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Mario Brenta : "J’aime être disponible à la beauté d’un nuage qui passe dans le ciel."

VIDEO | 2014, 15' | A 19 ans, Mario Brenta rencontre Ermanno Olmi, l’auteur d' Il Posto, de L'Arbre aux sabots (Palme d'or 1978) et La Légende du Saint-Buveur. Grâce à lui, il devient assistant-réalisateur puis réalise, en 1974, un très beau premier film : Vermisat. Depuis, la France a eu peu de nouvelles de Mario Brenta. Seul Maicol (1988), réalisé entièrement à l’intérieur d’une structure coopérative (1), est parvenu jusqu’à nous. Barnabo des montagnes est son troisième long métrage... en trente ans !

« Si on est un peu honnête, il faut travailler quand on a quelque chose à raconter, un petit message à donner. Sinon, ça devient du professionnalisme». Pourtant, il n’a pas arrêté de tourner. Surtout des documentaires. «Ce n’est pas de la fiction... mais ce n’est pas rien !», dit-il en souriant. «Et c’est plus fort que moi, même dans un film de commande, je suis tenté de découvrir — et de faire découvrir - des choses inattendues». Tous ses films ont, en effet, la même sensibilité : une sorte d’extrême pudeur et d’entêtement à être au plus près d’une vérité des sentiments. Sans artifice.

Barnabo des montagnes est l’adaptation d’un roman de jeunesse de Dino Buzzati, publié en 1959. «C’est un récit qui s’inscrit dans la tradition des contes et légendes de la montagne. Barnabo est un intellectuel. Même s’il est né au pied des Dolomites, il ne fait pas partie de ce monde. Les romans de Buzzati, leur style, font partie des plus belles émotions de ma vie, mais, en écrivant le scénario, c’est à sa peinture que j’ai pensé ; une peinture de faux naïf où la Nature est redécouverte par les yeux d’un citadin.

Mais, pour respecter l’écrivain, il m’a fallu d’abord trahir le roman. L’épisode de la campagne par exemple est très court dans le livre et les personnages sont très différents. Pour retrouver au tournage le plaisir que j’avais eu à la lecture, j’ai dû nourrir le scénario de ma propre mémoire, de mes propres sensations. Puis le temps présent a pris le pas sur mes souvenirs».

Barnabo des montagnes est bien devenu un film de Mario Brenta. Il témoigne de son goût pour filmer les paysages. Avec leur lumière (naturelle) et avec leur mystère (les hommes y sont des silhouettes, des bruits fugitifs).

« Dans tous mes films, la Nature est un élément primordial. Les lieux que je filme ici sont d’ailleurs ceux où j’ai passé toute mon enfance. Et mon père, qui était colonel des chasseurs alpins, était plus ou moins habillé comme Barnabo. J’ai renoué avec mes origines. Une fois sur place, c’était une affaire personnelle entre les Dolomites et moi. Souvent, je suis parti seul avec la caméra et j’ai filmé. J’aime être disponible à la beauté d’un nuage qui passe dans le ciel.

J’ai voulu rendre très physiquement cette impression de montagne-élément vertical en opposition avec la campagne et ses lignes horizontales. L’exil de Barnabo a lieu à la campagne et il met à plat, en quelque sorte, ses sentiments. A l’unisson du paysage. Là, il expie ses fautes. Et c’est là qu’il comprend ce qu’est la vie». Et c’est tout doucement que le récit se dessine.

«Ça peut vous paraître un cliché, mais les paysages sont ici, vraiment, des personnages. Car Barnabo n’est ni un film psychologique, ni un film social. Ce serait, peut-être, du “réalisme magique”. Les comédiens participent d’ailleurs à ce réalisme : ce sont des amateurs, ils ne jouent pas, ils sont eux-mêmes. Mais ils sont stylisés à l’extrême par la mise en scène. Ce sont moins des personnages que des archétypes. Je ne montre pas une grand-mère ou un paysan mais la grand-mère ou le paysan, dans leur valeur universelle».

Symbolique ? «Peut-être. On pourrait dire, par exemple, qu’il y a une séparation très claire entre un univers masculin (corps militaire, garde-forestiers) et un univers féminin (les paysannes). L’un, tout en hauteurs, évoque la spiritualité. La montagne peut avoir une dimension mythique ou mystique. Et c’est justement là que Barnabo “commet une faute”. Puis, lorsqu’il s’exile, dans la plaine, il découvre que son “purgatoire” est un univers féminin : seules les femmes sont restées dans cette campagne (2).

Il y a alors, de façon imperceptible, l’univers rigide des montagnards et l’univers silencieux, généreux, des paysannes. Les deux sont des “paysages de l’esprit”.

Barnabo des montagnes est un film très concret sur l’intériorité. «C’est un parcours émotionnel. Et c’est la fable, je crois, qui provoque l’émotion et non le sentimentalisme, qui naît, d’habitude, des personnages.»

La fable sa cache derrière la rudesse d’un style qui ne cherche qu’à respecter les montagnes et leur mystère. Une fable en pointillés. «J’aime la métaphore, l’allégorie, mais lorsqu’elles font déjà partie d’une réalité existante. Les fabriquer de toutes pièces, c’est moins intéressant que d’aller les découvrir dans tout ce qui nous entoure déjà».

La fable, c’est aussi une clé. Elle permet d’accéder à la réalité du monde. «Barnabo croit à l’héroïsme. Il veut venger son commandant mais, lorsqu’il en a l’occasion, il ne le fait pas. Parce qu’il se rend compte que ce n’est plus nécessaire. Barnabo a mûri. Il guette les contrebandiers. Auparavant, ceux-ci représentaient le mal. Désormais, ils sont, aussi, des pauvres types. Comme lui. Les voleurs ne sont-ils pas toujours la face cachée des gendarmes ? Barnabo est devenu un autre homme. Il comprend mieux la vie. Il est devenu tolérant. Il aime mieux. Mais pour y arriver, il faut payer un prix. Le prix du temps qui passe. Et qui ne reviendra jamais. Accepter cela, c’est grandir.

Ce n’est pas dit, explicitement, dans le film, je préfère conduire le spectateur à ressentir, avec Barnabo, cette sensation physique du cheminement. Alors, peut-être, ce voyage deviendra, pour lui, un conte philosophique».

 

Propos recueillis par Philippe Piazzo

1. Ipotesi cinéma, créée en 1982, existe toujours. «C’est une expérience très singulière, un point de rencontre pour tous les cinéastes... qu’ils soient confirmés, débutants ou ignorants ! On s’interroge : pourquoi, comment faire du cinéma, comment trouver des moyens pour réalisés des films. C’est un laboratoire expérimental, imaginé par Olmi, afin de découvrir des talents nouveaux. Mais ce n’est pas une école. Il n’y a ni diplôme, ni semestres de travail. C’est un groupe. Le risque aurait été de produire des clones d’Olmi. Or, c’est à chacun d’affirmer sa personnalité et de trouver son chemin.

2. Cet aspect là n’existe pas dans le livre de Buzzatti.