trop évident en
Arlequin, et Philippe Vieux, dans l’emploi ingrat du laquais Frontin.
La réalisation joue également du théâtre et du cinéma. Au premier,
elle emprunte l’espace clos, tout en faisant éclater le dispositif
scénique, la représentation partant des loges d’artistes pour se
répartir, dès le générique passé, entre planches et salle, lieu naturel
du spectacle et place virtuelle d’un spectateur absent, tantôt au
parterre, tantôt au promenoir, à jardin. Au second, on doit
l’utilisation dans la réalisation du champ-contrechamp de la caméra,
soit le refus de la frontalité, règle cardinale du théâtre qui implique
l’unicité de point de vue.
Benoit Jacquot accentue de surcroît cette
opposition sur le mode chromatique, en renvoyant dans un amalgame osé
d’homogénéité et d’hétérogénéité le bleu nuit du décor au rouge terni
des fauteuils, contraste réitéré par la teinte des divers costumes.
Tourné dans l’urgence, fruit d’un désir manifeste, cette Fausse
Suivante restera comme un modèle de transposition à l’écran d’un texte
écrit pour la scène."
Jean Roy, L'Humanité