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"Nous avons été soupçonnés de vouloir réécrire l'histoire..."

Andrea Occhipinti, l'un des producteurs de La Prima linea revient sur les obstacles qui faillirent ajourner aux calendes grecques le tournage de ce film au sujet délicat.

"A peine avions nous commencé à travailler sur La Prima linea, que nous fûmes l'objet d'attaques – certaines de bonne foi, d'autres non – au seul motif que le film traitait du "terrorisme".

Nous voulions tourner un film, et nous l'avons fait, sur un épisode survenu en 1982 quand le terrorisme était déjà sur le déclin. L'idée que leur combat était voué à l'échec était alors très répandue parmi les acteurs de cette période tourmentée et violente. Nous avions choisi comme point de départ le livre Miccia corta de Sergio Segio.

Le film raconte l'histoire d'un homme qui fait un geste d'amour : faire évader de prison la femme qu'il aime en menant une opération spectaculaire ; opération qui réussira mais qui sera en même temps un échec. Au cours de cette journée, les personnages sont présentés. Les motifs pour lesquels ils sont passés de la contestation à la lutte armée sont expliqués et le climat qui régnait alors est restitué.

Une fois le scénario écrit, j'ai fait une demande d'aide au financement destinée aux films italiens. Avant de nous donner un avis favorable, on nous a demandé de rencontrer les associations les plus importantes de victimes du terrorisme. Une démarche inhabituelle que nous avons toutefois accepté d'accomplir, conscient de la sensibilité du sujet que nous allions aborder et des souffrances qu'avaient engendrées ces événements. Nous avons écouté attentivement et respectueusement les diverses sollicitations et préoccupations de chacun. N'ayant pas lu le scénario, nos interlocuteurs craignaient, par exemple, qu'en partant du livre de Sergio Segio, nous voulions "réécrire l'Histoire" avec pour seul point de vue celui des terroristes. Nous leur avons alors expliqué que l'unisque point de vue était le nôtre, c'est à dire celui du réalisateur Renato De Maria, des scénaristes Sandro Petraglia, Ivan Cotroneo et Fidel Signorile et que ce n'était pas un hasard si Sergio Segio n'avait pas été impliqué dans l'écriture du scénario. Ils étaient également préoccupés par le fait que nous avions choisi Riccardo Scamarcio et Giovanna Mezzogiorno comme interprêtes principaux, car cela pouvait induire, selon eux, une identification du public avec deux héros négatifs, jeunes, beaux et romantiques. Nous avons clarifié notre choix en leur expliquant que, dans notre histoire, ce risque n'existait pas, bien au contraire. Nous les avons en effet choisis parce que ce sont de très bons acteurs connus en Italie et à l'étranger, et parce qu'ils correspondent aussi aux caractéristiques des personnages qu'ils doivent interpréter.

Du reste, le cinéma se fait avec les acteurs, mais, malheureusement, la polémique l'a emporté, tout comme la suspicion que nous voulions faire un film qui, d'une manière ou d'une autre, justifierait le terrorisme. Comment peut-on penser que les personnes impliquées dans ce projet – de Petraglia à De Maria, des frères Dardenne à moi-même, en passant par la commission qui nous avait apporté le financement public – puissent concevoir et financer un film adoptant un point de vue suspect à l'égard de cette douloureuse et tragique que fut celle du terrorisme des années 1970 et 1980 ? J'ai lu trop de fois dans les journaux ce genre de titres : "Ils veulent faire un film sur des terroristes-héros avec notre argent !"

Comme nous tenons à la dignité de notre travail, j'ai refusé le financement public d'un million et demi d'euros sur un budget de cinq millions d'euros. Nous avons toujours pensé qu'il valait mieux raconter, parler plutôt que se taire.

Parler de ces années, raconter ce qui s'est passé, se souvenir, me paraît une façon concrète de tenir compte de tous ceux qui ont souffert mais aussi de ceux qui n'ont pas vécu ces années-là, pour que ce passé ne nous conditionne plus aujourd'hui."

Andrea Occhipinti