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Aragon : " Pas un instant je n'ai pu penser que c'était un film historique..."

Dans une longue critique publiée dans le journal communiste "Ce soir", en 1938, le grand écrivain s'enhousiasme pour "La Marseillaise" de Jean Renoir. Pas une reconstitution, dit il, mais un "film actuel, et brûlant"...

J'ai vu La Marseillaise. On ne peut en parler comme d'un autre film; parce que rien ne servirait d'en raconter l'histoire, trois ans de notre histoire, et qu'on trahirait ainsi le film dont pas un instant je n'ai pu penser que c'était un film historique. Le grand miracle de Jean Renoir, et qui s'inscrit en face des "reconstitutions" d'Hollywood comme la condamnation d'un genre faux et académique, c'est d'avoir fait, malgré les costumes, malgré les décors, malgré le thème, de La Marseillaise, un film si actuel, si brûlant, si humain, qu'on est pris, emporté, entraîné pendant plus de deux heures comme si c'était notre propre vie qui se débattait là sous nos yeux. Et, de fait, c'est notre propre vie.

Un peuple naît à la conscience de ses droits et à celle de ses devoirs à peu près de la même façon à cent cinquante années de distance (...)

L'art de Jean Renoir (...) rejoint la grande tradition de la peinture française des frères Le Nain et Gustave Courbet. Je me suis souvenu d'une route de Normandie dans Madame Bovary, d'un paysage de la Forêt Noire, de La Grande illusion, quand dans un champ labouré piètent les pigeons qui dévorent les graines d'un paysan hâve et mal rasé. C'est ce réalisme lumineux des choses telles qu'elles sont qui fait qu'arrivant au cinéma sans savoir ce qu'on y joue, on reconnaîtra toujours, après deux images, que le film qui passe est de Jean Renoir. Art fait de mesure et d'émotion. Art plus sensible que jamais où un humour bien particulier sauve à chaque instant de l'excès des simplifications ces pages de l'existence quotidienne d'un peuple. Il y aurait une longue étude à faire de l'humour de Renoir dans tous ses films : les figures des Marseillais, le peintre patriote qui a quitté les sujets à bergères pour les tableaux tirés de l'histoire gréco-romaine, le sympathique Bonier qui incarne le rouspéteur de chez nous (...)

Il faudrait, l'humour aidant, parler particulièrement de cette scène irrésistible où un instructeur montre aux volontaires républicains le maniement en douze temps du fusil à triangle. Irrésistible comme Charlot. Et le curieux est que j'en même temps que je riais, je sentais que c'était là une scène capitale et chargée de sens, et je pensais au grand livre que vient d'écrire André Malraux, L'espoir, dont le thème essentiel est la naissance du nouvel ordre de la discipline républicaine, de l'armée de la liberté qui se forme et s'éduque... Le héros de La Marseillaise, c'est le peuple de France, mais c'est aussi Bonnier, qui, à Marseille, disait de La Marseillaise qu'on ne la chanterait plus quinze jours plus tard, mais qui en fait sa gloire en la chantant à Paris, lui qui sera tué le 10 août devant les Tuileries. C'est Bonnier, l'indiscipliné qui apprend, tout comme un autre, mieux qu'un autre, la manoeuvre en douze temps de ce cochon de fusil.

Il faudrait surtout retrouver ici le mouvement qui vous entraîne, qui fait passer du sourire aux larmes (...)

La scène prodigieuse où la famille royale, au matin du 10 août, pressée par le syndic Roederer (et c'est Jouvet qui a fait là d'un personnage épisodique une création magistrale) de se mettre sous la protection de l'Assemblée, quitte les Tuileries, c'est peut-être le plus haut point de l'art cinématographique contemporain. Grandeur et désarroi, petitesses aussi d'une vie de famille mêlée aux minytes tragiques de cette aube d'un monde nouveau qui rendent très petits les romans psychologiques les plus fameux. Et dans l'allée des Tuileries, le Dauphin ne peut s'empêcher de jouer avec les feuilles mortes...

Je me fais l'effet de parler à des aveugles, car vous n'avez pas vu La Marseillaise, vous autres. Mais vous allez la voir."

Aragon

(Ce soir - 10/2/1938)