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Juho Kuosmanen, perdre pour gagner

VIDEO | 2016, 7' | Prix Un Certain Regard du Festival de Cannes 2016, Olli Mäki retrace la préparation du boxeur finlandais pour la finale des championnats du monde en 1962. A rebours du film de boxe "traditionnel" à la virilité exacerbée, le premier long-métrage de Juho Kuosmanen observe moins un héros qu'un homme qui s'émancipe du succès pour trouver son chemin vers l'amour.

Olli Mäki est en salle depuis le 19 octobre 2016, dépêchez-vous d'aller découvrir au plus vite le plus doux et léger des films de boxe !

 

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Une vie difficile (1961) de Dino Risi

In the soup (1992) d'Alexandre Rockwell

Robert Mitchum est mort (2010) d'Olivier Babinet et Fred Kihn

Esprit d'équipe (2005) de Robert I Douglas

Looking for Eric (2008) de Ken Loach

 

ENTRETIEN AVEC JUHO KUOSMANEN :

 

Quand avez-vous entendu parler de l’histoire du combat d’Olli Mäki pour le championnat du monde et de son idylle avec Raija alors qu’il s’entraînait ? Qu’est-ce que vous a donné envie de faire un film là-dessus ?

Juho Kuosmanen : J’ai rencontré Olli et Raija à Kokkola en 2011. Olli est aujourd’hui à un stade avancé de la maladie d’Alzheimer, mais il se souvient toujours de ses vieilles histoires. Il m’a raconté son combat pour le championnat du monde 1962 et lorsqu’il a terminé en disant : “Ça a été le plus beau jour de ma vie,” il a eu un sourire qui m’a poussé à lui demander, incrédule, “Comment ça ?” C’est là qu’il m’a parlé de la bague de fiançailles qu’il avait achetée ce jour-là avec Raija. Jolie histoire, ai-je pensé, mais un peu trop classique pour être racontée. Les semaines ont passé et l’histoire d’Olli restait gravée dans mon esprit. Pourquoi avait-il acheté cette bague le même jour ? Je ne connais pas grand chose à la boxe, mais il est évident pour moi que si vous vous préparez à disputer un championnat du monde, vous devez être concentré à 100% sur le match. Acheter une bague de fiançailles le même jour semblait totalement impensable.

Ensuite, quand j’ai commencé à creuser davantage l’histoire d’Olli, j’ai réalisé qu’elle était pleine de détails magnifiques et de complexité, ce qui la faisait sortir de l’ordinaire et la rendait unique. L’art est dans les détails, dit-on. Assez vite, j’ai compris que l’histoire d’Olli ne parlait pas seulement de perdre un combat et de gagner l’amour. En fait, il ne s’agissait ni de gagner ni de perdre, mais de trouver son propre chemin vers le bonheur indépendamment des attentes extérieures.

En un sens, le combat, et la participation d’Olli, était un choc entre deux visions du monde - un communiste d’une petite ville finlandaise sous pression pour devenir une star dans la machine du show business américain. Dans les jours qui ont précédé le combat, Olli a compris que “la définition de quelqu’un d’autre ne peut pas mesurer l’état de mon âme”, comme a magnifiquement dit Malvina Reynolds. Il a pris sa décision avant que le combat ait lieu et il a choisi le monde où les gens se caressent au lieu de se tabasser. Olli Mäki a dit qu’il n’avait jamais aimé le monde de la boxe professionnelle et je crois que le jour où il a perdu le combat pour le championnat, il a compris qu’il pouvait vivre sa vie sur la base de ses propres priorités et non selon les attentes de quelqu’un d’autre. Et c’est notre histoire, l’essence de la quête spirituelle de notre protagoniste.

Dans l’imaginaire populaire, Olli Mäki est-il considéré comme un héros national ou un raté national ?

S’il n’est pas un héros national, il est en tout cas un héros de la classe ouvrière. D’une manière générale, il est certainement considéré comme l’un des meilleurs boxeurs originaires de Finlande. Après sa défaite face à Davey Moore, Olli Mäki a continué à boxer jusqu’en 1973, il a remporté le championnat d’Europe en 1964, il a donc disputé de bons matches et laissé un héritage qui a effacé en partie le souvenir de sa grande défaite de 1962 dans la conscience nationale.

Certaines personnes disent qu’Olli Mäki n’était pas assez ambitieux, qu’il n’avait pas le bon profil pour être un grand boxeur, qu’il était trop gentil, trop ‘brave type’. Cette réputation vient entre autres du fait qu’Olli refusait de mettre son adversaire K.O. Il pensait qu’il n’y avait aucune raison de le faire si le combat semblait déjà gagné. Donc parfois les choses qui font de vous une personne meilleure ne sont pas celles qui vont vous conduire au sommet de votre sport.

Quelle est votre relation avec le vrai Olli Mäki maintenant, et a-t-il participé au film ?

On s’est vus plusieurs fois avec Olli et Raija. Malheureusement, Olli est assez sérieusement malade, en tout cas suffisamment pour ne pas être totalement conscient du film. Raija est vraiment une belle personne et elle nous a été d’une grande aide. Ils sont venus plusieurs fois sur le tournage et d’ailleurs on les voit dans le film, dans le tout dernier plan. Les vrais Olli et Raija passent devant nos personnages et le personnage de Raija dans la fiction demande : “- Tu crois qu’on va devenir comme eux ? - Tu veux dire vieux ? - Oui, et heureux. - Bien sûr que oui”, dit Olli, joué par Jarkko Lahti.

Comment avez-vous mis le casting sur pied et avez-vous utilisé des techniques spécifiques sur le tournage ?

Pour moi le casting est la base du travail d’un réalisateur. On a fait un casting énorme pour ce film, mais au bout du compte, pour les trois personnages principaux, on a pris ceux que j’avais en tête depuis le début. Je pense que ce groupe a le même genre de dynamique que les gens dans le film, en tout cas il était très facile de les voir devenir ainsi.

Eero Milonoff (rôle d’Elis Ask, l’entraîneur personnel d’Olli Mäki), est un acteur finlandais connu. Je ne le connaissais pas personnellement avant ce film, mais je suis très heureux qu’on ait travaillé ensemble. Il vient d’Helsinki et il a plus d’expérience qu’Oona ou Jarkko, qui jouent Raija et Olli. Eero est un acteur extrêmement investi, il m’appelait environ deux fois par jour pour parler de ci ou de ça. Et pendant les derniers jours de repérage, il venait tout le temps avec nous. Eero est assez intelligent pour comprendre que le temps passé avec l’équipe aide à faire bien son travail ensuite. Il ne s’agit pas seulement de répéter son propre rôle. Peu à peu, on découvre le style d’humour ou la vision du monde à l’œuvre derrière la caméra, et c’est plus facile de la servir quand on le sait.

Oona Airola (rôle de Raija Jänkä) joue pour la première fois au cinéma. Elle a un grand sens de l’humour et c’est une interprète très charismatique. Elle vendait des billets dans la billetterie d’un théâtre et je crois qu’elle était plus intéressante que les pièces qu’on y jouait. Oona a fait un énorme travail pour arriver à avoir le genre de présence qui donne l’impression qu’elle ne joue pas du tout. Trop souvent, dans les critiques de films, les performances masculines sont considérées comme le résultat d’une persévérance et d’un travail acharné et les performances féminines perçues comme un don de la nature, que les actrices ne font rien du tout, il se trouve juste qu’elles ont une belle présence. Mais je vous assure que le rôle d’Oona a été construit avec intelligence et grâce à un dur travail. En tant que débutante, ça n’était pas évident pour elle d’être totalement naturelle, mais elle a fait un travail formidable.

Jarkko Lahti (Olli Mäki) a beaucoup joué au théâtre, mais c’est son premier grand rôle au cinéma. Jarkko est originaire de Kokkola, comme Olli Mäki. C’est aussi, comme Oona et Eero, un acteur très consciencieux. Il a commencé à boxer dès que je lui ai dit que j’envisageais de faire un film sur Olli Mäki et qu’il pourrait en être. Et en plus de ça, il a fait deux combats amateurs et perdu beaucoup de poids pendant le tournage. Bien sûr, c’est important de faire ces expériences quand on se prépare pour un rôle très physique, mais je trouve qu’il est tout aussi important de perdre du poids, car ça permet de se défaire du bouclier qui vous sépare de la caméra. Au théâtre, la position d’un acteur est différente, on contrôle toute la scène, mais au cinéma c’est le contraire. Jarkko a eu quelques années pour se préparer au rôle et je pense qu’il l’a fait à la perfection.

Jarkko et moi venons de la même rue et on allait ensemble à l’école. Une fois, je lui ai lancé une boule de neige et il m’a frappé à la tête avec une pompe à vélo en métal. 20 ans plus tard, je lui ai demandé de jouer un rôle dans mon court-métrage The Citizens, dans lequel il y avait une scène où il devait se battre avec un type beaucoup plus grand. Et quelques années après, je lui ai demandé de jouer ce rôle de boxeur qui se fait tabasser. Donc je pense que j’ai pris ma revanche.

C’est un film basé sur les personnages. On a commencé par développer la mise en scène avec les acteurs et ensuite on a réfléchi aux raisons et aux possibilités de déplacements de caméra, au fait de changer quelque chose si nécessaire. On a tourné les scènes en utilisant de longues prises, du début à la fin et un peu au-delà, et on a fait ça plusieurs fois avec différents objectifs. En général, on ne fait pas de retakes. Et on ne se soucie pas trop des erreurs, c’est essentiel de ne pas travailler dans la peur des erreurs, sinon on finit par prendre des décisions ennuyeuses. Je ne donne pas de directions fortes aux acteurs, il s’agit plutôt d’avoir une ambiance sur le plateau qui aille dans la bonne direction. En relâchant un peu le contrôle, on obtient des détails et des surprises intéressants et ça aide à garder la scène vivante.

Pourquoi et à quel moment avez-vous décidé de tourner le film, qui se situe en 1962, en noir et blanc et en 16 mm ?

Deux mois avant le tournage. On a testé un tas de supports différents, pellicule et numérique, mais c’est la Kodak Tri-X qui avait la bonne texture. C’est de l’inversion noir et blanc, un support très caractéristique. Ce n’est pas juste l’aspect mais le ressenti. Tout ce qu’on a tourné sur ce film a un feeling du début des années soixante. Après avoir regardé les tests, la décision a été facile. On a eu le sentiment qu’avec ce support, le film ramènerait le public dans les années soixante et qu’on n’aurait pas besoin de souligner l’époque par des gros plans d’objets caractéristiques, de voitures ou de coiffures.

On a dû commander tout le stock de pellicule qu’il y avait en Europe, puis tout ce qu’ils avaient aux États-Unis, et Kodak a dû en produire un peu plus. Je crois que ce n’était pas une pellicule destinée au cinéma. On l’utilisait pour les news dans les années 60 et 70.

Pourquoi le combat de boxe pour le championnat et la boxe en général occupent-ils aussi peu de place dans le film ?

On voulait se concentrer sur les choses cachées. Le film parle plus des coulisses que de la scène. Je voulais montrer la boxe comme faisant partie de la vie quotidienne, ne pas la placer au-dessus comme une chose symbolique ou plus importante que les autres scènes. Ce qui va de pair avec le sujet du film.

Et aussi, sachant que Rocky 7 se tournait au même moment et qu’ils allaient se focaliser sur les scènes de combat, on était libre de se concentrer sur les échanges de regards et les scènes de cerf-volant.

J’ai vu énormément de films sur la boxe et certains d’entre eux m’ont presque donné envie de changer de sujet, mais il y en avait aussi des bons. Avec mon directeur de la photo on a visionné des classiques du cinéma vérité des années 1960, qui sont plus ou moins devenus notre référence visuelle.

Pensez-vous que le monde du cinéma ressemble parfois à celui de la boxe professionnelle ?

Absolument. Plus on a besoin d’argent, plus on a besoin de serrer des mains. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles il y a tant de films sur la boxe, c’est que les deux se ressemblent. Bien sûr, la boxe est un sport très cinématographique, mais en tant que réalisateur il est aussi facile de se mettre dans la peau du protagoniste. Finalement, on est seul sur le ring et il y a toujours l’éventualité de se faire méchamment frapper.

Il est impossible de réaliser quelque chose qu’on ne comprend pas. Je n’en sais pas tant que ça sur la boxe, mais c’était facile pour moi de comprendre notre protagoniste dans les situations où il se trouvait. Moi aussi je l’ai fait, serrer des mains et promettre des choses que je ne devrais pas promettre.

Selon moi, ce film parle autant de cinéma que de boxe. J’avais l’impression qu’avec cette configuration, ce serait facile de passer par les mêmes émotions que celles que j’éprouvais en tant que cinéaste. Je pouvais faire un plan plus large et me moquer gentiment de ma crise existentielle. Mais c’est juste mon point de vue personnel, ce n’est pas une chose encodée dans le film que le public est censé découvrir. J’espère que chacun a ses propres réflexions.

Votre film recrée de manière frappante la sensation du début des années 1960, mais au-delà de la nostalgie il y a une vitalité et un point de vue modernes. Comment avez-vous navigué entre film d’époque et réalisation contemporaine ?

Je n’ai jamais voulu faire un film d’époque et on n’a pas été trop tenté par la nostalgie. L’idée était de faire un film contemporain qui ressemble à un vieux film. La pellicule a été d’une grande aide. On a pu se reposer dessus pour avoir la sensation des années 1960, sans avoir à la faire ressortir nous-mêmes. On a filmé le plus possible en extérieurs et la fête foraine a été notre seule scène en studio.

Les décors, les costumes et le maquillage étaient authentiquement années 1960 mais on a fait très attention de ne pas trop insister là-dessus. Les figurants portaient des costumes style années 1960, alors que nos personnages principaux étaient plus intemporels. Une fois que le plateau était prêt et que les caméras tournaient, on réalisait un film contemporain. Nos références venaient plus du documentaire que de la fiction.

Est-ce qu’Olli Mäki vous a intéressé en tant que figure qui ne cadrait pas avec le stéréotype macho du boxeur ?

Les contradictions sont toujours intéressantes. Joyce Carol Oates a écrit dans son essai De la Boxe que “la boxe est une célébration de la religion perdue de la virilité, d’autant plus incisive qu’elle a été perdue.” On a beaucoup joué avec ce fait.

J’aimais l’idée qu’ils ont le mauvais personnage principal dans le documentaire qu’ils font dans le film. C’est drôle de penser qu’ils tentent de faire de ce petit homme sensible et mal à l’aise devant une caméra un héros traditionnel de la boxe.

Une grande part de la comédie vient de cette situation du ‘mauvais homme au mauvais endroit’, et c’était amusant de jouer avec l’image habituelle du boxeur en opposition aux émotions intimes d’Olli. Olli était le personnage parfait pour ça. C’était aussi stimulant d’écrire un personnage principal qui veut simplement qu’on le laisse tranquille. Et au final, on ne suit pas la façon dont Olli va changer, mais on espère qu’il va rester comme il est.

À vos yeux, que peuvent-nous dire le film et l’histoire d’Olli Mäki sur la vie, la culture ou la société d’aujourd’hui ?

Il est toujours bon d’arrêter de penser que ce qui compte, c’est le but final. Nous sommes entourés de publicités glorifiant le succès, mais on devrait d’abord savoir de quoi on parle quand on parle de succès.

Je crois que ce qui était exceptionnel dans les années 1960 est devenu quelque chose de quotidien. Le besoin d’atteindre le ‘succès’, de faire parler de soi, et tout ce qui tourne autour de l’image publique des gens, ne sont pas des questions réservées aux célébrités de nos jours.

Nous vivons dans un monde très compétitif. En Finlande en tout cas, les gens sont très préoccupés par ce que pensent les autres et si nous sommes bien notés dans des statistiques, c’est toujours dans les médias. La compétition est essentielle dans le sport, j’adore ça, mais quand ça devient le quotidien, ça détruit la beauté de la vie.