Baltasar Kormakur : "le réalisme poussé à l'extrême est une forme d'absurde..."
En s'inspirant, avec son auteur, d'une pièce islandaise à succès d'Olafur Haukur Simonarson, le cinéaste fait le portrait d'une famille qui dérape et explose, entre la "Cerisaie" de Tchekhov et le "Roi Lear" de Shakespeare, entre la crudité des films "Dogme" et la beauté des images en cinémascope.
Qu’est-ce
qui a motivé votre désir d’adapter la pièce d’Olafur Haukur Símonarson ?
Baltasar Kormakur : À la suite de mon premier film, 101 Reykjavik, je souhaitais faire quelque
chose de complètement différent. Et surtout, aborder un sujet qui soit plus en
phase avec le peuple islandais. Les islandais avaient réagi avec beaucoup de
passion à propos des nouveaux quotas officiels liés à l’industrie de la pêche
qui est un facteur fondamental de l’économie de notre pays. Je pensais que cela
pourrait faire un bon arrière-plan pour raconter un drame familial. Ce qui
m’amené à penser à la pièce de Simonarson, qui avait remporté un très large succès
en 1993 lorsqu’elle avait été jouée au Théâtre National. Je crois que c’est
sans doute une des meilleures pièces écrites en Islande, en grande partie pour
les personnages qui ne sont pas sans rappeler ceux de Tchekhov (La Cerisaie, par
exemple) ou ceux de Shakespeare (Le Roi Lear, essentiellement), mais aussi par
leur manière de réagir aux événements qui échappe à toute logique narrative.
Pourquoi une famille comme centre nerveux du drame ?
En installant cette famille dans le drame, j’ai pensé qu’il était possible d’en
utiliser chaque membre pour représenter différents groupes de la société
islandaise. Ils sont très différents, ont tous en commun d’être attachés à leur
famille par des liens très forts, tout en ayant leur propre individualité et
leurs propres opinions. Quelque part la famille représente ici la nation et le
village où ils vivent, le pays tout entier. Voici les raisons qui m’ont donné
envie d’adapter cette pièce au cinéma. Le drame familial m’a toujours
intéressé, et ce à plusieurs niveaux. La manière dont la malhonnêteté de
certaines personnes mène à la destruction de certaines valeurs, ainsi que la
façon dont les gens en sont affectés au plus profond d’eux mêmes, m’a toujours
intrigué. Dans The Sea, le personnage de María est victime de cette
malhonnêteté et de vieux mensonges. Dans ce cas, c’est la plus jeune et la plus
innocente des membres de cette famille qui a souffert, même si ce n’était
nullement l’intention de quiconque. Les comportements et mensonges de certains
dans le passé remontent à la surface pour la faire souffrir. Et c’est ce qui
arrive souvent dans une famille.
Comment s’est déroulée l’adaptation de cette pièce?
J’ai d’abord travaillé un premier jet, puis ai ensuite demandé à Olafur Haukur
Simonarson de collaborer à l’écriture du scénario. Nous avons pris la pièce,
l’avons morcelée en différentes situations dramatiques avant de reconstruire
entièrement l’histoire pour en faire un véritable scénario de long-métrage et
non pas une adaptation genre théâtre filmé. Le défi consistait à écrire des
personnages en trois dimensions, c’est à dire de révéler encore plus de
facettes d’eux. Dans la pièce, il y avait cinq frères et soeurs, mais je
pensais que nous n’en avions pas besoin d’autant. Je préférais me focaliser sur
Ágúst et en faire un personnage plus important. Pas dans l’idée de lui laisser
occuper plus d’espace sur l’écran, mais dans le sens où d’une manière ou d’une
autre, il influence les actions de son frère et de sa sœur ainsi que des autres
membres de la famille, sous une allure tranquille et modeste. Son explosion
n’en est d’ailleurs que plus inattendue.
On retrouve dans votre film tous les éléments de la
tragédie classique : le père, l’héritage, le feu, la descendance...
Tous ces éléments faisaient évidemment partie de la pièce. Ce qui
m’intéressait surtout, c’était les personnages et leurs personnalités, et plus
particulièrement la manière dont celles-ci conduisent l’histoire et déterminent
les événements. Deux choses me semblaient importantes : ménager de l’espace à
ces personnages et tout faire pour qu’ils aient l’air le plus réel et le plus
crédible possible. Éviter la distinction entre bons et méchants. Ce sont juste
des gens un peu différents qui ont besoin de vivre sous l’influence des autres
membres de leur famille. Je ne voulais surtout pas offrir au public la solution
facile qui consiste à prendre parti pour tel ou tel personnage. Tous les rôles
dans le film sont pour moi primordiaux et c’est au public de faire ses choix,
de déterminer qui il préfère et de justifier soi-même les actions de ceux qu’il
aura choisi.
Il y a dans votre film un humour très particulier, comme
dans votre premier film...
Mon intention n’était pas de faire un drame glauque. Je ne suis pas
particulièrement intéressé par le docu-drama et surtout pas dans le cadre d’une
fiction pour le cinéma. Je pense que c’est à la fois plat et assez ennuyeux.
J’ai toujours besoin d’injecter une certaine dose d’absurdité dans mes films.
Pour moi, le réalisme poussé à son extrême est une forme d’absurde. Je pourrais
résumer cela en disant que mon style est d’ordre “absurdo-réaliste”. J’aime
intégrer dans mon récit - en les grossissant parfois - des petits détails
apparemment insignifiants dans la vie réelle. Ils apportent ainsi une touche
d’humour que je trouve pour ma part vitale. Mon humour est plutôt cynique, ce
qui correspond d’ailleurs à la plupart des Islandais que je connais. Nos
légendaires Sagas sont pleines de ce trait d’esprit et je crois que cela a dû
influencer profondément notre culture et notre psyché. Mais c’est un humour que
je ne dirais pas intentionnel ou calculé, il a tendance à être plutôt intuitif.
Vous portez également un regard sur la réalité sociale...
Celle que je dépeins dans le film est la conséquence d’une part,
d’une économie islandaise entièrement construite sur la seule industrie de la
pêche, et d’autre part des récents revirements de la politique du gouvernement.
Celle-ci ayant laissé les gens sans travail et avec des terres désormais sans
aucune valeur. C’est ce qui est arrivé dans la plupart des communautés
islandaises de la
côte. Comme Maria dans le film qui s’avère être la victime
des mensonges de ses parents, la plupart des islandais de ces villages côtiers
furent celles des actions gouvernementales. Dans le cas de Maria comme des villageois,
les victimes n’ont aucun pouvoir de contrôle sur ces actions.
Vous faites aussi le choix d’un film en Scope. Pour
quelles raisons ?
Mon désir était de combiner dans une certaine mesure la beauté du Cinémascope,
et le côté caméra à l’épaule d’un film dogme. Opposer le style très proche de
la vérité de ces type de films à la vision panoramique et esthétique du format
scope. Mais je souhaitais également offrir aux comédiens de l’espace dans le
décor et qu’ils ne soient pas limités dans leur jeu par les rampes de projos et
par des cadres trop restreints. Cette combinaison me permettait cela. De plus
le scope permet de confronter à la fois des paysages de fjords et de montagnes
et des personnages forts.
Comment avez-vous choisi le village qui sert de décor au
film ?
Ce qui m’intéressait était de situer ce drame dans un des ces magnifiques
paysages de fjords islandais. Là où les maisons délabrées et les horribles
usines forment avec le panorama un contraste que je trouvais intéressant. Nous
avons traversé deux fois le pays à la recherche du bon endroit pour filmer
cette histoire. Nous avons fini par nous arrêter à deux possibilités, deux
localités, où il était possible de ressentir le mieux possible cette opposition
entre la beauté et la
laideur. L’un des villages était à trois heures de route de
Reykjavik, le second, Neskaupstadur, à plus de dix heures. C’est finalement le
plus éloigné qui fut choisi. D’abord parce que
l’isolement nous
permettait de nous concentrer encore plus sur le tournage. Et surtout parce que
l’auteur de la pièce avait écrit celle-ci avec ce village en tête puisqu’il y
était né. Et que certains villageois ressemblaient à des personnages de cette
histoire.
Comment travaillez-vous la direction d’acteurs ?
Je travaille avant tout avec les comédiens. Nous discutons de leurs
personnages, de leurs caractères. J’essaie de trouver avec eux les moyens de se
les approprier. J’ai l’habitude de créer pour chaque personnage une histoire
qui lui est propre, et dans laquelle nous cherchons, les acteurs et moi-même,
des détails, des contextes qui justifient leur actions et leurs comportements.
Comment avez-vous choisi vos acteurs ?
Depuis le temps que je travaille dans ce métier comme metteur en scène mais
aussi comme comédien, je finis par connaître à peu près tous les acteurs
islandais. À l’exception du rôle du père, Thordur joué par Gunnar Eyjólfsson et
du rôle de son fils Ágúst, tenu par Hilmir Snaer Gudnason, tous les autres
comédiens ont été choisis lors d’un casting. Dans le cas du premier, il a été
dès le départ mon choix pour le personnage. Quand au second, que je connais
bien et avec lequel j’ai régulièrement travaillé, je reconnais avoir souvent
pensé à lui en écrivant certains détails de son personnage. C’est un comédien
très versatile et je savais que cela conviendrait parfaitement à son rôle. En revanche, les autres comédiens ont été auditionnés. Même Herdis
Thorvaldsottir, qui joue le rôle de la grand-mère, car bien qu’elle soit à 80
ans une des comédiennes les plus connues du théâtre islandais, elle n’avait
jamais joué dans un film de sa vie, aussi étonnant que cela puisse paraître.
Elle fut parfaite pour ce rôle, comme l’a prouvé l’EDDA (équivalent des
César) qu’elle a reçu l’an dernier pour ce rôle.
Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées
durant le tournage ?
Tout d’abord celle de tourner dans un fjord en Islande du mois d’octobre à la
mi décembre et que les jours ne durent qu’une poignée d’heures. Également
l’éloignement et les conditions très minimales de confort que devaient subir
l’équipe et les acteurs. Ensuite, il n’existe pas de laboratoire en Islande. Du
coup nous étions obligés d’envoyer les rushes à Paris par DHL, et il était
parfois difficile d’avoir à attendre leur retour pour connaître le résultat. Et
le temps s’y est mis aussi, avec énormément d’humidité, de pluie et même de
neige. Il nous arrivait de passer en deux jours de - 10 à + 15 degrés. Et comme
l’histoire tient sur deux journées, ces variations nous ont souvent obligés à
retourner certaines scènes. Et enfin, nous avons dû faire face à un regrettable
accident puisque l’incendie échappa à notre contrôle et détruisit complètement
une conserverie de poisson.
Le fait d’isoler les comédiens dans ce village vous a-t-il
aidé à les mettre en condition et à appréhender un peu plus leur personnage ?
Lorsque vous pénétrez dans un village comme celui où nous avons tourné, vous
sentez immédiatement l’odeur très prononcée du poisson. Cela imprègne d’abord
vos vêtements, ensuite vos cheveux puis vos narines au point que vous finissez
éventuellement par ne plus la
remarquer. C’est ainsi que vous vous intégrez dans cette
communauté comme les gens qui vivent ici le sont. Dans une certaine mesure
c’est un luxe chez nous de pouvoir se concentrer sur un seul projet. Les
comédiens islandais sont en effet si mal rémunérés en raison du peu d’offres du
marché ici, que la plupart ont plusieurs boulots en même temps. Ils vont
souvent en parallèle d’un film, aller doubler un dessin animé ou tenir un rôle
le soir dans une pièce de théâtre. Donc le fait d’être, loin de chez eux, sans avoir l’opportunité de rentrer
chaque jour, m’a réellement aidé à les motiver pour concevoir et comprendre
leur personnage.