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Joachim Lafosse : "J'ai toujours été deux"

VIDEO | 2016, 14' | Avec L'Economie du couple, à voir en salles à partir du 10 août 2016, Joachim Lafosse retrouve l'intimisme de Nue propriété (2007). Au coeur d'une vaste maison, face à leurs filles jumelles, un couple en voie de séparation se déchire pour se répartir leurs biens communs et la garde de leurs enfants. Le cinéaste belge explore les échanges de ce duo moderne, marqué par la disparition du désir et l'obsession de l'argent.

 

D’où est née l’idée du film ? Comment l’avez-vous écrit ?

L’idée est venue d’une rencontre avec Mazarine Pingeot et d’une envie de filmer le couple. Nous avions tous les deux le désir de montrer les émotions, très fortes, qui sous-tendent les conflits conjugaux et dont l’argent est très souvent le symptôme. Mazarine a l’habitude d’écrire en binôme avec une autre scénariste, Fanny Burdino. Je travaillais de mon côté avec Thomas van Zuylen. Elles faisaient une version et nous l’envoyaient. Nous la retravaillions et la leur renvoyions. Et ainsi jusqu’à la préparation du film. À partir de là, je n’ai plus travaillé qu’avec Thomas et les comédiens.

En ce qui me concerne, l’écriture n’est vraiment terminée qu’une fois le film tourné. Pour être juste, il faut chercher et essayer en permanence ; et, surtout, réussir à se débarrasser des idées pour permettre l’incarnation. L’écriture doit aussi appartenir aux acteurs pour qu’ils puissent s’emparer du jeu avec justesse et le film ne serait pas ce qu’il est sans leur apport.

Pourquoi avoir souhaité opposer un couple d’adultes à des jumelles ?

Il y a des années que je voulais mettre en scène un couple qui se sépare face à un couple d’enfants jumeaux : dès leur naissance, et malgré le fantasme que l’on peut avoir lorsqu’on est amoureux de parvenir à former un couple gémellaire, leurs parents se trouvent confrontés à ce qu’ils ne seront jamais. Moi-même jumeau et demi-frère de jumeaux, j’ai vécu cela à travers ce que nous ont raconté mon père et ma mère, puis mon père seul lorsqu’il a refait des jumeaux avec une femme qui était elle-même une jumelle. C’est notamment ce que j’espère avoir filmé à travers la scène de la danse lorsqu’ils sont tous les quatre.

On sent les deux petites filles très perturbées par la situation. En même temps, elles se montrent plutôt compréhensives vis-à-vis des règles très strictes imposées par Marie à Boris, comme vis-à-vis des transgressions du père...

En effet, Marie semble fixer les règles. Toutes les règles. Or, Boris, en n’en fixant aucune, n’impose-t-il pas aussi d’une autre façon sa propre règle ? Aucun d’eux ne parvient à créer un terrain de jeu commun. Il y a un côté infantile dans leurs querelles.

Winnicott dit : « La catastrophe a toujours eu lieu avant » : c’est intéressant d’observer les adultes en fonction des enfants qu’ils ont été et des disputes de récréations qu’ils ont eues. Mais je veux éviter de parler de l’un ou de l’autre. C’est aux spectateurs de prendre parti - ou non d’ailleurs… Le film permet cela.

La mère de Marie, qu’interprète Marthe Keller, milite, quant à elle, pour une réconciliation du couple.

Elle est dans la logique de sa génération. Elle prône une forme de compromission qu’est l’amitié en amour.

J’ai envie de penser que l’amour est différent : on vit avec quelqu’un parce qu’on le désire. Or, le désir est, par définition, la chose la plus complexe, la plus risquée et la plus inconfortable qui soit. Le personnage joué par Bérénice Béjo envisage qu’il soit possible de vivre autrement que ses parents. C’est une femme qui s’émancipe.

Durant la scène de la danse puis du coucher, on sent que les enfants ont un immense plaisir à pouvoir dire « Papa, Maman » en même temps.

J’ai été un enfant du divorce mais je suis en même temps un père du divorce. C’est un atout pour envisager le possible et c’est aussi un inconvénient parce qu’on ne peut pas ne pas voir la tristesse que cette situation représente. Une séparation est toujours un échec.

Mais le film laisse entrevoir qu’il y a du possible.

Malgré les conflits du couple, il circule en effet énormément de sentiments entre les deux personnages.

Oui, ce n’est pas un film tragique. Le tragique a peut-être longtemps été pour moi une manière de me défendre face à l’existence et je suis heureux de dévoiler cette tendresse qui anime les personnages ; ils se déchirent et, malgré tout, ils ont encore des choses à faire ensemble. Si le spectateur en arrive à se demander comment il est possible de dénouer ce type de situation avec l’envie de prendre soin de l’autre, j’aurai atteint mon but.

Parlez-nous du choix des comédiens.

Le casting est toujours un moment compliqué : je passe par beaucoup de doutes et peux souvent faire marche arrière ; il n’est vraiment terminé que lorsque les acteurs sont sur le plateau et que l’on tourne le film. Une fois là, je n’ai jamais regretté mes choix.

Est-ce parce qu’elle a un père et un mari réalisateur ? Bérénice Béjo est une complice incroyable : elle est vraiment avec l’auteur. C’est une grande actrice - touchante, très impressionnante. Bérénice n’est pas une star et c’est pour ça qu’elle est aussi juste dans le film ; elle est « dans la vie ».

Cédric Kahn a apporté toute sa finesse et son intelligence au personnage de Boris - pas seulement grâce à son jeu, mais aussi grâce à sa réflexion sur ce couple. Nous n’étions pas toujours d’accord, nous avons parfois lutté, mais cette lutte a porté le film. Comme je l’ai souligné, j’écris toujours mes films avec mes acteurs.

De quelle manière cela se traduit-il sur un plateau ?

Je vois le metteur en scène comme une éponge : il n’est pas là pour que les personnages lui ressemblent mais pour rendre le film le plus complexe possible. Pour aller vers cette complexité et la faire vivre, mon travail est d’entendre les gens, de reconnaître leurs points de vue différents sur une histoire et de les pousser à être les plus proches d’eux-mêmes, les plus subjectifs. Ensuite, la balle est dans mon camp et je dois essayer de faire ma cuisine avec ça.

Dans L’Economie du couple, j’ai construit et déconstruit de nombreuses scènes pour finalement parvenir à un résultat très proche de ce que j’avais imaginé mais peut-être avec un ton plus juste : sur le plateau, je faisais part de mes doutes aux acteurs. Je n’hésitais pas à leur dire que je cherchais et je leur demandais de me faire des propositions. C’était assez compliqué pour eux puisque, dans un premier temps, je leur faisais croire qu’ils étaient libres et que, dans un second, ils comprenaient que je ne leur laisserais pas la responsabilité du choix. C’est très frustrant ; il leur a fallu beaucoup de générosité pour accepter cela. J’espère qu’ils savent et qu’ils sentent tout ce qu’ils ont apporté au film. On n’est jamais fertile tout seul…

Aviez-vous demandé aux acteurs de visionner des films en particulier ?

Un seul – Qui a peur de Virginia Woolf ?, de Mike Nichols. Je leur ai dit : « Nous sommes dans un lieu unique qui nous oblige à trouver le cinéma. Mon rêve serait que vous soyez aussi libres que ce que Mike Nichols a réussi à faire avec Elizabeth Taylor et Richard Burton ». Ce film est pour moi une référence magnifique.

La maison constitue vraiment un personnage à part entière …

C’est un outil dramatique formidable : elle est l’incarnation de ce que ce couple a eu envie de construire ensemble et de l’investissement de chacun ; la preuve tangible de ce qui a été désiré auparavant, mais qui ne l’est plus.

Une sorte de miroir…

Et c’était passionnant de pouvoir discuter avec Olivier Radot, le chef décorateur avec lequel j’avais déjà travaillé sur Les Chevaliers blancs, de la manière dont un décor pouvait réussir à représenter l’amour qui se vit si difficilement dans le film.

Qu’est-ce qu’une maison dans laquelle on a vécu heureux ? Selon moi, elle doit symboliser l’altérité. Ce n’est pas un lieu où l’on achète tous les objets ensemble, mais, au contraire un espace où chacun peut y amener ce qui compte pour lui en réussissant à faire coexister ces objets. J’espère que le décor raconte cela.

La maison s’est imposée, exactement comme un acteur s’impose dans un film. Il était important qu’elle ait une cour. Nous filmions un huis clos, il fallait un peu d’air.

Après Les Chevaliers blancs, et avec ce film, vous revenez à un registre intimiste…

Le couple est sans doute la grande affaire de ma vie. J’ai toujours été deux. Comme tout jumeau, j’ai dû sortir de la fusion gémellaire, ce qui n’empêche pas que, devenu adulte, je reforme un couple avec la femme que j’aime.

À quarante ans, c’est important pour moi de ne plus cacher l’importance que cela représente à mes yeux, de dire la possibilité du couple. Je mets cela en scène à travers une histoire triste mais cette histoire dit aussi combien le couple est une émotion, un lieu où il y a de l’affection possible.

Enfant, mon père, photographe, me disait : « Un photographe est quelqu’un qui partage son regard avec les autres et qui assume la particularité de son regard ». Avec ce film, j’ai vécu le plaisir d’avoir des acteurs qui m’ont laissé les regarder et qui m’ont permis, grâce à leur travail, de montrer au public une part de ce regard que je me connaissais mais que je ne parvenais pas à dévoiler.