" Le Dernier des fous avance le ventre noué, les poings serrés,
qui reporte sur l'écran un sentiment de terreur d'enfance
perpétuée. Il est rassurant, pourtant. Car, derrière la terreur que
ce film diffuse, il y a un cinéaste dont, faute de nouvelles, on
n'osait plus prononcer le nom. Non content de dépasser l'espoir mis
en attente depuis 1998 avec le trop beau et pas assez vu
Plus qu'hier, moins que demain, Laurent Achard revient au
cinéma comme si ces huit ans d'absence avaient été passés à filmer
chaque jour.
En 2007, il ne tremble pas. Ni ne reprend
les choses là où il les avait laissées. Il est devenu un autre
cinéaste. Toujours le même cadre d'histoire (la nature, un secret
familial, un lac, la lumière de l'été), mais les Renoir, Bresson ou
Biette, auxquels son mélange de rigueur, de puissance et de
maladresse avait pu faire penser, sont aujourd'hui remplacés par un
souffle, une obstination et une violence intestine qu'on ne
retrouve guère que dans une certaine littérature du sud des
Etats-Unis : Faulkner, Cormac McCarty, le Truman Capote des
Domaines hantés.
Des récits d'enfant qui n'ont rien à voir avec l'image prévendue
de l'enfance. A ce degré de fermeté, d'écorchures, on ne voit que
le Eustache des
Petites Amoureuses qui se soit aventuré plus loin dans le
sous-bois de l'inconscient d'un enfant de 11 ans, dans le fond de
l'oeil de quelqu'un qui voit des choses plus grandes que lui, qui
le dépassent et qu'il voudrait organiser. Jusqu'à la folie,
jusqu'au passage à l'acte
Sa façon de filmer évoque aujourd'hui un trait
d'une implacable netteté, portée par une volonté de connaître
l'étendue du désespoir.
Martin, gamin craintif, et Didier, son frère aîné que l'on a
trop fait saigner (inoubliable Pascal Cervo), vont inventer, à
l'intérieur de ce qui pourrait n'être qu'un drame familial chargé,
une ligne pure où chaque geste est joué comme l'ultime échange
entre deux destins. Qu'importe si cette ligne, un jour, casse. La
chance du recommencement se doit toujours d'être tentée. Faut-il en
dire plus d'un film qui filme les choses pour les taire ? Faut-il
autre chose encore pour vous persuader de devenir les premiers à
aimer Le Dernier des fous ?
Philippe Azoury, Libération
" Adapté d'un roman du Canadien Timothy Findley (édité au Serpent à plumes), Le Dernier des fous décline
autre chose que la chronique d'une famille rurale en décomposition.
Laurent Achard y tourne le dos aux tranches de vies prises sur le vif,
à l'autopsie démonstrative. Pas de musique, pas de dialogues
explicatifs. Les origines du mal restent informulées, seuls
l'intéressent les symptômes de ce qu'il a généré. L'impuissance, la
solitude, la surdité des uns aux désarrois des autres, les crises de
larmes, le regard de folle de la mère, regard à rendre à jamais
désespéré.
Le regard de Martin, lui, est impassible. Et la nature
est impitoyable. Avant d'être à son tour broyé par une roue de voiture,
le chat étrangle une belette qui va se transformer en charogne, et
c'est à cela que Martin ne cesse d'être initié : à la nécessité
d'achever les mourants. Tout, dans Le Dernier des fous, se ramène à l'urgence de mettre un terme aux abominations, aux incompréhensions, aux internements.
Tout,
aussi, semble lié à cette énigme obscure qu'est la sexualité, cette
malédiction qui foudroie, qui rend cinglé. Ce mystère, aux yeux de
Martin, cette sorte de possession qui s'empare des êtres, inspire les
plus beaux moments du film : la baignade avec la petite voisine qui
frise la noyade la première fois que du sang ruisselle sur ses jambes,
le spectacle de sa mère alanguie nue sur son lit, l'étrange obscurité
dans la cabane où le frère retrouve un partenaire sexuel.
Les
actes, comme les traumatismes d'hier, restent hors champ. Laurent
Achard ne filme que les traces, ne capte que les gestes irraisonnés,
manifestations d'une douleur extrême. Une main plongée dans une marmite
bouillante, un manuscrit brûlé, une pulsion de suicide. Il s'attache à
montrer comment chacun accapare un espace, et, superbement, sans
basculer dans un dédale mental expressionniste, à filmer la
déambulation tragique d'un gamin traqué par la peur."
Jean-Luc Douin, Le Monde
" ... Le Dernier des fous tire son inquiétant pouvoir d’étrangeté du parti
pris radical de mise en scène adopté par Laurent Achard qui maintient
le spectateur dans l’incertitude concernant l’origine du mal, les
motivations ou intentions exactes de ses personnages. Tout est vu et
entendu à partir du point de vue de l’enfant qu’on suit pas à pas (...) Il est le coeur sensible par lequel toute l’histoire
est éprouvée : non seulement spectateur des drames obscurs qui se
jouent autour de lui et qu’il observe dans l’ombre à travers un trou
percé dans une porte, la trappe d’une grange, une meurtrière, ou posté
au bas de l’escalier de la maison, mais aussi miroir déformant dans
lequel la réalité se reflète légèrement amplifiée, imperceptiblement
filtrée par l’univers mental de Martin : ses peurs, ses souffrances,
ses fureurs étouffées et informulées, autant de fantômes qui habitent
et imprègnent peu à peu chacune des images du film et donnent au
spectateur la sensation singulière parfois de basculer dans le cerveau
de l’enfant.
Née de la tension entre ce qui est montré et ce qu’on ne voit pas,
entre le visage impassible de l’enfant et le hors-champ de sa vision,
entre la violence occultée et sa trace sonore, entre l’ombre et la
lumière, entre ce qui est filmé et ce qui reste inassimilable pour la
conscience, cette sensation hante les moments les plus troublants du
film... "
José Moure, L'Humanité
" Achard se livre à un puissant
travail d’introspection en adoptant pendant tout le film le point de vue de l’enfant,
tout en parvenant à mettre à distance un matériau hautement inflammable par une
mise en scène très épurée, tranchante comme une lame de rasoir, transformant
chaque recoin de lieux a priori familiers en territoire dangereux, inquiétant, générateur
de mystère ou de violence possibles."
Serge Kaganski, Les Inrockuptibles