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Philippe Katerine/Thierry Jousse : entre "La Soupe aux choux" et Antonioni

Entretien croisé avec Thierry Jousse et Philippe Katerine. Où l'on apprend que le chanteur de Je suis un no man's land, quoique s'appelant Philippe, n'est pas vraiment Katerine, ni Thierry Jousse lui-même, ni même tout-à-fait Philippe Jousse, frère du dernier. Retour sur les mécanismes ténébreux de l'autobiographie aux côtés d'un ex-critique devenu cinéaste et qui se rêve musicien.

Avant Je suis un no man’s land, vous avez déjà tourné plusieurs films ensemble. Comment vous êtes vous rencontrés ?

TJ La maison de disque de Philippe m’avait demandé d’écrire un texte sur lui, à l’occasion de la sortie d’un de ses albums, L’homme à trois mains/Les Créatures (1999), pour présenter son travail aux journalistes. A cette occasion, on a donc passé un moment assez long ensemble, qui a probablement scellé quelque chose entre nous... Je ne sais pas exactement quoi... Mais j’ai tout de suite eu l’idée qu’il pouvait interpréter le personnage principal d’un film que j’avais en tête, Nom de code Sacha et dont à l’époque le personnage n’était pas un chanteur.

PK C’est vrai et tu m’en avais parlé dès le premier rendez-vous.

TJ Ah oui ? Probablement. Nous avons fait le film, puis Philippe a joué dans le suivant, Julia et les hommes (2003), puis a fait une apparition dans mon premier long-métrage, Les Invisibles (2005). J’ai eu envie qu’on refasse un film ensemble dont il aurait le rôle principal, essentiellement pour qu’on puisse passer du temps ensemble d’ailleurs. L’idée du film est venue après quelques conversations informelles avec Philippe.

L’activité de chanteur et de musicien du personnage de Philippe n’est pas au centre du film finalement.

TJ J’ai choisi qu’on n’entende jamais Philippe dans l’exercice de son métier de chanteur. Je ne voulais pas qu’on le voie en concert, devant un public. Le film s’ouvre sur son entrée en scène mais la séquence s’interrompt juste au moment où le concert commence. Je voulais que le film lui coupe la chique, si j’ose dire, pour passer à autre chose. Ça introduit l’idée que celui qu’on voit sur l’écran n’est pas Philippe Katerine mais un personnage qui s’appelle Philippe.

Pouvez-vous démêler ce qui dans ce personnage appartient à la fiction et ce qui est emprunté à Philippe Katerine ?

TJ Je crois que je me suis inspiré inconsciemment de ce que fait Philippe dans ses propres albums. Il joue beaucoup, de façon très mouvante, sur sa propre identité, sur des allers-retours entre lui et ses doubles. Sans le vouloir, je crois que je suis parti de ça pour travailler sur ce qui m’intéresse depuis un moment, à savoir le flottement entre fiction et documentaire. C’était déjà présent dans mon premier film avec Philippe, Nom de code Sacha. Là ça s’est imposé plus naturellement, plus organiquement. Parce que de façon plus nette, ce personnage n’est pas Philippe, ni moi, mais un mélange des deux avec en plus quelqu’un d’autre, produit par la fiction.

Comment as-tu vécu cette proximité du personnage avec ta personne ?

PK C’était très flou cette frontière. Bien sûr, je suis arrivé dans une région que je ne connaissais pas. La cour de ferme dans lequel le personnage a grandi ne ressemble en rien à l’endroit ou j’ai grandi. Ces décalages m’ont permis de jouer. Mais je me suis posé le moins de questions possible, je ne cherchais pas à savoir ce qui dans le personnage venait de moi. Ni de Thierry d’ailleurs. Même si parfois je percevais des correspondances, j’ai voulu ne pas comprendre. J’ai plutôt essayé de m’abandonner, de rester sur la surface de ce que j’avais à faire.

Ce film est-il autobiographique ?

TJ Concrètement, pas vraiment. Ma mère est toujours vivante, je ne suis pas chanteur... Mais je me suis aperçu a posteriori que cette histoire est un peu celle de mon frère. Il s’appelle d’ailleurs Philippe, il est parti très jeune de chez mes parents et n’est pas revenu pendant près de dix ans. La question autobiographique passe par des chemins bizarres et un peu détournés.

Dans Les Invisibles comme dans Je suis un no man’s land, le personnage principal est musicien. Pourquoi ?

TJ Déjà dans mes courts-métrages, il y avait beaucoup de musiciens. Il y a plusieurs raisons. D’abord j’ai constaté que je m’entendais assez bien avec certains musiciens, que je me sentais plus libre avec des gens qui ont un rapport à la musique. Parce que j’aime beaucoup la musique mais aussi parce que ça m’a désinhibé du cinéma, de la critique de cinéma. Mais sans doute aussi que si ses personnages sont un peu des doubles fantasmés de moi-même, c’est que je dois trouver ça valorisant de me projeter en musicien. C’est une image idéalisée de moi-même. Cela dit, Je suis un no man’s land n’est pas vraiment un film sur la musique, même si la musique y joue un rôle important.

A partir de cette idée d’un chanteur connu qui revient par hasard chez ses parents, comment se sont développés les autres aspects du scénario : l’histoire d’amour avec l’ornithologue jouée par Julie Depardieu, la maladie de la mère, et puis la mystérieuse malédiction qui empêche Philippe de rentrer chez lui ?

TJ Dès le début du projet, en même temps que le désir de retravailler avec Philippe, il y avait l’envie de parler de ce que signifie être le fils de ses parents. L’aspect fantastique est arrivé plus tard. Le film a peu à peu pris des allures de fable. Au départ, le personnage de Sylvie (Julie Depardieu) était plus réaliste et il est devenu plus onirique, plus fée des oiseaux n’apparaissant que dans les bois. Je voulais qu’il y ait une incertitude entre la réalité et le rêve, que le spectateur ne sache pas exactement où il est.

Sur le rapport enfant/parents, il y a quelque chose d’inattendu dans la découverte que les parents de Philippe ne vivent plus vraiment son absence comme un drame, qu’ils n’ont plus besoin de lui.

Mon co-scénariste Jérôme Larcher a beaucoup oeuvré pour ça. Il a suggéré que la mère et le père de Philippe se soient détachés de lui. J’aimais bien cette idée. Il est parti, ils en ont souffert, mais finalement ils ont recréé un espace à eux qui est peut-être plus apaisé. J’aime bien le moment où Aurore Clément dit “Ça n’a pas toujours été vrai, mais aujourd’hui je n’ai plus besoin de toi Philippe”. Elle le dit avec gentillesse, mais la phrase est assez dure.

PK A ce moment, le personnage redevient vraiment un enfant. Pour moi c’était d’autant plus troublant qu’Aurore Clément ressemble vraiment à ma mère. Quand je jouais avec elle, je n’avais plus aucune distance.

Sur la couverture de votre dernier album, Philippe, vous posez entre vos vrais parents. Cela crée un drôle de télescopage avec Je suis un no man’s land. C’était volontaire ?

PK Au sortir du tournage du film de Thierry, j’ai sûrement voulu me prouver que mes parents étaient toujours vivants, que j’avais encore besoin d’eux. Sur ce point, le film est quand même très chargé. Contre toute attente, la mort de la mère dans le film m’a profondément imprégné. Quand Aurore a quitté le tournage, je me suis trouvé un peu désemparé. Ça m’a remué, ça m’a certainement donné l’envie de cette pochette d’album. Comme quoi la frontière est extrêmement floue entre la fiction et la vie.

Le film comporte trois niveaux assez différents : l’histoire assez dramatique d’un fils et de ses parents ; celle plus légère d’une rencontre amoureuse ; et une dimension de farce autour de la célébrité, avec la fan érotomane ou l’ancien copain jaloux du succès de Philippe. De l’un à l’autre, vous avez plutôt privilégié les ruptures de ton, de style...

TJ La première partie du film, autour de la groupie, est en effet très stylisée, un peu cauchemardesque et délirante. Pour moi, on est dans un espace de représentation, comme dans un théâtre. Mais le film interrompt ça, pour aller vers quelque chose de plus intime, en plein air. J’avais la conscience pendant le tournage de filmer des choses très différentes mais ma grande angoisse était de me demander si tout ça allait marcher ensemble. Si c’est le cas, c’est je crois grâce à Philippe qui traverse tous ses registres, du drame à la farce, de la chronique familiale à la fable fantastique de façon très égale.

PK Sur le tournage, on se disait ça sans arrêt. Un jour, on faisait un western, comme cette bagarre avec Jean-Michel Portal dans un bar/saloon sur de la country ou la scène dans la cour avec le père, où on fume une cigarette en silence comme des cow-boys. Le lendemain, c’était du Antonioni ou une comédie musicale, la veille c’était La Soupe aux choux. Pour chaque scène, on avait envie de reprendre à zéro, de jouer sur la rupture plutôt que sur la continuité. Comme si on traversait des heures très différentes dans une journée. C’était très assumé. Mais si tout changeait autour, moi j’essayais de jouer un peu de la même façon. Comme si j’étais le guide qui permettait de passer d’un monde à l’autre.

Que pouvez-vous dire de la malédiction qui empêche le personnage de quitter le village ?

TJ C’est au fond plus une métaphore qu’une malédiction. L’idée centrale du film est que le personnage revient toujours à la même place. C’est l’histoire d’un enfant qui est revenu chez ses parents et ne peut littéralement plus en partir. On l’a traité sous une forme proche du gag. Mais j’espère que c’est un gag inquiétant. Que la répétition de ce sortilège produit quelque chose d’un peu dérangeant et flippant.

Comment avez-vous défini le style visuel du film avec le chef-opérateur Olivier Chambon ?

TJ Nous avons tourné en numérique, en HD. Ce qui modifie surtout la méthode de tournage, permet d’aller plus vite. On est parti sur l’idée que certains univers, comme la scène chez la fan, étaient très colorés, dans une surcharge volontaire, notamment dans la déco et les costumes ; d’autres séquences comme celles de la ferme correspondent à des dominantes plus marrons, ancestrales, comme si les choses étaient là depuis toujours. Je voulais que les nuits soient toutes assez artificielles, peu réalistes. On pensait, toute proportion gardée, au Songe d’une nuit d’été, avec Sylvie, la fille de la forêt. J’ai d’ailleurs choisi ce prénom avant de penser à son étymologie, qui pour le coup colle parfaitement. J’avais envie que tout soit traité dans un registre de fantaisie. Même la mort d’ailleurs. Le personnage de la mère ne meurt pas dans la souffrance et la déchéance. C’est plutôt une mort par évaporation. Elle disparaît.

Comment avez-vous travaillé sur la musique ?

PK Au départ, il y avait six ou sept chansons écrites avant le tournage, plusieurs années avant même. Je me suis servi de tous les textes. Et j’ai improvisé un peu a capella au moment du tournage. Mais je n’avais pas envie de composer la musique du film, en dehors des chansons que j’y interprète. Etant tout le temps sur l’écran, ça me paraissait difficile de trouver la bonne distance pour écrire de la musique en plus. D’où l’intervention du compositeur, Daven Keller, que j’avais présenté à Thierry. Il a composé la musique et fait les arrangements des chansons.

TJ Daven Keller a joué un rôle important aussi dans la stylisation du film. Il a proposé des choses très différentes, certaines très synthétiques, d’autres plus acoustiques. Il a composé des mélodies avant le tournage, à la lecture du scénario, d’autres après... Récemment, j’ai entendu à la radio une ancienne interview de Chabrol où il disait qu’il n’aimait pas que les compositeurs travaillent sur le film déjà monté, car cela n’aboutit qu’à des musiques illustratives. Il demandait à son fils de composer la musique sur scénario, avant que les scènes ne soient tournées. On n’a pas travaillé exactement comme ça, mais Daven Keller est entré dans le projet très tôt et est devenu un vrai partenaire, au même titre qu’Albane Penaranda, la monteuse du film.

PK Oui il était très impliqué dans le film. Mais ce qui est bien avec Thierry, c’est qu’on a vraiment l’impression d’appartenir à une équipe. Chacun a sa liberté et un rôle important à jouer. Il sait vraiment jouer collectif.