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Jason Buxton : "J'aime qu'un personnage lutte pour faire entendre sa voix et maintenir son intégrité"

Le réalisateur canadien ausculte le malaise adolescent tout autant qu'un système judiciaire et social qui se retourne contre eux. "Nous vivons dans une culture de la peur", explique-t-il...

Qu’est-ce qui vous a motivé à raconter cette histoire en particulier ?

J’étais interpellé par ce type de faits divers dont on entend régulièrement parler dans les actualités. Des jeunes qui se font arrêter pour avoir écrit sur Internet des propos à caractère menaçant, souvent accompagnés d’images violentes liées à leur milieu de vie. Au Canada, grâce à la loi sur les jeunes contrevenants, l’identité des jeunes est protégée et il est interdit de la rendre publique. En revanche, à cause de cette même loi, les jeunes qui sont soupçonnés de méfaits n’ont pas la possibilité de raconter leur version des faits.

Les seuls points de vue pris en compte sont ceux des autorités, de la police, de la direction des établissements scolaires et des médias. Même si la population locale des communautés où se sont déroulés de tels faits sait parfaitement qui est en cause, cet ostracisme bien réel qui frappe les jeunes de plein fouet, est très destructeur. Une loi destinée à protéger les jeunes se retourne finalement contre eux. C’est cet aspect qui m’a fasciné.

Croyez-vous que la sécurité préventive, le thème central de votre film, soit une préoccupation majeure de nos sociétés contemporaines ?

Absolument. Nous vivons dans une société qui accorde de plus en plus d’importance à la sécurité. Cette culture de la peur motive une grande partie des décisions prises par les instances qui nous gouvernent. Ce qui m’inquiète dans cette dérive, c’est qu’on finisse par ne plus tenir compte des faits, au cas par cas.

Quand j’étais adolescent, l’expression "Je vais te tuer !" était très répandue, mais comme ce genre de menace était généralement lancée dans la rue ou par la fenêtre d’une voiture en marche, cela ne pouvait jamais servir de preuve en cour de justice. Aujourd’hui, si de tels propos se retrouvent sur Internet, cela devient une preuve légale. Il y a à peine quelques années, on assistait encore aux premiers balbutiements d’Internet et beaucoup d’adolescents se sont laissés piéger par la facilité avec laquelle ils pouvaient exprimer leur ressenti "en ligne".

Votre film traite notamment de la Justice et des citoyens injustement accusés. Plusieurs scènes se déroulent dans une cour de justice. Avez-vous voulu ainsi enraciner votre film dans la culture nord-américaine où le genre du thriller juridique est plus répandu qu’ailleurs ?

En fait, c’est plutôt le contraire. Je voulais à tout prix éviter le ton mélodramatique de certains de ces thrillers juridiques. Ces scènes de cour étaient, pour ainsi dire, un mal nécessaire. J’ai fait beaucoup de recherches sur le système judiciaire canadien et j’ai tenté de rendre ces scènes les plus réalistes possible, notamment sur l’aspect de la procédure judiciaire. Dans les jours qui ont précédé le tournage, j’ai pris soin de retravailler ces scènes pour éviter justement de tomber dans les stéréotypes.

Quelles oeuvres, abordant le même sujet, ont influencé votre écriture ?

Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller est une oeuvre qui traite du même thème, mais elle ne m’a pas directement influencé. Je suis attiré par les histoires où le personnage principal lutte pour faire entendre sa voix et maintenir son intégrité, face à l’adversité. Un thème que l’on retrouve notamment dans Le Cercle des poètes disparus ou encore Les Évadés, deux films qui m’ont accompagné pendant le développement de Blackbird.

Pouvez-vous citer quelques-unes des influences qui ont éclairé votre travail sur Blackbird ?

Ma chef opératrice, Stéphanie Weber Biron et moi-même, apprécions beaucoup le travail des frères Dardenne, tout comme le film Fish Tank d’Andrea Arnold.

À quoi se réfère le titre Blackbird ?

Pour moi, c’est une allégorie de l’aliénation. Tous les personnages du film, et pas seulement Sean, sont des parias dans leur communauté. Chacun, de manière différente, souffre d’isolement. Le titre évoque à la fois la désolation et une solitude presque pathologique.

Pourquoi avoir choisi Connor Jessup, révélé dans la série télévisée de science-fiction Falling Skies pour incarner le rôle titre ?

Je n’avais jamais entendu parler de lui, jusqu’à ce qu’on m’envoie la vidéo de son audition. En fait, quand j’ai commencé à travailler sur le projet de Blackbird, Connor devait avoir environ douze ans ! Il a aimé le scénario et s’est tout de suite identifié au personnage. C’est véritablement le propos de l’histoire qui l’a motivé à accepter le rôle.

Au moment du tournage, il avait seize ans et j’ai été surpris de l’intensité avec laquelle il s’est investi dans le rôle. Quelques jours avant que l’on commence à tourner en Nouvelle-Écosse, nous avons passé du temps ensemble et je tenais à le mettre en garde contre la tentation de trop chercher à intellectualiser le rôle, mais c’est sa façon de travailler.

Connor est un acteur très technique et très concentré. Quelques secondes avant la prise, il pouvait être en train de blaguer sur le plateau, puis instantanément se fondre dans la peau du personnage et en ressortir sitôt la prise terminée. J’ai rapidement compris quel type d’acteur il était. Son apport créatif au rôle est indéniable. En prenant la décision de travailler avec un acteur de seize ans, je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un d’aussi motivé. Connor savait précisément ce qu’il voulait faire ressortir du personnage de Sean.

Comment avez-vous choisi les autres acteurs ?

J’ai fait passer beaucoup d’auditions à travers tout le Canada, avec l’aide de Jon Comerford et Brian Levy, mes deux directeurs de casting. Dès le début, j’ai pris le parti d’explorer toutes les pistes. Nous avons notamment découvert Alex Ozerov. un jeune acteur débutant, doué d’une rare intuition pour le cinéma qui est fanstastique dans le rôle de Trevor. Quant à la formidable Alexia Cast, qui vient notamment de donner la réplique à Tom Cruise, dans Jack Reacher, elle n’a que dix-huit ans et possède déjà une impressionnante feuille de route.

J’ai également choisi de travailler avec Michael Buie (qui joue le père de Sean). Il possède ce don remarquable d’arriver à convaincre le public qu’il n’est pas en train de regarder jouer un acteur, mais bien d’être en présence d’un personnage réel. Dans l’ensemble, je dois énormément à tous les acteurs qui se sont tant investis dans le film.

Vous avez été co-lauréat du prix du Meilleur film canadien au Festival de Toronto, avec Antiviral, de Brandon Cronenberg. Voyez-vous des similitudes entre vos deux films ?

Les deux films ne se ressemblent pas du tout. Je pense que c’est pour cela qu’ils se sont partagés le prix du meilleur film. Je crois que cela reflète la grande diversité du nouveau cinéma canadien.