" Quand on aura dit qu'il fait rire et pleurer, qu'il concerne directement, et au plus profond de lui-même, chaque spectateur (...) on n'aura même pas commencé d'en parler."
Pascal Mérigeau, Le Nouvel Observateur
"Depuis la mort de Truffaut, Arnaud Desplechin est
sans doute le seul cinéaste romanesque, au sens où l'entendait la littérature
du XIXe siècle. Certains seront fascinés par Nora.
D'autres, qu'elle exaspérera, ne jureront que par Ismaël. C'est toute la
richesse et l'ambiguïté de ce film très noir et très drôle, cruel et complexe (...) conte baroque, osmose improbable mais souveraine
de la tragédie pure et de l'absurde total.
Tantôt pantelant d'émotion,
tantôt plié de rire, on y suit durant deux heures et demie qui
passent comme un souffle, le parcours de deux "parallèles et bipèdes"
(comme disait Sagan) qui se sont aimés autrefois, apparemment opposés
et pourtant si proches, puisque cernés : l'une par la mort, l'autre par
la vie. Nora et Ismaël se croiseront un instant, au milieu du film - lorsqu'elle
ira lui demander d'adopter son fils ! - puis reprendront chacun le cours de
leur vie. Fragiles et increvables (...)
Avec ce film, son meilleur, Desplechin
devient encore plus une sorte d' animal étrange, ainsi que Tchekhov
définissait l'être humain. Un cinéaste visiblement en pleine
possession de son talent, dont la cérébralité même
aboutit constamment à l'émotion. En gros, plus il théorise,
plus il nous sensibilise. A ses obsessions (la filiation, par exemple, fil rouge
de l'histoire). A ses mises en scène, dont les zigzags accentuent paradoxalement
la fluidité. A ses personnages aussi, qui ont l'élégance
et l'intelligence de nous demeurer opaques longtemps après qu'on les
a quittés".
Pierre Murat, Télérama
" Dès la première séquence, Desplechin impose
une incertitude sur la nature des images qui donne au film toute sa richesse.
Ce flottement permet de magnifiques transitions visuelles entre les histoires
de Nora et d'Ismaël (...). Eric Gautier signe une lumière magnifique
: du rayonnement de Nora dans les premières et dernières images
aux tons plus sombres qui accompagnent l'agonie du père. Lors de cette
descente en enfer, les reflets de la jeune femme dans les vitres et les glaces
semblent la piéger dans le monde de son passé auquel il lui faudra
se confronter au moment de l'ultime face à face épistolaire avec
son père (...). Cette séquence prouve combien Desplechin joue
ave l'image de son interprète : Emmanuelle Devos, d'habitude si sensible,cache
derrière son charme naturel une âme noire de tueuse d'hommes, égoïste..."
PhilippeRouyer , Positif
" De fait, tout le monde interprète tout le monde
dans ce film de ronde enfantine (...). Ce qui peut conduire à décréter
que tout est vrai dans Rois et reine (...). Un droit au coq à
l'âne en forme de tête à queue (...)
Cette indécision
(...) signale que de l'inconscient est à l'oeuvre, pas celui de l'auteur
(dont, sauf votre respect, on ne saurait pas quoi faire), mais celui du film
: un "infilmé" captivant. C'est comme les jeux de mots, qui
généralement ne sont pas drôles. C'est plutôt parce
qu'il y a du jeu entre les mots, de la friction, que, comme une étincelle,
le rire fuse.
C'est ce qui se passe dans Rois et reine. Du jeu entre
elles : marelle de petite fille triste qui peut conduire au ciel "la gentille"
Nora. Jeu de l'oie de petit garçon mélancolique avec risque de
tomber dans la case d'un puits sans fond pour le "vilain" Ismael.
Rois et reine n'est pas seulement un jeu d'échecs, il est toute
la mallette de tous les jeux à la fois. De dames, et comment ! De nain
jaune, ô combien. Et chacun peut tenter son propre coup de dé".
Gérard Lefort, Libération
" Aspirant dans un tourbillon virtuose ces fondamentaux
universels que sont l'amour, la mort et la filiation, l'action du film se joue
selon l'axe très simple de la guerre des sexes, qui détermine
sa division en deux récits, l'un tragique, l'autre comique, menés
en parallèle.
Les personnages de Nora et d'Ismaël sont au centre
de chacun de ces récits, disposés physiquement et métaphysiquement
l'un contre l'autre, à la manière d'Hitchcock ou de Bergman et
en même temps tout contre, à la manière de Hawks et Guitry
(...)
Il ressort de ces films parallèles dont les correspondances sont
ménagées avec une virtuosité toute musicale, deux conceptions
du monde : celle de la tragédie classique avec la sublime Nora qui choisit
l'épreuve de force avec le destin, et celle de la bouffonnerie (possiblement
juive avec l'axe Franz Kafka - Philip Roth) avec le faible Ismaël qui préfère
la liberté de l'esquive (...)
La demande d'adoption formalise un motif
qui court tout au long du film, celui de la filiation, et partant d'une légitimité
dont le film n'a de cesse de rappeler qu'elle est davantage liée au roman
qu'au délire des origines. La réponse, apportée sous la
forme d'une promenade qui mène Ismaël et l'enfant au Musée
de l'homme, est bouleversante et constitue une des plus belles fins de l'histoire
du cinéma".
Jacques Mandelbaum , Le Monde
" Proposer au spectateur de retrouver ses propres termes
génériques dans des confessions masquées est le projet
d'Arnaud Desplechin, qui s'applique à mettre en scène une profusion
de personnages dans un théâtre bouffon, une mascarade qui n'hésite
pas à lorgner du côté de John le Carré (La Sentinelle)
ou des mythologies. Quoi qu'il en soit l'auteur de Comment je me suis disputé...
(ma vie sexuelle) n'en finit pas de signer des trompe-l'oeil hantés
par le fantasme de l'intrusion dans la conscience (...)
Ce qu'il nous dit dans
un cocktail étourdissant de facéties et d'épreuves pathétiques,
c'est que notre vie est un roman (ou un film). Ce que l'on décrypte au
fil des films de ce cinéaste si proche de James Joyce et de Philip Roth
(écrivains autobiographiques s'il en est), c'est la hantise du viol de
la personnalité (perpétré par le personnage de Bleicher
dans La Sentinelle), en même temps qu'un souci de s'inscrire dans
une généalogie, le lien au père, la quête d'identité,
l'adoption. S'il n'y a plus de pères, disait Roland Barthes, à
quoi bon raconter des histoires ?".
Jean-Luc Douin, Le Monde