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Antonio de la Torre : " L'histoire d'amour d'un démon..."

VIDEO | 2014, 14' |Dans Amours Cannibales, l'acteur espagnol joue un prestigieux tailleur en proie à une fâcheuse manie de cannibalisme... Un film d'horreur donc ? Pas du tout, nous dit-il, plutôt un film d'amour et d'espoir. Il revient avec nous sur son métier d'acteur, son admiration pour Daniel Auteuil et ses collaborations avec Álex de la Iglesia et Pedro Almodóvar.

Salué dans de nombreux festivals et nominé aux Goya, le réalisateur Manuel Martín Cuenca parle d'Amour Cannibales, comme d'une variation du film de serial-killer qui mettrait en avant la barbarie et la grande confusion morale de notre époque.

Amours Cannibales apporte un traitement très novateur au film de tueur en série…

Manuel Martín Cuenca : Notre point de départ, avec mon coscénariste Alejandro Hernández Díaz, était de raconter une histoire dans laquelle un être profondément maléfique tomberait amoureux. On voulait aussi faire plonger le spectateur dans la conscience d’un assassin, en jouant sur le fait que, contrairement au personnage féminin, le spectateur connaît la vraie nature du personnage du tailleur. Pour cela, on devait rigoureusement respecter le point de vue de Carlos pour raconter l’histoire, en nous concentrant uniquement sur des aspects factuels et en évitant toute description psychologisante. Nous voulions parler de l’absence totale de conscience du Mal, un point de vue assez inhabituel dans ce type de films.

Vous en êtes à votre quatrième collaboration avec votre co-scénariste Alejandro Hernández Díaz. Comment travaillez-vous ensemble ?

J’ai rencontré Alejandro pour la première fois vers la fin des années quatre vingt-dix quand j’enseignais la mise en scène à l’EICTV à Cuba. Alejandro était un des élèves les plus doués de la section Scénario et, quand j’ai eu l’idée de mon premier long métrage documentaire, El juego de Cuba, je lui ai proposé de l’écrire avec moi. Depuis, nous sommes devenus amis et nous travaillons toujours de la même façon : dès que nous avons trouvé une idée de départ, nous en parlons jusqu’à ce que nous arrivions à échafauder la colonne vertébrale de l’histoire et les concepts fondamentaux. Ensuite, nous écrivons soit à quatre mains, soit en alternance, en nous corrigeant l’un et l’autre jusqu’à ce que nous atteignions une voix commune. Même si je peaufine seul les dernières versions, je ne laisse jamais Alejandro à l’écart. À chaque étape du processus de création, je lui fais part de mes doutes et nous cherchons des solutions ensemble. Même lors du casting ou du montage, il intervient en tant que conseiller.

Donnez-vous un sens particulier au fait que Carlos mange de la chair humaine ?

Le film parle en filigranes de la barbarie et de l’obscurantisme de l’époque dans laquelle nous vivons. Dans des périodes de grandes confusions morales, comme c’est le cas aujourd’hui, des films tels que Amours cannibales apparaissent. Le capitalisme actuel est une nouvelle forme de barbarie : celle de l’impunité et du “tout est permis” pour son seul profit. On entend souvent dire aujourd’hui : « Tout ça, c’est que du business ». On s’est approprié, sans nous en rendre compte, une phrase que la mafia employait. Rien n’est jamais… “que du business”. L’humanité réclame sa place. La dignité de l’être humain aussi. Faire le portrait de Carlos, c’est faire le portrait de cette part de barbarie qui sommeille en nous.

C’est votre quatrième collaboration avec Antonio de la Torre, l’acteur principal d’Amours cannibales

Je n’avais pas fait le décompte, pour tout vous dire… Néanmoins je me suis aperçu, au fur et à mesure des films que nous avons faits ensemble, qu’il avait grandi en tant qu’acteur et qu’il avait exploré nombre de facettes de son art. Au départ, je n’étais pas sûr qu’Antonio puisse jouer un personnage comme Carlos, car il s’était surtout imposé dans des rôles où il avait beaucoup de dialogues. Mais il ne m’a fallu qu’une séance de travail avec lui pour que tous mes doutes soient dissipés et qu’il me persuade qu’il était capable de trouver comment jouer ce rôle avec profondeur et originalité.

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir Olimpia Melinte pour incarner Alexandra et Nina ?

Le casting pour ces deux rôles a été un peu plus compliqué, parce que je devais choisir une comédienne avec qui il y aurait à la fois une bonne alchimie avec Antonio et qui puisse jouer deux personnages très différents. Olimpia a surmonté toutes les épreuves que je lui avais imposées. Elle m’a démontré qu’elle était à la hauteur du défi, alors qu’elle ne parlait pas un mot d’espagnol avant de commencer le tournage. Quand on a tourné la séquence de la confession, elle l’a fait passer avec très peu de mots et très peu de gestes, ce qui, pour moi, est la marque des très grands comé- diens. On a juste fait deux prises, et elle m’a ému jusqu’aux larmes. A tel point qu’à la fin de la deuxième prise, je me suis approché d’elle, je l’ai serrée dans mes bras et je l’ai remerciée. Antonio et Olimpia sont allés au-delà de ce que je leur demandais. Le film leur doit beaucoup.

Votre chef opérateur a été plusieurs fois récompensé pour son travail sur la lumière du film. Quelles consignes lui avez-vous données ?

Je voulais un chef opérateur qui soit à l’écoute, qui ne raisonne pas qu’en termes d’éclairage. J’ai beaucoup insisté sur le fait que la lumière ne devait pas souligner les faits, mais qu’elle devait être un contrepoint à ce que l’on racontait. C’est une histoire d’amour dont on devait chercher la beauté. Et Pau a parfaitement compris ce que je voulais. La lumière a permis de rendre l’histoire plus complexe. J’applique le même raisonnement pour la composition des cadres. Je les choisis avec une extrême précision. La caméra doit être au service de l’histoire et exprimer son point de vue.

Vos choix concernant le son renvoient également à cette volonté de ne pas surligner ce qui se passe dans le film…

J’ai beaucoup réfléchi à la “mise en scène” du son pour ce film. Ce qu’on entend, mais qu’on ne voit pas. Le travail avec mon ingénieur du son, lors des prises de son direct, et mon mixeur, en post-production, a été très méticuleux de ce point de vue-là. Dans Amours cannibales, il n’y a pas de musique, mais il y a de la musique. Même si j’avais déjà choisi, lors de la préparation du film, certaines des compositions qui allaient souligner cette histoire, on a été encore plus loin avec mon monteur : nous nous sommes donnés comme consigne de ne réfléchir qu’en termes musicaux.

Qu’aimeriez-vous que les spectateurs retiennent du film ? Qu’ils ressentent ?

Idéalement, j’aimerais que le film les fasse réfléchir. Qu’il leur revienne en mémoire. En tant que réalisateur, j’essaye, très humblement, de leur faire ressentir ce que j’aime voir en tant que spectateur. J’aime, lorsque je regarde un film, que mes convictions soient ébranlées, qu’il reste “ouvert”. Je ne sais pas si j’ai réussi à le faire avec Amours cannibales, mais telle était mon intention. En tout cas, avec ceux qui s’attacheront à ce film.

 

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